J'assistais hier à un colloque sur le numérique, à la maison de la Chimie. Un gros raout, avec plusieurs ministres, Alain Juppé et Michel Rocard ainsi que des grosses pointures qui ont un emploi du temps hyperchargé (le DG de la Caisse des dépôts et consignations, le président de l'ARCEP, le PDG de Bull, le président du CSA et bien d'autres). C'est François Fillon qui faisait le discours de clôture.

Il a été remarquable. Il a saisi la véritable ampleur de la révolution numérique, qui n'est pas seulement technique, mais aussi culturelle. Pour Fillon (et on sent que ça vient de lui, pas de ses conseillers), internet est une révolution sociale. C'est la matrices de nos comportements, car les nouveaux techniques induisent de nouveaux comportements et un réaménagement de l'échelle de valeurs de ceux qui sont pleinement immergés dans le numérique. Prenant l'exemple de l'e-administration, Fillon dit qu'il ne faut pas se contenter de dématérialiser les procédures telles qu'elles existent, mais voir comment ça fonctionne sur internet et adapter les procédures en fonction des usages de l'internet.

Nathalie Koscuisko-Morizet est sur la même longueur d'onde. Tout au long du colloque, elle a insisté sur l'importance des usages de l'internet et de la "profondeur culturelle" des technologies. C'est absolument évident quand on s'intéresse un peu aux "digital natives", c'est à dire les 15-25 ans. Leur formation, leurs valeurs ont été construites sur internet, par des formes d'échanges sociaux qui n'existaient pas avant. Ils sont entrés dans l'âge adulte par la matrice internet. Et cela s'est fait sans les générations précédentes et en hors de leur contrôle.

Au cours du colloque, Frédéric Mitterrand a touché du doigt cela. Il est conscient que des changements de systèmes de valeur sont induits par des changements techniques, sauf qu'il croit encore possible d'agir et d'apporter des correctifs. C'est là qu'il se trompe lourdement. Les nouvelles échelles de valeur sont déjà en place, de manière massive car c'est toute une génération qui les a adoptés. C'est largement trop tard pour revenir dessus. On le voit bien avec hadopi qui est finalement une tentative de modifier un usage de l'internet et de corriger une manière de consommer des produits culturels qui apparait comme naturelle et évidente aux "digital natives". On voit à quel point le pli a été vite et définitivement pris et combien il est difficile de revenir dessus, surtout quand on ne sait pas s'y prendre et que l'on attaque frontalement, sans comprendre la logique et la position de ceux qu'on attaque.

Je suis heureux de voir que certains politiques de haut niveau ont compris ce qu'est la réalité de la révolution numérique. Ils sont malheureusement encore largement minoritaires, mais ils ne peuvent que gagner du terrain au fur et à mesure que les autres, ceux qui sont complètement à coté de la plaque, se rendront compte qu'ils sont face à un mur. Le chemin est encore long pour que les "décideurs" se rendent compte qu'une révolution sociale et culturelle a eu lieu, qu'il n'est pas possible de revenir dessus, et qu'il faudra bien s'y adapter, car si pour l'instant, ce sont surtout les 15-25 ans qui sont concernés, au fil du temps, ils vont grandir et dans 10 ans, ce seront les 15-35 ans qui seront concernés...