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mardi 19 avril 2016

De quoi "Nuit debout" est-il le nom ?

Je suis allé plusieurs fois Place de la République, j'ai lu pas mal d'articles sur Nuit Debout. Au début, lors de ma première visite, un lundi soir il y a 15 jours, j'ai senti une forme de tension, due à la présence de militants très à gauche (façon zadistes). On sentait que cela pouvait déraper, et il y a eu des incidents. Mais cela s'est vite calmé et ce soir (j'en reviens), c'est plus une kermesse tranquille et cadrée que j'ai trouvée. Le mouvement a évolué depuis ses débuts, ce qui le rend difficilement lisible. C'est très perturbant pour les commentateurs habituels (à commencer par les médias), qui aiment que les choses entrent dans des cases pré-établies, avec des étiquettes. Il faut voir avec quelle vitesse ils se sont jetés sur "l'incident Finkielkraut", qui enfin, leur donnait un repère connu, autour duquel articuler leurs péroraisons. Ils me font beaucoup rire, tant ils sont complètement à coté de la plaque.

Je suis longtemps resté perplexe face à ce mouvement, avant de me rendre compte que la Place de la République est en fait devenue le rassemblement de la couche "jeunes urbains blancs et diplômés". C'est tout, sauf un lieu représentatif de la "diversité" de la société, mais cela lui donne une véritable unité. C'est donc peu surprenant que toutes les chapelles de la gauche soient présentes, avec des écolos plus ou moins radicaux, des altermondialistes, des marxistes (si si, il en reste), des féministes, des "pro-Palestine. Mais ce mouvement ne saurait se résumer à cela. Ce sont les convictions et principes de cette catégorie très singulière de la population qui irriguent le mouvement, le "gauchisme" n'en étant qu'une facette. Même si les débats en AG sont très répétitifs, qu'on a l'impression, tous les soirs, de refaire le même monde que la veille, il y a une fraîcheur dans les prises de parole. Cette agora est un défouloir, qui cache une organisation qui se structure lentement.

J'ai assisté à une réunion de "commission", chargée de l'organisation des débats. J'ai constaté que les échanges sont cadrés, avec des gestes pour signifier son approbation ou son opposition radicale. Les prises de parole ne se font pas n'importe comme et on s'écoute sans se couper. Des échanges peuvent avoir lieu, ce qui relève de l'exploit, tant le lieu est bruyant et les mégaphones rares. J'ai été amusé de voir qu'ils ont même une procédure, le "point technique" qui ressemble furieusement au "rappel au règlement" utilisé dans les débats parlementaires. Il permet de prendre la parole en priorité, pour s'exprimer sur la manière dont se déroulent les débats. J'ai aussi pu voir des initiatives naitre, comme la "biblio debout" et surtout durer. Des outils numériques se mettent en place, avec une utilisation abondante des réseaux sociaux.

Finalement, le plus étrange dans ce mouvement "Nuit debout", c'est qu'il dure. Cela fait quand même 20 jours qu'il existe, et ne montre aucun signe d'essoufflement, bien au contraire, il s'enracine et essaime partout en France. La conjoncture est, il est vrai, favorable. Les médias ont fait abondamment sa publicité, la météo est relativement clémente, le lieu, rénové récemment par la ville de Paris, se prête très bien à l'évènement. Mais surtout, il répond à une attente sociale extrêmement forte.

Reste quand même une grande inconnue : où est ce que tout cela va nous mener ? Je pense que personne n'est en mesure de répondre à cette question, pas même les "organisateurs" qui ne sont en fait que les gestionnaires administratifs d'un mouvement qui n'a pas de chef, pas de mot d'ordre et pas de revendication. La contestation de la Loi Travail, à l'origine du mouvement, est devenue totalement marginale : un stand parmi une dizaine, et pas le plus fréquenté. Nuit Debout ne peut pas être lu comme un mouvement revendicatif ordinaire, cadré et encadré par des professionnels de la contestation.

Je pense, et c'est une analyse purement subjective (et fragile), que nous sommes tout simplement devant l'émergence, à la surface, d'un volcan sous-marin. Depuis longtemps, on sent une colère et une contestation forte contre le pouvoir en place. Je m'en fais l'écho ici depuis quelques temps (vu que je la partage). Mais cette colère n'arrivait pas à s'exprimer, un peu comme la lave qui reste bouillonner sous le volcan, sans trouver la sortie. Quand elle y arrive, cela prend plusieurs formes. La plus courante, et attendue, c'est l'éruption, avec panache de fumée et explosions. Un "mouvement social" classique. Mais cela peut aussi prendre la forme d'un écoulement tranquille, qui redessine complètement le paysage, sans violence. Nuit Debout est dans cette catégorie : une génération, les 25-40 ans est en train de s'exprimer, à sa manière, avec ses principes et son organisation, qui ne sont pas celles que les médias et la "classe dominante" attendent et comprennent.

Pour l'instant, pas grand chose de concret ne sort de tout cela, car pour construire, il faut attendre que le paysage soit stabilisé, ce qui prend du temps. Les autres mouvements similaires d'occupation de places publiques, en Espagne ou aux États-Unis, ont mis beaucoup de temps, eux aussi, à se mettre en place. De ce que je vois, les bases et les prémices d'une lame de fond sont là. Une organisation, qui n'est pas sous le contrôle des agitateurs professionnels, s'installe, établit les règles, se donne les outils pour produire des positions, des manifestes, des revendications. Et elle a des choses à dire...

Quelles seront-elles, on n'en sait encore trop rien sur le fond. Mais sur la forme, j'ai vu des débats respectueux, où il demandé à chacun de respecter l'autre, d'être bienveillant. Quand la phase "exutoire" sera passée, que des équipes se seront stabilisées, il sera possible de passer à des échanges sur le fond, qui mêleront très certainement débats "présentiels" et échanges numériques. Tout cela sera l'expression d'une génération, comme Mai 68 a pu l'être pour la génération précédente. Mais cela se fera autrement, sur le fond comme sur la forme. L'aventure ne fait que commencer. Elle peut se terminer dans une impasse, comme essaimer, intellectuellement, sans déboucher sur une transformation politique. Elle peut aussi, à l'inverse, complètement troubler le jeu politique en bousculant l'élection présidentielle. Le calendrier s'y prête à merveille !

jeudi 31 mars 2016

Hollande au fond du trou

Même Jacques Chirac et François Mitterrand, dont les fins de règne ont été interminables, n'ont pas connu une descente aux enfers comparables à François Hollande. Comment un président de la République peut-il en arriver à un plantage aussi spectaculaire que ce retrait de la réforme constitutionnelle, censée être la réponse symbolique de la Nation aux attentats de novembre 2015 ? C'est un échec sur toute la ligne, le plus profond du quinquennat, qui en a pourtant vu, des humiliations et des loupés.

Le premier échec est de n'avoir pas compris que la réponse "un fait divers, une loi" ne fonctionne plus. Augmenter la dose, en prétendant réformer la Constitution, ne fait que rendre encore plus visible le fait que les français sont largement immunisés à ce mécanisme de réponse politique. Même si une majorité acceptait plutôt, sur le fond, les solutions proposées, les français se sont bien vite rendus compte que la déchéance de nationalité n'aurait strictement aucun effet dans la lutte contre le terrorisme, et se sont largement désintéressés de cette réforme. Tous les politiques que j'ai entendu disaient la même chose "personne ne me parle de la réforme constitutionnelle sur le marché".

