L'examen du projet de loi sur l'audiovisuel traine en longueur à cause de l'obstruction des députés socialistes. Le sujet est politiquement sensible (du moins pour les politiques, pour la population, j'en suis un peu moins certain), les socialistes ont besoin de montrer qu'ils savent faire autre chose que se chamailler entre eux, le gouvernement a une date couperet pour l'adoption de la réforme (Sarkozy a annoncé la fin de la publicité pour le 5 janvier 2009). Tous les ingrédients sont réunis pour une belle obstruction.
La technique de l'opposition est habituelle : dépôt massif d'amendements, prises de parole les plus longues possibles, multiplication des incidents de séances, avec demande de suspension. Le gouvernement fait face stoïquement, en attendant la lassitude des députés socialistes. Comme souvent, l'obstruction est le fait de quelques députés, ceux qui connaissent le sujet. Ils font de la présence et après quelques séances de nuit, on sent la fatigue. En général, ils sont plus souples et plus demandeurs pour qu'on boucle un texte. Mais là, visiblement, ils ne veulent pas lâcher.
Le gouvernement décide donc de montrer les dents, en faisant savoir que sa patience a des limites et que la fin de la récréation va être bientôt sifflée. Roger Karoutchi a lancé le premier avertissement, sans donner plus de détail sur les moyens qu'il compte employer. Aussitôt, le mot 49-3 a été prononcé par les commentateurs. Je ne pense pas qu'on aura besoin d'en arriver là. Le gouvernement a d'autres moyens pour accélérer l'examen d'un texte.
Il peut tout d'abord faire en sorte que le règlement de l'Assemblée sur les temps de paroles soit strictement appliqué. L'article 57 alinéa 1 prévoit que pour chaque article et chaque amendement, en principe, le président laisse parler un orateur pour (celui qui l'a déposé), un orateur contre et après avis de la commission et du gouvernement, peut passer au vote. L'article 54 alinéa 5 du règlement laisse une grande marge de manoeuvre au président de séance : "Quand le Président juge l’Assemblée suffisamment informée, il peut inviter l’orateur à conclure" et lui couper le micro le cas échéant !
Deuxième ficelle, l'application de l'article 41 de la constitution, qui interdit les initiatives parlementaires sur des matières relevant du pouvoir règlementaire (article 93 du règlement de l'Assemblée nationale). On devrait pouvoir faire tomber quelques amendements socialistes : autant d'occasions de prise de parole en moins. Quoi que sur ce texte, il n'y a pas trop l'air d'y avoir beaucoup d'amendements règlementaires.
Troisième ficelle, le dépôt d'amendements réécrivant certains articles. Le gouvernement peut déposer quand il le veut des amendements, y compris en séance. Quand on examine les amendements sur un article, on commence par ceux qui changent le plus l'article. Les premiers examinés sont les amendements de suppression, car s'ils sont adoptés, on passe à l'article suivant. La tactique du gouvernement est de réécrire complètement des articles pour qu'une fois cet amendement adopté, les autres tombent et que l'on passe directement à l'article suivant. Cette arme est par contre inefficace contre les amendements portant création d'un article additionnel, mais par chance pour le gouvernement, les socialistes n'en ont pas déposés beaucoup.
S'il veut être méchant, le gouvernement peut invoquer l'article 44 alinéa 2 de la constitution : "Après l'ouverture du débat, le Gouvernement peut s'opposer à l'examen de tout amendement qui n'a pas été antérieurement soumis à la commission". Souvent, l'opposition dépose peu d'amendements en commission, histoire de ne pas dévoiler trop tôt ses batteries. Et c'est effectivement le cas sur ce texte, où les socialistes ont déposé quelques amendements en commission. Le seul de l'opposition a avoir déposé ses amendements en commission est Noël Mamère. Sur l'article 8, l'opposition n'a déposé que deux amendements en commission et 16 en séance. Si le gouvernement dégaine le 44-2 (ce qu'il fait rarement), ce sont 14 amendements de l'opposition qui tombent d'un coup, rien que sur cet article. Je prend les paris sur l'utilisation du 44-2 si les autres moyens ne sont pas suffisants (finalement, je ne les prends plus).
Le vote bloqué et le 49-3 ne sont vraiment utiles que si le problème vient de la majorité, qui renacle à voter le texte, ou si le gouvernement est très pressé. Ce n'est pas le cas ici.
Vous le voyez, le gouvernement, sans même dégainer l'arme atomique, a clairement les moyens de briser l'obstruction des socialistes. Le tout est qu'il ait le courage de les mettre en oeuvre. Et il aura ce courage s'il arrive à faire passer l'obstruction socialiste comme une pratique illégitime et anti-démocratique.
Le combat est maintenant médiatique. Il faut faire passer les socialistes pour des vilains, qui font trainer inutilement un texte, qui ne jouent pas le jeu du débat démocratique. D'où la nécessité de multiplier les interventions, dans l'hémicycle ou dans les médias, appuyant bien sur le nombre d'heures de débats, sur le nombre de suspensions de séances, sur le nombre de demandes de quorum. C'est d'ailleurs ce qu'est en train de faire le député UMP Michel Herbillon, au moment ou j'écris ces lignes (15h20). C'est la préparation d'artillerie, avant que le gouvernement ne choisisse d'agir.
En direct et en live, les fantassins UMP montent en ligne, puisque que Michel Herbillon, à la fin de son intervention, demande l'application de l'article 57 (un orateur pour, un orateur contre) pour la discussion sur l'article 8. Un socialiste et un UMP se sont exprimés. La présidente (socialiste) de séance est bien obligée de prendre acte que les conditions d'application de l'article 57 sont remplies et qu'elle est saisie d'une demande officielle d'application de l'article. Elle met donc aux voix la demande, qui est adoptée par les députés UMP, majoritaires dans l'hémicycle. Cela déclenche les braillements et les demandes de suspension de séance de l'opposition, mais c'est un baroud d'honneur. Le rouleau compresseur est en route.
Normalement, tout devrait être bouclé d'ici demain soir. Le vote solennel interviendra bien mardi après midi, comme prévu. L'opposition aboie, la caravane passe...