Aurélie Filippetti vient de donner une interview à un magazine spécialisé dans la photo, Polka magazine. Le sujet central de l'interview est le photojournalisme, qui est en crise. Le journaliste demande donc à la ministre comment elle compte aider les photojournalistes, très mal payés, et finalement assez peu considérés au regard de la difficulté et du risque de leur métier. Les réponses d'Aurélie Filippetti sont tout simplement pitoyables...

Elle commence par leur adresser de belles paroles, et leur dire qu'il ne faut compter sur une quelconque subvention sur argent public. Malheureusement, comme cela ne suffit pas, au regard de la détresse (réelle) de la profession, elle tente quelques ouvertures, qui sont des impasses. Elle propose d'utiliser le dispositif d'aides de l'Etat à la presse pour, en y incluant des critères d'obligations d'achat de photoreportage, contraindre les groupes de presse à financer les photojournalistes. Outre que cela ne mènera pas loin, financièrement, je doute de la faisabilité même de l'idée. Les aides à la presse sont conçues comme un moyen de maintenir le pluralisme. A partir du moment où ces aides commencent à être un peu trop conditionnées, on s'approche de la limite, avec un risque d'exclure certains, sur des critères en apparence technique, mais avec des arrières-pensées politiques. C'est un terrain très glissant. Aurélie Filippetti propose aussi, et ça me laisse pantois, de revenir sur la loi Guigou qui permet à chaque citoyen de contrôler son image et de refuser d'être pris en photo. Je ne comprend pas que l'on puisse proposer une telle énormité. C'est d'autant plus énorme qu'elle souhaite réserver cet assouplissement aux seuls photographes professionnels. Un truc comme ça ne passe pas la rampe au conseil constitutionnel, si tant est qu'il soit voté par le Parlement.

Et puis rapidement, ça dérape complètement. Poussée par le journaliste, Aurélie Filippetti commence à parler d'aide à la création, mélangeant allègrement photo d'art et photojournalisme. Les problématiques ne sont pourtant pas du tout les mêmes. En termes artistiques, les photos d'amateurs n'ont strictement rien à envier à celles des professionnels. De bons amateurs, dotés du matériel adéquat, font des photos absolument superbes. La spécificité du photojournalisme n'est pas dans photo mais dans journalisme. Un photojournaliste vous amène des photos d'endroits où personne ne va parce que trop dangereux, et surtout, apporte une garantie que la photo est authentique. C'est ce dernier point qui est absolument crucial et sur lequel repose tout le dispositif professionnel. Pour le reste, rien ne distingue plus le travail d'un professionnel de celui d'un bon amateur. Combien les organes de presse sont-ils prêts à payer pour cela ? Pas toujours de quoi faire vivre décemment les photojournalistes. En fait, ils ne paient vraiment que si l'endroit est dangereux, ou que l'enjeu politique de l'authenticité est fort. L'une des solutions qui n'est pas envisagée par Aurélie Filippetti serait de pénaliser beaucoup plus lourdement les bidonnages de la presse, l'utilisation à tort et à travers de photos qui peuvent n'avoir aucun lien avec l'évènement qu'elles illustrent.

Et puis c'est le désastre : "c’est par la qualité que la presse peut aujourd’hui se refaire. Et dans cette qualité, il y a les bons textes mais aussi les meilleures photos. Si la presse abandonne la qualité, il n’y aura plus de différence entre les journaux, les magazines payants et la presse gratuite, notamment sur le Net où rien n’est éditorialisé. Il n’y a que par la qualité, que par le professionnalisme, que par un parti pris, un point de vue, un regard photographique que la presse s’en sortira". Passons rapidement sur "le Net où rien n'est éditorialisé", preuve d'une incompétence crasse qui sera sans doute abondamment commentée. Le vrai désastre, c'est ce que cette phrase sous-entend vis-à-vis de la presse : vous ne vous en sortirez que par la qualité, et si vous connaissez actuellement des problèmes, c'est que vous faites de la merde... Elle révèle par là sa méconnaissance des problématiques de la presse en général. La presse est une entreprise économique, qui vend un produit. Celui-ci doit correspondre, un minimum, aux attentes des acheteurs, sinon, ils n'achètent pas. La "qualité" n'est donc pas définie par l'offre, mais par la demande. Or, tout dans l'interview nous dit que pour Aurélie Filippetti, la qualité se définit "dans l'absolu" et que le public ne peut qu'être ébloui quand il la rencontre, et donc acheter. Exactement l'état d'esprit du monde de la culture...

Je ne pensais pas que l'on puisse tomber aussi bas dans l'incompétence. Et pourtant, des ministres de la Culture nullissimes et incompétents, on en a eu une belle brochette depuis 10 ans. Mais là, je crois qu'Aurélie Filippetti les bat tous.