Le deuxième échec est d'avoir été incapable de créer un mouvement d'union de la classe politique. Le cadeau "déchéance de nationalité" fait à la droite, non seulement n'a pas fait entrer l'opposition dans le jeu, mais en plus, a fracturé la gauche. Le départ de Christiane Taubira, seule ministre qui donnait encore l'illusion qu'il y avait des gens de gauche au gouvernement, est emblématique de ce volet de l'échec. Non seulement François Hollande n'a pas été capable de rassembler, mais en plus, il a créé des fractures supplémentaires, dans son propre camp.

Le troisième échec est d'avoir, après quatre mois de pourrissement du débat, tout arrêté sans aller au bout. Au point où il en était, cela ne coutait pas très cher à Hollande de retirer la déchéance de nationalité, en ne gardant que la constitutionnalisation de l'état d'urgence et la réforme du conseil supérieur de la magistrature. Certes, c'est une réforme "a minima", mais au moins, il aurait eu sa réforme de la constitution. Avec son recul pitoyable, il perd sur tous les tableaux. Le pire est que ces deux dispositions qui auraient pu être sauvées, sont réellement utiles, car elles sont les garanties face à la mise en place de l'état policier par les différentes lois sécuritaires prises depuis novembre 2015.

Aujourd'hui, il ne reste rien de l'autorité de François Hollande. Et voilà qu'arrive une contestation sociale majeure autour de la loi El Khomri. Tous les ingrédients sont réunis pour que cela explose : une population excédée contre l'incompétence de la classe politique, l'arrivée du printemps qui favorise les manifestations de rue, un prétexte en or massif avec le projet de loi sur le travail, qui a tout d'un texte de droite. Je n'ose imaginer ce qui pourrait se passer si, par malheur, un nouvel attentat avait lieu en France...

Je ne sais pas si, au train où vont les choses, Hollande sera toujours en place cet été. Il existe en France un vide du pouvoir comme je n'en ai jamais vu. Si Hollande est toujours là, c'est que personne ne l'a poussé dehors, car il n'a plus personne pour le défendre. Il suffit juste de se mettre d'accord sur le nom de son successeur, où qu'un groupe organisé décide d'accélérer le mouvement. Tout peut arriver.

jeudi 10 mars 2016

La médaille du prince saoudien

L'attribution de la légion d'honneur au prince héritier d'Arabie Saoudite fait jaser depuis que la nouvelle est parue. Causette a réussi à se procurer l'échange de mails entre les diplomates et l'Elysée. Il est éclairant, et contrairement à ce que dit Causette, absolument pas scandaleux.

Dans la diplomatie, le fait qu'un pays soit "gentil" et "propre sur lui" n'est qu'un facteur d'appréciation parmi d'autres. D'abord parce qu'aucun pays n'est "gentil" quand chacun défend avant tout ses intérêts. L'image d'un pays dépend de tellement de choses, parfois totalement irrationnelles. L'Arabie Saoudite n'a pas bonne presse. Certes, il y a des raisons objectives à cela, mais c'est aussi parce qu'il s'agit d'un pays d'une autre aire de civilisation que celle de l'Occident, et qui l'affirme assez bruyamment. La politique diplomatique d'un pays se doit de tenir compte de cela, mais ne peut pas se fonder uniquement là dessus. Les considérations géo-politiques sont autrement plus importantes.

Or, l'Arabie Saoudite est un pays qui compte dans sa zone. Il est le voisin de pays en guerre civile, l'Irak et la Syrie (où il joue un jeu trouble, mais ça, c'est encore autre chose), dans une zone productrice de pétrole dont nous avons absolument besoin. Même corrompue, la famille royale d'Arabie Saoudite est encore là pour quelques temps. L'actuel roi, Salmane, est âgé de 80 ans, et n'est pas en très bonne santé. Autour de lui, tous le savent, et une véritable guerre de succession est en train de se livrer, le roi Salmane cherchant à placer son fils, âgé de 30 ans. Il aurait bien aimé le mettre prince héritier, mais il a du se résoudre à laisser cette place à son neveu, Mohammed Ben Nayef, ministre de l'Intérieur, qu'il n'a pas pu écarter.

Dans le cadre de cette lutte de pouvoir, le prince héritier, âgé de 56 ans, donc potentiellement roi pendant une vingtaine d'années, fait une tournée à l'étranger afin de se donner une stature internationale, qui conforte sa position en Arabie Saoudite. Il demande à la France de lui donner une breloque, qui puisse montrer qu'il a de bonnes relations avec notre pays. Ça ne coûte pas un centime, et c'est très fréquent qu'un important officiel étranger soit décoré de la légion d'honneur. Entre ce que le coût d'un refus et celui d'une acceptation, la balance est vite faite. L'échange de mails est très intéressant, car il montre que l'ambassadeur de France en Arabie Saoudite est conscient du "risque d'image", et propose de prendre quelques précautions, comme par exemple ne pas remettre la décoration devant un parterre de photographes. Mais en même temps, il explique qu'au regard des enjeux de cette visite, il n'y a pas à hésiter. Son analyse est parfaitement recevable et conforme aux canons de l'action diplomatique. Paris abonde dans son sens et l'affaire ne suscite pas plus de discussions que nécessaire.

Remettre cette décoration au prince héritier d'Arabie Saoudite n'est en rien décerner un brevet de vertu à ce pays. La remise s'est faite en catimini, sur la demande du saoudien. Cela aurait été autre chose si l'initiative était venue de la France, et que la remise s'était faite en grande pompe. Qu'il y ait des indignations vertueuses venant de militants de droits de l'homme, je peux comprendre. L'Arabie Saoudite n'est pas très conforme aux standards qu'ils promeuvent, et l'activisme politique fait feu de tout bois. Mais que la Presse embraye, c'est plus gênant, car cela révèle soit un parti pris militant, soit une incapacité à analyser un évènement dans toute sa complexité. Deux fautes professionnelles à mes yeux...

jeudi 11 février 2016

Un gouvernement à son image

Le remaniement du 11 février nous donne l'image du dernier gouvernement de la présidence Hollande. Une équipe complètement à son image. Et ce n'est pas beau à voir.

Sur le positionnement politique, c'est du monocolore, et surtout du terne. Depuis le départ de Christiane Taubira, il n'y a plus de ministres réellement "de gauche" et encore moins de personnalités flamboyantes, sauf peut-être Ségolène Royal, mais comme elle est complètement incontrôlable, c'est plutôt une mauvaise chose qu'elle soit flamboyante. Il n'y a que de l’apparatchik gestionnaire de centre gauche, qui n'ont jamais eu un autre métier. Personne de la "société civile". A cela, il faut rajouter une absence complète de colonne vertébrale idéologique : Ayrault, Sapin, Cazeneuve, Le Drian, Macron... Ce dernier est le seul à assumer ce qu'il est, les autres continuent à essayer de faire croire qu'ils sont de gauche. C'est du Hollande à l'état pur, et je comprend que les gens de gauche n'arrivent pas à se reconnaitre dans cette équipe.

