Certains se plaisent à dénoncer les amendements adoptés par le Parlement, en séance de nuit et en catimini. Avec le projet de loi sur l'immigration et le droit d'asile, adopté le 20 septembre à 4 heures du matin, ils vont être servis, c'en est rempli ! Comme je l'ai craint, la focalisation sur la question des tests génétiques prévus par l'amendement Mariani a occulté beaucoup d'autres choses, moins "passionnelles", plus techniques, mais aux conséquences autrement plus lourdes.

La question du droit d'asile a été traité, avec un glissement qui semble passer largement inaperçu. Les députés ont voté le transfert de la tutelle de l'OFPRA (Office Français des Réfugués et Apatrides) des Affaires Etrangères à l'Immigration. Symboliquement, c'est un signal fort, puisqu'on considère ainsi que l'asile politique et le statut de réfugié sont un moyen d'immigration comme les autres, que les réfugiés sont des étrangers comme les autres et sont ainsi soumis à la même autorité. On gomme toute spécificité du droit d'asile. Dans cette optique, puisque la demande d'asile est considérée comme un moyen "ordinaire" d'immigration, on lui fait subir le même sort que les autres portes d'entrée, on la sabote en réduisant le délai de recours pour les déboutés du droit d'asile d'un mois à 15 jours. Déjà qu'un mois, c'était court, 15 jours, cela devient mission impossible. C'est d'ailleurs le but de la manoeuvre ! Certes, les abus sont nombreux et bien des candidats à l'asile politique sont en fait des migrants économiques. Pour autant, faut-il jeter le bébé avec l'eau du bain et considérer que cette porte d'entrée en France est tellement dévoyée qu'il devient inutile de chercher à faire le tri et que la meilleure solution est de la murer. Bien que personnellement moins impliqué que certains, j'estime que la longue tradition française d'accueil des réfugiés politiques (constitutionnalisée par l'article 4 du préambule de 1946) ne doit pas être bradée, et encore moins que cela se fasse de cette manière, au terme d'un débat confidentiel, dans un hémicycle parlementaire, entre deux et trois heures du matin.

Deuxième sujet qui aurait mérité plus ample débat, la question des statistiques ethniques (pour l'analyse juridique, voir chez Jules). C'est un pilier de la construction nationale française que de refuser le communautarisme. C'est la fameuse formule "sans distinction de race, de religion ni de croyance". Le choix, très politique, a été fait de ne pas recenser, de refuser d'avoir l'information. On refuse ainsi de donner une existence officielle, reconnue aux communautés autres que la communauté nationale. C'est un choix qui n'est pas sans inconvients, et qui est, à mon avis, un aveu de faiblesse. On ne se sent pas capable de gérer une société où le poids de chacun serait précisement connu, pas capable de résister aux pressions de groupes bien organisés. C'est pourtant ce qui se passe, l'Etat et les pouvoirs publics reculent constamment devant les demandes de communautés, qui en l'absence de chiffres officiels et fiables affirment ce qu'elles veulent et ce qui les arrangent. Alors que ce refus de compter était conçu comme un moyen d'empêcher la majorité de brimer la minorité, nous sommes arrivés à la situation inverse. Ce sont les minorités qui grignotent du terrain et réclament toujours plus, bien au delà de ce qu'ils représentent réellement, la meilleure tactique étant de se présenter en victime. La société évolue, et sans changer les grands principes de base, on peut estimer que certains instruments de mesure, autrefois dangereux, seraient aujourd'hui bien utiles. S'il faut rester ferme sur les principes, il faut savoir se montrer souple sur les modalités d'application. Sans que le débat ait eu lieu sur cette question, le gouvernement (via un amendement parlementaire sans doute sous-traité) a ouvert une brêche et créé un précédent. Plus que le fond, c'est la manière de faire qui me dérange.

J'attend du passage au Sénat qu'un véritable débat ait lieu sur ces deux questions, un débat qui puisse être relayé dans les médias car ces questions politiques ne doivent pas être confinées dans les enceintes parlementaires, mais au contraire, largement débattues sur la place publique.