La loi sur les jeux en ligne est sur le point d'être adoptée. Les députés voteront sans doute conforme le texte sorti du Sénat. La logique du business va pouvoir aller encore plus loin. Désormais, le sport professionnel sera un support pour publicité et pour paris en ligne. Inutile de vous dire que l'aspect sportif va totalement disparaître (si tant est qu'il existe encore), au profit d'un spectacle uniquement destiné à générer de l'argent.

La machine va très vite se mettre en place, avec une autorité administrative indépendante (enfin, de l'Etat...) qui sera, n'en doutons pas, tout aussi dévouée aux intérêts du sport-business que l'hadopi l'est à ceux de l'industrie culturelle. Ces deux institutions sont soeurs jumelles, illustrant cette nouvelle espèce d'autorité administrative qui apparaît, non pas destinée à défendre l'intérêt général, mais des intérêts particuliers. On assiste quelque part à une privatisation de la puissance publique. Ce qui m'inquiète, c'est l'absence de contrôle réel sur ces autorités, mis à part l'obligation de passer par le juge pour les mesures extrêmes comme le filtrage. Bien évidemment, ces décisions seront susceptibles de contestations devant les juges (administratifs notamment), mais à posteriori, une fois que les dégâts seront faits.

Ce texte sur les jeux en ligne marie habilement les intérêts des milieux d'affaires et ceux de Bercy. L'article 1 qui fixe les objectifs est éloquent. Cette loi est faite pour "prévenir le jeu excessif ou pathologique et protéger les mineurs", en bref éliminer les clientèles pas solvables ou "nids à contentieux", "Assurer l’intégrité, la fiabilité et la transparence des opérations de jeu", enfin, en donner l'illusion aux parieurs, "Prévenir les activités frauduleuses ou criminelles ainsi que le blanchiment de capitaux et le financement du terrorisme", là c'est Bercy qui parle, et enfin, le dernier point, le plus parlant : "Veiller au développement équilibré et équitable des différents types de jeu afin d’éviter toute déstabilisation économique des filières concernées" : préserver les pré-carrés et bloquer les nouveaux entrants non agréés par la mafia en place.

En plus de l'autorité administrative, le gouvernement est flanqué d'un comité consultatif, chargé de faire le lobbying au niveau des orientations politiques et de veiller au grain. Parmi les missions de ce nouveau comité théodule, donner un avis sur le secteur, et notamment (en fait, ce mot signale l'essentiel) "sur l’information du public concernant les dangers du jeu excessif". C'est comme imposer l'avis des cigarettiers sur les campagnes anti-tabac. Ce comité est présidé par un membre du parlement. Il y a risque de conflit, pour savoir s'il faut mettre un parlementaire lié aux lobbies du sport professionnel ou un autre lié aux casinos (ces derniers ayant compris le truc, sont en train de s'organiser).

D'autres acteurs économiques n'ont pas manqué d'écrire la partie de texte qui les concernent. Le secteur de la publicité (le marché de la publicité pour les jeux en ligne s'annonce juteux). Le CSA devra étudier le sujet, avec l'obligation d'associer les organismes d'auto-régulation (on ne rigole pas) du secteur publicitaire. Contrôler l'information est un enjeu essentiel...

Un grand jeu de meccano va se mettre en place autour de ce nouveau marché, qui ne manquera pas d'attirer les grands requins. On va bien entendu trouver le PMU et la Française des jeux, qui ont un avantage énorme sur leurs concurrents : ils ont le réseau, la notoriété, ils maitrisent le métier. Vont suivre immédiatement derrière les groupes de casinos, eux aussi du métier, et qui vont voir là une extension naturelle de leur métier de base. On pense aussi aux purs players comme Bwin ou unibet. Mais cette ouverture du marché des jeux à double tranchants, car si elle ouvre de nouvelles perspectives, elle les ouvrent à tous, et pas seulement à eux. Pas certain que l'ouverture de leur marché protégé soit une si bonne affaire...

Vont aussi y gagner les groupes de médias audiovisuels, qui ont les fonds suffisants pour lancer une activité qui va demander des investissements initiaux importants. Ils sont surtout pour eux de diffuser les événements sportifs qui seront support des paris. Une belle synergie qui renforcera l'audience, augmentera les jeux en cours de match (en ne se limitant plus à une question stupide où il faut répondre par un SMS surtaxé) et accessoirement, permettra de mutualiser les frais de communication et de publicité. Pas surprenant que TF1 ou RMC décident de se lancer. Le pari sportif est le complément naturel de la diffusion.

Bien évidemment, les grands gagnants seront les organisateurs de manifestations, à commencer par les fédérations sportives. Elles monnayent déjà très cher les droits de diffusion, elles vont pouvoir faire la même chose avec le droit d'organiser des paris sur leurs compétitions. Pourquoi croyez vous qu'il soit si urgent que le projet de loi soit adopté avant la coupe du monde de football ?

Que reste-t-il de Coubertin ?