Le recrutement ne se fait pas sur la compétence mais sur la fidélité ou des raisons purement tactiques. Jean-Michel Baylet, Emmanuelle Cosse et Jean-Vincent Placé au gouvernement, c'est quand même énorme. Malgré toutes leurs casseroles, leur image déplorable, ils deviennent ministres. C'est juste à pleurer, même si tactiquement, c'est finement joué. La nomination de Baylet permet de sécuriser l'alliance politique avec les radicaux de gauche. L'arrivée de Jean-Vincent Placé, alors que François de Rugy reste dehors, c'est également splendide. L'UDE, ce rassemblement des écologistes-qui-vont-a-la-soupe va exploser en vol. Pareil pour EELV, qui va passer son temps et son énergie à expliquer que l'arrivée de sa chef au gouvernement, ce n'est pas un ralliement du parti à François Hollande. Tout ça en échange d'un référendum sur l'implantation d'un aéroport en province...

Enfin, l'hypocrisie sur la parité et la diversité est phénoménale. Je ne sais pas si c'est calculé, mais un ministère regroupant Famille, Enfance et droits des femmes, et confié à une femme, ça fait un peu ghetto. Quand on regarde la composition du gouvernement, tous les postes régaliens sont confiés à des hommes. Une parité en trompe-l'oeil, que Hollande tente de dissimuler en créant un secrétariat d'Etat à l'égalité réelle. Un intitulé aussi bullshit, on ne l'avait pas fait depuis le ministère du Temps libre, en 1981. La titulaire du poste n'aura pas trop des 14 mois qui restent pour essayer de savoir ce qu'est l'égalité réelle. Ce n'est pas avec ça qu'on va aller loin.

Tout est prêt pour une dernier sprint où ce gouvernement va mettre en place les bases d'un état de police, avec des pouvoirs étendus pour "l'autorité administrative" et une mise à l'écart des juges. La politique économique et sociale restera sur la même lancée : protéger les rentes, en achetant à bas prix un bout de paix sociale. Le tout avec une absence de renouvellement dont la composition de ce dernier gouvernement Valls est une illustration frappante. "L'immobilisme est en marche, rien ne pourra l'arrêter" (proverbe radical).

mercredi 27 janvier 2016

Urvoas n'est pas une menace pour les libertés

La nomination surprise de Jean-Jacques Urvoas comme ministre de la Justice, ce matin, a suscité des commentaires négatifs chez certains défenseurs des "libertés numériques", complaisamment relayées par Le Monde qui trouve ainsi l'occasion d'un papier facile à base de tweets et d'alarmisme. Je ne partage absolument pas cette inquiétude, et j'estime même que les Libertés publiques seront sans doute mieux protégées par Jean-Jacques Urvoas que par Christiane Taubira.

Il faut commencer par dire les choses telles qu'elles sont : sortis du symbolique mariage pour tous, le bilan des 4 ans de Christiane Taubira à la chancellerie est vide. Elle n'a rien foutu ! L'arsenal répressif hérité de Sarkozy, avec la rétention de sûreté et les peines planchers (on me dit qu'elles ont été supprimées) est toujours là. Il n'y a pas eu la moindre tentative d'y toucher. Sur de nombreuses lois, comme par exemple la loi Macron ou la loi Renseignement, le ministère de la justice était aux abonnés absents, et a laissé le champ libre aux autres. Qui peut me dire une loi qui vienne véritablement de Taubira, dont elle a pris l'initiative et qu'elle a porté de bout en bout ? Il n'y en a pas. Citer René Char ne suffit pas à faire de vous un bon ministre de la justice !

La différence avec Jean-Jacques Urvoas va se faire sentir assez rapidement. Non seulement il est bosseur, mais en plus, il connait ses dossiers. Il a suivi tous les dossiers brûlants du moment (état d'urgence, déchéance de nationalité...) comme président de la commission des Lois, et a sans aucun doute des idées arrêtées sur ce qu'il faut faire, ou pas. On peut compter sur son sale caractère de breton pour ne pas lâcher facilement et défendre son bout de gras dans les arbitrages (même si ça ne suffit pas toujours pour les gagner).

Reste à savoir quelle attitude peut avoir Jean-Jacques Urvoas sur la politique de recul des libertés publiques, initié en France depuis pas mal de temps, avec une accélération depuis les attentats de novembre. Je dois avouer que les apparences ne plaident pas toujours pour lui. Son attitude butée lors de l'examen de la loi Renseignement et ses petites attaques contre les "exégètes amateurs" ne sont pas à son honneur. Mais il faut savoir dépasser ce genre de détails, et analyser les faits.

Certes, la loi sur le Renseignement contient des trucs pas très cleans, comme les "algorithmes" ou l'extension de l'espionnage numérique par les services de renseignements. Mais peut-on en accuser Urvoas ? Normalement, il ne revient pas à un président de commission de prendre l'initiative d'une loi. Or, c'est lui qui a poussé, avec difficulté au début, le fait qu'il y ait une loi sur le Renseignement. L'idée de base est d'encadrer dans la loi des pratiques qui existent et existeront de toute manière, loi ou pas loi. C'est le principe du moindre mal qui prévaut, et je pense que c'est une bonne chose. Malheureusement, le pragmatisme est une vertu incomprise des militants et en particuliers des geeks militants. Lors de l'examen de cette loi, il a certainement vu arriver une "liste de courses" venant de la police et des services de renseignement. Il n'a pas pu dire non à tout. Je pense qu'on se rendra vraiment compte de ce qu'on a évité à ce moment là quand on lira la future loi sur la procédure pénale, qui risque de contenir tout ce que le gouvernement n'a pas pu ou n'a pas osé mettre dans le loi Renseignement.

Ce qu'on oublie de voir, c'est l'action de Jean-Jacques Urvoas sur l'état d'urgence. C'est lui qui a lancé la machine du contrôle parlementaire, en le faisant inscrire dans la loi sur l'état d'urgence, et en le mettant concrètement en place. C'est la première fois qu'un tel dispositif est mis en place, avec une série de visites sur le terrain. Je ne me fais pas d'illusion sur l'efficacité de ce dispositif sur les débordements, il a été sans doute assez partiel. Mais il a pu contribuer à mettre une pression sur le ministère de l'Intérieur, pour répondre aux questions. Rien que cela a obligé Cazeneuve à mettre en place les outils pour faire remonter l'information depuis le terrain. Pareil, des visites sur place de parlementaires (dont un de l'opposition), c'est jamais une perspective agréable pour un préfet. Ce que l'on peut reprocher à Jean-Jacques Urvoas est la "discrétion" dans la communication : auditions à huis-clos, pas de compte rendu réel de l'efficacité de ses visites. En même temps, il ne peut pas non plus poignarder son propre gouvernement et son "ami" Valls.

Je n'ai donc aucune inquiétude sur l'attitude que peut avoir Jean-Jacques Urvoas sur la question des libertés publiques. Ce que l'on peut craindre est de le voir pris dans la lourde machine gouvernementale et administrative, au point de paralyser son action. En effet, je ne sais pas si un garde des sceaux, même de bonne volonté, pèse lourd face à la technocratie du complexe "militaro-policier", en roue libre depuis le 13 novembre. Il existe tellement de contraintes, de processus de décisions complexes, d'enjeux électoraux, qui obligent au compromis et peuvent mener à l'inertie.

