L'une des activités qui mobilise le plus les députés en début de législature est l'obtention d'un bon bureau. Cette fois encore, cela n'a pas raté, avec une intensité particulière. L'enjeu peut apparaitre anodin, mais il ne l'est pas tant que cela. De bonnes conditions matérielles sont indispensables au député qui veut bien faire son travail de parlementaire. Mieux vaut un bel espace, bien situé, aéré qu'un placard sombre au fin fond d'une annexe. C'est aussi une question de prestige, une manière de montrer que l'on a le bras long, et de marquer ainsi sa place dans la hiérarchie. Les députés, cela fonctionne parfois comme les tribus de babouins que l'on voit dans les reportages animaliers.

Le must, c'est d'avoir un bureau au Palais, c'est à dire dans l'enceinte même de l'Assemblée nationale. C'est chic pour l'adresse, mais beaucoup plus aléatoire pour le confort. On y trouve de magnifiques bureaux, comme ceux des vice-présidents, spacieux et bien placés. On y trouve aussi des cages à lapins, au troisième étage (sous les toits) qui se transforment en autocuiseurs dès les premières chaleurs. Vient ensuite le 101 rue de l'Université (surnommé le 101). Le bâtiment abritait autrefois beaucoup de bureaux. Ils étaient petits, sombres, mais disposaient d'un couchage (lit et petit cabinet de toilette). Situé à l'arrière du ministère des Affaires Etrangères, le 101 est relié au Palais par un tunnel. Au 8ème étage, on y trouve le restaurant panoramique. Cela en faisait un lieu agréable, moins coté que le Palais, mais fonctionnel et pratique. Des travaux (toujours en cours) ont transfiguré le 101, qui est devenu un palace. Les bureaux ont été agrandis, avec deux pièces séparées (une pour le député, une autre pour le collaborateur), un cabinet de toilette avec douche et des WC (qui avant étaient sur le palier). Depuis qu'ils ont visité le bureau témoin, beaucoup de députés rêvent d'être au 101. Une autre annexe est constituée de deux bâtiments, le 3 rue Aristide Briand (dit le 3AB) et le 110 rue de l'Université (le 110). Situés en sur le coté est du Palais, il n'y a qu'une rue à traverser. Les bureaux étant récents, ils sont propres et fonctionnels. Les stars ne dédaignent pas y venir. Enfin, il y a le lieu de relégation, l'exil, le 233 boulevard Saint Germain (le 233). C'est l'annexe la plus éloignée du Palais, pas pratique et assez sinistre jusqu'aux récents travaux qui ont un peu amélioré la situation. Personne ne veut y aller, sauf ceux qui ont besoin de beaucoup de place et qui n'ont pas les moyens d'avoir un grand bureau au Palais.

Comme à tous les débuts de législature, les groupes parlementaires ont dû se livrer à la délicate mission de l'attribution des bureaux, les services de l'Assemblée attribuant en bloc les bureaux aux groupes politiques, à charge pour eux de faire la distribution. Franchement, je n'aurais pas aimé être à la place de ceux qui ont eu à le faire. C'est là qu'on découvre ce que le mot "pression" veut dire. La transformation du 101 a littéralement fait exploser la demande. Au groupe UMP, il devait y avoir autour de 200 demandes pour une quarantaine de bureaux. Je ne vous raconte pas la foire d'empoignes, les concerts de violons et les lamentos des députés, qui tous avaient, à leurs yeux, d'excellentes raisons d'obtenir un bureau au 101. Ajoutez à cela un manque de bureaux, car les travaux du 101 ont pour effet de diviser par deux le nombre de bureaux. Une partie vient d'être livrée, l'autre moitié le sera dans un an. Certains députés sont donc sur liste d'attente et devront se contenter, pendant un an, d'un bureau minable, dans un bâtiment anciennement occupé par les Affaires Etrangères, au 103 rue de l'Université. L'Assemblée nationale a repris ce local dans l'urgence et n'a pu y réaliser que le gros oeuvre. Pendant un an, les députés du 103 vont vivre avec une décoration à la soviétique. Si jamais certains se voient frustrés d'un bureau au 101 après avoir accepté ce sacrifice, je n'ose imaginer la monumentale crise de nerfs...

Cela fait que les nouveaux élus (au moins en ce qui concerne l'UMP) se sont retrouvé d'office au 233. Pas la moindre négociation possible. Il a aussi fallu arbitrer les demandes pour le Palais et les autres annexes, mais cela, ce n'était rien à coté de la ruée sur le 101. Cela n'est pas allé sans anicroches, certains partants mettant du temps à vider le bureau, laissant piaffer devant la porte le nouvel occupant. Des bras de fer se sont engagés, comme par exemple entre Christine Boutin et Dominique Perben. Entre 2002 et 2007, Christine Boutin était logée au 3AB, dans un fort beau bureau. Bien que nommée ministre, elle a cherché à garder le bureau en faveur de son suppléant. Malheureusement pour elle, des "prédateurs" avaient repéré cette proie et on demandé à se le faire attribuer. C'est finalement Dominique Perben qui a eu le ticket. Vu son poids politique (ancien ministre) et son impatience manifeste, Christine a dû faire ses valises, non sans avoir fait un peu traîner les choses. Un autre incident a un peu choqué en interne. L'Assemblée nationale a enregistré le premier décès d'un député dès le 4 juillet, avec la disparition de Paul-Henri Cugnenc, député de l'Hérault. Bien qu'atteint d'un cancer, il s'est représenté et a été réélu en juin 2007. Dès l'annonce de son décès, certains sont allés réclamer son bureau, qui a été attribué à une ancienne ministre. Mardi dernier, à son retour des obsèques, l'ancien collaborateur de Cugnenc a trouvé la nouvelle attributaire du bureau devant la porte, avec injonction de lui remettre immédiatement la clé. Pas très élégant, mais pour un bon bureau, certains sont prêts à tout !