Je préfère, pour les libertés publiques, voir Jean-Jacques Urvoas à la chancellerie plutôt que Christiane Taubira. Mais je ne suis pas sûr que cela puisse arrêter le recul ahurissant des libertés que vit notre pays depuis bientôt 3 mois. Le rouleau compresseur est lancé, et je ne crois pas aux super-héros.

samedi 9 janvier 2016

Pour en finir avec la présidentielle

L'un des obstacles à la rénovation de la vie politique est le poids du président de la République dans le dispositif institutionnel. Tout le monde considère qu'il est trop fort, et que la focalisation de la vie politique sur la seule élection présidentielle pose un véritable problème démocratique. Maintenant que les élections régionales sont passées, et que ce sont les présidentielles qui sont en ligne de mire, nous allons le constater douloureusement.

Bien que le problème soit identifié, les propositions de réformes sont rares. Il suffirait pourtant de pas grand chose, dans la Constitution, pour rétablir un équilibre. Beaucoup de pays ont un président élu au suffrage universel (Pologne, Roumanie, Portugal...) sans qu'il soit pour autant au coeur du pouvoir. Bien au contraire, dans ces pays, c'est le Premier ministre, issu du résultat des élections législatives, qui dirige effectivement le pays. Le président y est un arbitre et un contre-pouvoir, une position qui était initialement celle des constituants de 1958, avant que la réforme constitutionnelle de 1962 couplée avec le résultat des législatives de la même année, ne viennent complètement déséquilibrer la pratique.

Dominique Rousseau propose, dans "radicaliser la démocratie", d'enlever au chef de l'Etat la présidence du conseil des ministres, qui se tiendrait à Matignon, sous la présidence du Premier ministre. Ce serait déjà un grand pas, car le président se retrouverait en retrait des décisions gouvernementales, sans capacité d'action sur le quotidien. Mais ce n'est pas suffisant. Il faut aussi enlever au président le pouvoir de nomination du chef du gouvernement, en le chargeant uniquement de "proposer" un Premier ministre, qui serait ensuite investi par un vote de l'Assemblée. Les choses seraient claires sur l'origine de la légitimité politique du gouvernement.

Enfin, il est nécessaire d'encadrer le pouvoir de dissolution de l'Assemblée, que le président peut utiliser à sa guise, sur un simple caprice ou un calcul politique, comme en 1997. Le président ne pourrait dissoudre que si, pendant un délai donné, un premier ministre n'a pas pu être investi par l'Assemblée. Le président ne fait que constater un blocage politique réel et en tire les conséquences. Si un gouvernement est renversé, mais qu'un autre est investi (avec une majorité différente), il n'y a pas de blocage, donc pas de dissolution possible. Cela enlèvera beaucoup de son tranchant à cette arme qui sert avant tout de dissuasion nucléaire pour députés frondeurs. En prime, mais c'est facultatif, on peut rallonger le mandat présidentiel, afin qu'il ne coïncide pas avec celui des députés.

Si on veut en finir définitivement avec le système de la 5eme république "façon 1962", il faut instaurer la proportionnelle, car l'un des piliers de cette constitution de 1962, c'est l'existence du fait majoritaire. Les présidents ont toujours eu une majorité (plus ou moins solide) à leur disposition, rien qu'avec les députés de leur parti. C'est beaucoup plus facile, dans ce cas, de mettre les députés au pas, alors que s'il faut constituer une coalition, ça se complique. Une majorité absolue issue d'un seul parti n'a jamais intérêt à une dissolution, alors qu'au sein d'une coalition, l'un des partenaires peut y trouver son intérêt, et donc provoquer une crise politique. Cela obligera également le chef du gouvernement à composer avec des partenaires, et donc à négocier les décisions. C'est toute la pratique de décision gouvernementale, basée sur les réunions interministérielles peuplées de fonctionnaires et de conseillers de cabinets, qui s'en trouverait chamboulé.

Nous aurions ainsi une vie politique "normale", à l'image de ce qui se passe chez tous nos voisins européens, où les gouvernements de coalition sont fréquents et où c'est le chef du gouvernement qui dirige le pays, en étant responsable devant les députés et le peuple lors des élections.

jeudi 7 janvier 2016

Radicaliser la démocratie

Je viens de terminer la lecture de "Radicaliser la démocratie", écrit par Dominique Rousseau, "ponte" du droit constitutionnel en France (Prof à Paris 1, membre de diverses commissions, ancien du CSM). Il y livre une vision stimulante de notre démocratie et esquisse des propositions d'évolutions. Le premier intérêt de ce livre est de voir qu'il existe encore, au sein de "l'élite" intellectuelle, une vraie pensée politique, avec une critique lucide des institutions actuelles. Que l'on soit d'accord ou pas avec l'auteur, la lecture de ce livre apporte quelque chose, car il y a du fond.

Dominique Rousseau part du constat que nos institutions sont déséquilibrées. La fameuse séparation des pouvoirs n'existe plus, et il est illusoire de croire que le législatif contrôle l'exécutif. Nous sommes dans une monarchie républicaine, où tout est concentré entre les mains du chef de l'Etat, avec des contre-pouvoirs insuffisants. Ce raisonnement prend encore plus de sens quand on lit l'avant projet de loi du gouvernement, qui déshabille les juges judiciaires au profit des préfets, des procureurs et de la juridiction administrative. Or, aux yeux de Dominique Rousseau, la magistrature est le seul véritable contre-pouvoir dans ce pays. Au lieu de l'affaiblir, il faudrait la renforcer, en lui donnant réellement son indépendance. Le libéral que je suis ne peux qu'approuver une telle position !

Il développe également un concept, la "démocratie continue", refusant de limiter les possibilités d'expression politique au seul vote. La démocratie, ce n'est pas "vote une fois tous les 5 ans et ferme là entre-temps". Pour lui, il faut organiser un fonctionnement démocratique qui revoit le partage des tâches entre représentants et représentés, mettant en avant la nécessité d'une délibération. Il tord le cou, au passage, à la démocratie soi disant "directe" et au référendum, pratique anti-démocratique. Dans ce cadre, on demande aux citoyens d'intervenir en bout de course, pour dire oui ou non à une question posée par d'autres, à l'issue de débats réservés à une élite. La véritable participation citoyenne est celle qui peut intervenir "en temps utile", quand la décision n'est pas encore écrite, quand les options sont encore ouvertes. Là encore, j'approuve complètement.

Il va plus loin, en affirmant qu'une institution peut être démocratique, quand bien même elle n'est pas issue du suffrage. Les juges, par exemple, ne sont pas élus, et quand on voit ce qui sort des urnes, en France, il est souhaitable de ne pas en arriver là. Pour autant, par leur rôle de contre-pouvoir, ils occupent une place irremplaçable et contribuent au bon fonctionnement de la démocratie. Même si je partage son point de vue encore, je dois avouer que la proposition est audacieuse et quelque peu "contre-intuitive", tant la légitimité issue du suffrage est considérée comme la seule qui vaille. Mais cela reste acceptable si les juges non élus ne sont pas au pouvoir, mais chargés de contrôler le pouvoir, prenant ainsi les politiques à revers. Le bon gouvernement, au yeux de Dominique Rousseau, est celui qui doit des comptes "politiques" au peuple et "juridiques" aux juges.

Je suis moins convaincu par les propositions concrètes, notamment par les "conventions de citoyens" ou par l'idée d'une "assemblée sociale délibérative", qui revient à donner un pouvoir législatif au conseil économique et social (dont la composition est complètement revue). Techniquement, je ne vois pas comment cela va fonctionner, et le détail du fonctionnement institutionnel n'est pas très élaboré (pourtant, c'est un constitutionnaliste...). Je pense que l'erreur est de continuer à penser qu'il faille une assemblée de personnes physiques pour qu'une "délibération" ait lieu. Je crois, au contraire, que le débat peut se faire de manière dématérialisée. L'exemple de Wikipédia est fascinant à observer, car une véritable gouvernance, très complexe, s'est mise en place, arrivant à décider au terme de débats. Certes, c'est un peu bordélique, interminable et souvent violent, mais de fait, ça fonctionne.

Le véritable enjeu n'est pas la décision formelle, mais le débat qui a précédé et a permis d'aboutir à cette décision. Actuellement, tout se passe dans les couloirs et les antichambres des ministères, entre lobbies et hauts fonctionnaires. Le bon peuple ne voit le débat devenir public qu'une fois la décision prise, et que seuls des détails changeront. Le débat parlementaire n'est souvent qu'une parodie de démocratie, car il intervient trop tard. Tout se joue lors des réunions interministérielles (les fameuses RIM) qui arrêtent la position du gouvernement. Une fois dans l'hémicycle, une proposition intelligente pourra être balayée par un "défavorable" venu du banc du gouvernement, alors que les âneries contenues dans le texte seront massivement votées par des députés godillots. Ce n'est pas une assemblée de plus qui va changer le vice fondamental du système, mais la transparence complète du processus de décision au sein du gouvernement et des administrations.

vendredi 1 janvier 2016

La voie du collaboratif

J'ai envie de commencer l'année par une note un peu plus positive, sur les moyens de sortir du marasme dans lequel notre vie politique se trouve (et que je dénonce pas mal depuis quelques semaines). Les solutions existent pour en sortir, et je commence ici une réflexion, qui ne prétend pas délivrer des vérités, mais ouvrir des pistes. Les citoyens ne doivent plus rester les deux pieds dans le même sabot, à regarder la haute administration et les lobbies économiques faire leurs petits arrangements, sous le regard impuissant des élus.

Je crois fondamentalement qu'une nouvelle forme de pensée politique est en cours d'émergence. Elle vise à donner au citoyen un pouvoir politique qui ne passe pas uniquement par le vote (et entre-temps, "ferme ta gueule") mais qui puisse aussi organiser une forme de participation continue à la décision publique. L'open gov, le "gouvernement ouvert", thématique anglo-saxonne, arrive en France et progresse, même si on part de loin. les outils se mettent en place grâce au numérique, avec une poussée des thématiques autour de l'économie collaborative, montrant une réelle créativité. Des intellectuels français s'y mettent aussi, comme Dominique Rousseau ou Pierre Rosanvallon, et élaborent un outillage théorique autour de la nouvelle manière d'organiser la démocratie.

Toute une mouvance autour des mécanismes démocratiques se met en place, un peu plus laborieusement, il faut le dire. J'ai beaucoup de sympathie pour les collectifs qui veulent rénover la démocratie, comme "Ma voix", parlement et citoyens, Démocratie ouverte, Democratech, "La primaire", ou encore, dans un autre genre, la quadrature du net ou Transparency international. Tous ne sont pas au même niveau de maturité. C'est même encore un joyeux bordel immature, avec pas mal de bisounours, et quelques uns, quand même, qui arrivent à construire quelque chose qui tient la route. L'ensemble a encore besoin de se fédérer, de mieux connaitre les réalités de l'exercice du pouvoir et d'acquérir une armature intellectuelle solide qui puisse porter politiquement les revendications. Mais les volontés et le potentiel sont là, ce qui est déjà beaucoup.

Cela demande de travailler, d'y passer du temps. Cela va éliminer beaucoup de monde dans un premier temps, celui de la montée en puissance, où ceux qui se contentent de "liker" n'ont aucun rôle à jouer. Je ne peux qu'inviter ceux qui veulent agir à rejoindre ces collectifs, à se plonger dans des lectures. Rosanvallon et Rousseau sont très bien pour commencer, avant d'attaquer la littérature anglo-saxonne, bien plus abondante. Le simple réflexe de contacter (sans agressivité) ses élus, est déjà une bonne chose, car les changements ne passeront pas nécessairement par un renouvellement complet des élus actuels. Il y en a un certains nombre qui sont ouverts à ses nouvelles formes de démocratie (non, pas Ségolène...) et les autres sont majoritairement prisonniers d'un système qui ne leur laisse le choix qu'entre s'incliner et suivre ou partir.

Le renouveau démocratique passera par une renaissance de la société civile, qui doit avoir un rôle politique, au sens noble du terme. Je crois fondamentalement aux vertus de la délibération, qui est l'échange d'idées, de propositions, avec des débats et des controverses. C'est de ce processus que se dégage, progressivement, un projet politique, des lignes directrices et les élus ne sont pas les seuls à pouvoir remplir cette fonction. D'ailleurs, ils la remplissent assez mal, d'où le malaise actuel. Plutôt que de vouloir les remplacer, il est possible de les décharger d'une partie de leur tâche (ils ne vont pas tous apprécier) et d'organiser autrement la "gouvernance", en réinjectant les citoyens dans le processus décisionnel, qui est un continuum où le vote n'est que l'étape finale.

Tout cela passera par des procédures collaboratives, permises et facilitées par les outils numériques. Des projets comme Wikipédia ont permis de voir que c'est possible à organiser (même si c'est horriblement compliqué). Au delà des procédures, ce mouvement a aussi permis de dégager des valeurs et des attitudes, fondées sur l'écoute et la bienveillance, qui favorisent un bon fonctionnement démocratique. C'est la combinaison de tout cela qui peut nous amener à voir le bout du tunnel. Mais cela ne se fera pas tout seul...

mardi 29 décembre 2015

La politique a repris son cours ordinaire

Les politiques ont une capacité fabuleuse à se remettre rapidement la tête dans le sable. Pourtant, le résultat du FN au premier tour des régionales aurait dû servir d'avertissement. Certains, comme Xavier Bertrand, semblent avoir pris conscience qu'il y a un problème de fond qu'il faut traiter. Mais il semble bien seul, pour le reste, la vie politique a repris son cours normal.

Alors que les attentats, ceux de janvier et de novembre, posent de réelles questions, la classe politique s'écharpe sur la déchéance de nationalité pour les terroristes. C'est totalement affligeant, et en même temps tellement représentatif de ce qui ne va pas au sommet de l'Etat.

La mesure proposée par François Hollande, et défendue becs et ongles par le naturalisé Manuel Valls (cet aspect est essentiel pour comprendre sa réaction) est purement symbolique, tout le monde en est conscient. Ce n'est pas le risque d'être déchus de leur nationalité française qui va empêcher les terroristes d'agir, bien au contraire, ce serait presque une médaille qu'on leur donne. Le pire, c'est que la mesure existe déjà dans les lois françaises et a été appliquée 6 fois depuis 2012. Ce que propose le gouvernement, c'est juste de donner un champ un peu plus large (déchoir aussi ceux qui sont nés français) et surtout, une portée symbolique plus grande en mettant cela dans la Constitution.

Ils visent clairement l'électorat de la droite dure et du FN, pour qui le débat essentiel est celui de la communauté nationale, et de ses limites. La question "qu'est-ce qu'être français ?" est certes intéressante, mais totalement hors sujet pour la lutte contre le terrorisme. Elle est même contre-productive, car elle focalise l'attention sur cela, au lieu de travailler sur la vraie question "comment a-t-on pu en arriver à ce que des jeunes nés et éduqués en France deviennent des terroristes ?"

On peut prendre toutes les lois sécuritaires qu'on veut, tenter de rassurer le bon peuple par des mesures symboliques, si on n'attaque pas le mal à la racine, ça ne servira pas à grand chose. Je crains malheureusement qu'on ne s'en aperçoive qu'au prochain attentat, dans quelques mois. Il faudra bien, à ce moment, admettre que l'état d'urgence et la déchéance de nationalité ne peuvent pas être les seules réponses au terrorisme.

Le diagnostic est pourtant posé depuis longtemps, et excellemment bien rappelé dans une tribune dans Libé. Nous avons, depuis 40 ans, créé de véritables ghettos, avec une concentration incroyable de pauvreté, économique, mais aussi culturelle et intellectuelle. Il y a deux ans et demi, je lançais un cri d'alarme à ce sujet : les barbares sont à nos portes. Il trouve sa confirmation aujourd'hui. Nous avons laissé se développer des zones hors de contrôle, remplies de jeunes totalement déculturés, qui nous vouent une haine pour l'abandon dans lequel on les a laissés.

La priorité des politiques devrait être de faire prendre conscience de cette question brulante aux français, et de susciter un vaste élan pour en sortir. Ce n'est pas seulement une question d'argent (il en faut beaucoup, d'accord) mais aussi une mobilisation de tous pour réintégrer ces populations dans la communauté nationale. Cela passe par leur donner un travail, accès à l'école. Cela implique tout le monde, par un changement d'état d'esprit visant à ouvrir.

Malheureusement, le débat actuel sur la déchéance de nationalité va dans le sens exactement inverse. Non seulement on refuse de voir la source du problème, mais on rajoute de la stigmatisation symbolique pour exclure encore davantage ces populations qui sont déjà largement mises à l'écart. Le plus triste, c'est que cela répond à une demande profonde des français. L'électeur moyen, pas seulement du FN, approuve largement que l'on fustige ces "barbares" et qu'on le rassure par des mesures spectaculaires (même si largement inefficaces).

Ce que j'attend d'une classe politique responsable, c'est qu'elle cesse d'être à la remorque d'une opinion publique qui la mène dans le mur. J'attends à l'inverse que les élus posent un diagnostic des causes profondes et fixent un cap, même si cela prend l'électorat à rebrousse-poil dans un premier temps. La France crève de l'absence de courage de ses élites, qui n'osent plus jouer leur rôle. Je suis, encore un peu plus, persuadé que je n'ai absolument rien à attendre des personnes qui sont au pouvoir en France...

samedi 5 décembre 2015

Contre le FN, construire plutôt que dénoncer

L'édito "anti-FN" du directeur du Monde, publié à la veille des élections régionales, est affligeant. Au bout de 30 ans, ils arrivent encore à croire que les éditoriaux critiquant le FN vont faire reculer ce parti. Juste à pleurer de voir tant d'aveuglement, à moins que ça ne soit du cynisme, pour obliger par la peur, à faire voter pour les partis dit "de gouvernement".

Si le FN monte aux élections, c'est pour des raisons bien connues de qui veut bien regarder. Il est le symptôme d'un malaise profond de la France, d'une certaine France qui se sent exclue et méprisée, pour qui l'action publique, depuis 30 ans, n'a été qu'une série de déceptions. On leur a tout promis, droite comme gauche, et ils n'ont vu qu'une dégradation de leur situation. En prime, ils se font traiter de cons par des gens qui vivent dans une tour d'ivoire, bien à l'abri dans une forteresse dont les autres sont exclus.

Le FN monte parce que la France est un pays barricadé, qui précarise une partie de sa population (qui en finit par voter FN), pour sécuriser une petite minorité (celle qui lit Le Monde). Il suffit de voir la difficulté qu'il peut y avoir pour certains à avoir un travail, un logement, même simplement accès à internet ou aux services publics. Quand vous habitez au fin fond de la Picardie, que vous êtes au chômage (et sans espoir de sortir des petits boulots), que le bureau de poste de la commune d'à coté vient de fermer, que votre débit internet est encore de 512K, quel effet peut avoir l'édito du monde, qui vous explique que le programme du FN est une imposture ? Déjà pour commencer, vous ne lisez pas le Monde. Vous ne lisez pas plus les programmes de partis politiques, quels qu'ils soient. Pour ce qu'ils valent, ce n'est pas plus mal, car si le programme du FN est mauvais, il a le mérite d'exister. J'aimerais bien lire le programme du PS, enfin, le vrai, celui qu'ils appliquent, pas celui qui était sur leur tract au moment des élections (rappelez-vous : "le changement, c'est maintenant").

La question du FN n'est donc pas une histoire de programme politique qu'il faudrait démonter de manière systématique et rationnelle. C'est d'abord l'histoire d'une fracture sociale (encore un vieux slogan non suivi d'effets) et d'un immobilisme des élites, qui s'est doublé, ces derniers temps, de la révélation de leur incompétence totale. Il a suffit d'une crise liée à des attentats pour que le décor s'écroule et qu'on s’aperçoive que ces élus pontifiants ne maitrisent plus rien. La seule ressource de François Hollande pour répondre à la menace terroriste est de donner les pleins pouvoirs à la Police, au mépris total des Libertés publiques.

Depuis le 13 novembre, et la manière dont se comportent nos élus, j'en viens à comprendre le vote FN. Je n'en suis pas encore là (et il en faudra vraiment beaucoup pour que j'y arrive) mais je partage désormais la colère que les électeurs cherchent à exprimer en votant pour le FN. Je comprend que pour certains, le vote FN est un crève-cœur, mais cela leur apparait comme la seule porte de sortie, faute d'alternative.

Cette alternative, il faut la bâtir et la colère peut être un moteur. Il y a beaucoup de boulot en perspective. Certains vont se précipiter sur la première solution qui vient à l'esprit : monter un parti politique et présenter des candidats aux élections. C'est la dernière étape du processus, si rien n'a marché avant.

Il faut commencer par bâtir un programme. C'est un boulot énorme de se poser, de dire ce que l'on veut, de le formaliser. Cela peut être des mesures très précises, mais aussi des lignes directrices ou de grandes aspirations. Il faut aussi le diffuser et le faire partager. Il est donc nécessaire de "rencontrer un public" et cela n'est possible que si le programme répond aux aspirations et attentes d'une génération. Ce n'est pas possible de le faire dans les éditoriaux de grands journaux parisiens ou depuis les plateaux de télévision. Non seulement ils sont squattés par la vieille génération, mais surtout, ils ne sont que des moyens de diffusion. Quand on n'a rien à dire, comme une bonne partie de notre classe politique l'illustre, passer en boucle à la télévision ne sert pas à grand chose. Les outils, notamment numériques, existent, mais cela demande aussi une structuration, qui pour le moment, fait défaut. Si des structures existent, aucune ne s'est vraiment donné comme objectif de porter un projet politique.

Les idées et les aspirations foisonnent pourtant dans la nouvelle génération. L'économe du partage est un phénomène de masse chez les moins de 40 ans. Derrière ces pratiques, il y a une "idéologie", des valeurs qu'il faut expliciter. Les recruteurs le disent, les jeunes qui arrivent sur le marché du travail sont très différents de la génération précédente. Ils veulent un statut d'indépendant, refusent parfois des CDI (le graal de la génération précédente). Ils veulent construire, s'épanouir, et leur modèle n'est pas le fonctionnaire mais le chef d'entreprise. La matière est là, il faut juste un peu de cristallisation pour traduire cela en terme d'action politique.

La masse critique est là pour que des centaines de milliers de personnes adhèrent à de nouvelles valeurs, à de nouvelles manières de faire de la politique. La génération des 55-70 ans, qui s'accroche encore au pouvoir (politique, économique et médiatique) est discréditée et se dirige vers la sortie pour des raisons d'âge. Pour éviter qu'ils ne soient remplacés par des clones plus jeunes, il faut secouer le cocotier et arriver avec une formule de remplacement. Le FN est si haut dans les intentions de vote car il occupe seul le terrain de l'alternance. Plutôt que de se lamenter et dénoncer, il faut construire une autre offre politique qui marque une véritable rupture et puisse susciter un vote d'adhésion. L'état d'urgence sera-t-il l'étincelle qui provoquera l'action ?

samedi 28 novembre 2015

Hollande dans les pas de Guy Mollet

Quelques heures après les attentats, le président a décrété l'état d'urgence, qui a été prolongé, moins d'une semaine plus tard, par un vote du Parlement. J'aurais été parlementaire, j'aurais voté cette loi. J'estime normal que devant une attaque aussi violente, l'Etat se donne les moyens, non seulement de rechercher les coupables, mais aussi de prévenir d'autres attaques, en allant perquisitionner chez ceux que l'on sait être des terroristes en puissance. Sans pour autant interner tous ceux qui font l'objet d'une "fiche S" pour radicalisme djihadiste, il m'apparait justifié de leur faire une petite visite impromptue, pour voir s'ils n'ont pas des armes ou d'autres choses qui permettent de commettre des crimes. Qu'il y ait quelques entorses à l'état de droit à cette occasion, c'est certes dommageable, mais elles n'apparaissent pas disproportionnées au regard des évènements.

Par contre, c'est absolument inadmissible que ce même état d'urgence soit utilisé pour museler des opposants politiques n'ayant strictement rien à voir avec le terrorisme islamique. Que le gouvernement assigne à résidence des militants écologistes est inacceptable. C'est une violation manifeste du vote du Parlement, qui a accepté la prolongation de l'état d'urgence pour lutter contre le terrorisme. L'utiliser pour autre chose, c'est de l'abus confiance. C'est un délit pénal, pour n'importe quel citoyen...

Le gouvernement l'a-t-il ordonné sciemment, ou s'est-il laissé déborder par la Police ? Dans les deux cas, c'est grave et une ligne rouge a été franchie. La confiance que je pouvais avoir dans ce gouvernement et dans ses membres est rompue. Une rupture profonde, de celle qu'on garde longtemps en mémoire et qu'on ne pardonne pas. Les libertés publiques sont une chose essentielle à mes yeux. Qu'un gouvernement démocratique se permette ainsi de les transgresser, pour des raisons de convenance personnelles est inacceptable. Il ne s'agirait alors que d'une première brêche, qui peut amener à d'autres dérapages et débordements. Même si je ne partage (encore) les craintes de certains concernant une dérive autoritaire, la pente est quand même bien glissante.

Malheureusement, une telle attitude n'est pas inédite dans l'histoire. A une autre époque, un socialiste, Guy Mollet, s'est lui aussi fait déborder et entrainer dans une dérive sécuritaire pour faire face à la guerre d'Algérie. De fait, les commandes du maintien de l'ordre sont passées des politiques aux militaires, avec tous les dérapages que l'on connait, et qui n'ont pas fait honneur à la France qui se veut "patrie des droits de l'homme". Cela n'a pas réglé le "problème algérien" et s'est terminé par une crise de régime. J'ai bien peur que l'histoire ne se répète mot pour mot...

J'espère que Manuel Valls et François Hollande réagiront rapidement et rétabliront la barre, en désavouant les mesures prises contre des militants politiques n'ayant rien à voir avec le terrorisme. Sinon, c'est une tache politique qui restera longtemps sur ce gouvernement et sur le PS, qui finira dans l'histoire aux cotés de Guy Mollet et de la SFIO. Pas vraiment glorieux mais malheureusement tout à fait possible.

mercredi 18 novembre 2015

La classe politique, victime collatérale du terrorisme

Depuis les attentats du 13 novembre, le personnel politique nous offre un spectacle absolument lamentable. Incapables de prendre de la hauteur, ils se déchirent et chacun y va de sa proposition imbécile, dans une sorte de concours Lépine absolument sidérant. A droite, c'est même un festival, avec la palme revenant à Laurent Wauquiez et sa proposition d'interner tous les suspects. Tous ces "ténors" ont pu donner leur pleine mesure lors de la séance des questions au gouvernement, à l'Assemblée nationale. Je ne parle même pas des plateaux de télévision, où ils ont surtout exposé leur médiocrité.

Le contraste est saisissant quand on écoute les propos responsables et éclairés de personnes comme le juge Trévidic, qui connaît son sujet. Cela fait des années qu'il prêche dans le désert, et pourtant, c'est lui qui a les bonnes solutions : se donner les moyens humains et matériels adéquats, et surtout, laisser ces gens faire leur boulot sans leur mettre des bâtons dans les roues. Le travail doit être mené en profondeur. On ne rattrape pas comme cela 40 ans d'abandon des banlieues, qui sont devenues un terreau fertile pour toutes les dérives radicales, qui prospèrent sur la misère économique et culturelle.

Malheureusement, la seule réponse des politiques, c'est de proposer de nouvelles lois, en urgence absolue. La réforme de l'état d'urgence, qui est quand même un régime d'exception en matière de libertés publiques va être adoptée en moins de trois jours. On nous annonce une nouvelle loi anti-terroristes dans les prochains mois. Cela doit être la quatrième loi "sécuritaire" depuis 2012 (et je dois en oublier). Et cerise sur le gâteau, une réforme de la Constitution. Là, j'ai juste envie de hurler. On ne touche pas ainsi à notre texte fondamental, qui n'est pas un gadget pour président en mal d'annonces spectaculaires. A chaque nouveau coup encaissé, on augmente la dose. La prochaine fois, on ira réformer quoi ? La déclaration des droits de l'homme de 1789 ? Il faut arrêter cette surenchère, toutes les personnes sensées savent que les textes de lois contiennent déjà tout l'arsenal nécessaire pour faire face à la situation. Il y en a même trop.

Ce qui manque, c'est la volonté politique de les appliquer. Un seul exemple : la loi de 1905 interdit toute propagande politique dans un lieu de culte. Initialement conçue pour contrer l'église catholique, cette disposition convient à merveille pour régler le cas des mosquées salafistes. Pourquoi ne pas la mettre en œuvre ? Pourquoi attendre un évènement gravissime pour, d'un seul coup, se lancer dans la surenchère et tout lâcher. Certes, l'état d'urgence va permettre de faire un grand ménage dans certains secteurs. Cela a déjà commencé dans les banlieues, avec des perquisitions qui permettent de trouver, quasiment à tous les coups, de la drogue et des armes. Mais n'aurait-il pas été possible d'agir plus en amont pour ne pas avoir à en arriver à mettre les libertés publiques entre parenthèses ?

En plus de cette faiblesse pathologique des politiques, qui n'osent plus agir alors que c'est leur cœur de métier, nous avons aussi assisté au bal des ambitions comme jamais. Une fois de plus, Nicolas Sarkozy a fait honte à son camp. Sa seule préoccupation, depuis vendredi, est d'instrumentaliser les évènements pour sa carrière. Aucun sens du long terme, de l'intérêt général, et même de la décence. Une partie de la droite lui a emboité le pas, créant un décalage stupéfiant avec une population qui a encaissé le choc avec une grande dignité. J'ai vraiment l'image d'une classe politique hors sol, complètement déconnectée de ses électeurs.

Depuis vendredi, je me dis que finalement, le pays s'en sortirait mieux s'il se débarrassait d'une partie de son personnel politique. Certes, il existe des élus tout aussi effarés que moi, mais par leur silence, ils ont cautionné les dérives des autres. Ce n'est guère que ce mercredi qu'un sursaut a eu lieu, avec une séance de questions au gouvernement enfin digne. Je ne vois pas se dessiner une majorité d'élus pour arrêter la frénésie législative, se poser et adopter enfin les vraies solutions : laisser travailler ceux dont c'est le métier au lieu d'essayer de faire croire qu'ils sont omnipotents.

Plus que le terrorisme, qui m'inquiète beaucoup, le vide politique au sommet me terrifie. Nous n'aurons pas de véritable solution à nos problèmes sans un renouvellement profond de nos élites politiques. Soit elles s'adaptent et modifient radicalement leur manière de travailler, soit il faudra les virer. Parce que là, ce n'est plus possible.

vendredi 23 octobre 2015

Il faut supprimer la commission du Développement durable

Mercredi prochain, en pleine période budgétaire, alors que toutes les commissions parlementaires croulent sous les rapports, la commission du Développement durable examine un rapport d'information sur les oies cendrées. C'est le seul point à l'ordre du jour de la commission du mercredi, celle où les députés sont obligés de venir, sous peine de sanctions financières.

Pas besoin d'en dire plus pour mesurer la misère dans laquelle se trouve cette commission. On peut légitimement se demander à quoi elle sert. Son champ de compétences, sur le papier, n'est pas nul : environnement, transport, aménagement du territoire, maritime, équipement, même s'il lui manque quelques éléments, comme l'énergie, restée aux Affaires économiques, lors de la scission des deux commissions en 2009. En comparaison des autres, la commission du développement durable n'a que peu de textes législatifs, et ils sont souvent considérés comme techniques, et peu propices à mettre en valeur dans les médias. Les Lois ou les Finances, c'est autre chose ! Autant vous dire que c'est la moins demandée, sauf par quelques écologistes de tous bords, qui se disent qu'ils vont sauver la planète en y allant. Les ténors du Parlement n'y viennent pas, ce qui affaibli l'influence de cette commission.

Le choix de créer cette commission remonte au Grenelle de l'Environnement, en 2008, où les écologistes pensaient que l'autonomie permettrait un traitement plus "correct" de leurs sujets. L'idée était de soustraire l'environnement à l'emprise des "productivistes" de la commission des affaires économiques (vous savez, ces suppôts de l'industrie, qui ne pensent qu'à polluer pour produire plus). Force est de constater que cette stratégie est une véritable impasse. Si la commission du développement durable traite bien de la biodiversité, les principaux sujets dont dépend réellement la défense de l'environnement, l'énergie, l'urbanisme, l'industrie, sont restés aux affaires économiques où les "productivistes" ont les mains libres, les environnementalistes étant partis s'occuper des oies cendrées.

Le constat, depuis 2012, est affligeant. Le président de la commission, Jean-Paul Chanteguet, est certes sympathique, mais il a perdu tous ses combats et ne pèse politiquement rien. La loi de la transition énergétique a été pilotée de bout en bout par le président des Affaires économiques, François Brottes. L'écologiste Denis Baupin, inscrit au développement durable en début de législature, a vite compris, et siège aujourd'hui aux Affaires économiques.

L'erreur est venue de croire que l'on pouvait scinder les sujets. Or, ce n'est pas possible. Quand une matière est attribuée à une commission, elle ne la partage pas. Or, les questions essentielles pour l'environnement sont souvent bifaces : on peut y entrer par le biais productiviste ou par celui de l'environnement. Il est donc indispensable de réunifier les deux commissions, afin que les textes économiques puissent être étudiés de manière équilibrée et que les tenants des deux approches puissent débattre au sein d'une instance qui les réunit tous. C'est du débat, de la délibération que naissent les compromis, pas de la confrontation de deux structures rivales, qui passent leur temps à essayer d'empiéter sur le territoire de la voisine. A ce jeu, les environnementalistes ont jusqu'ici plus perdu que gagné, et je ne vois les choses changer dans un avenir proche.

Les sénateurs, qui ont été contraints de suivre, en créant eux aussi une commission du développement durable, ont vite compris que cela ne pouvait pas marcher. Ils ont donc décidé, lors de la dernière réforme de leur règlement, de la transformer en commission de l'aménagement du territoire, faisant du développement durable une compétence secondaire. La chose se prête mieux au Sénat, du fait de son tropisme "collectivités locales" et "territoires". La mutation n'est toutefois pas complète, car les compétences restent maigres. La vraie révolution serait de rendre aux affaires économiques quelques matières "environnement", en récupérant la compétence sur les collectivités locales. Cela n'est pas gagné, car les Lois ne vont pas lâcher le morceau aussi facilement. Pourtant, ce serait l'aboutissement logique : une grande commission du "territoire" cotoyant une autre dédiée à l'économie rassemblant ceux qui s'intéressent au sujet, quel que soit leur manière d'envisager la matière.

Tout cela montre à quel point les jeux de mécano institutionnels sont souvent de mauvaises pistes pour résoudre des problèmes. Un peu comme croire que changer de constitution résoudra tous les problèmes de la France...

samedi 17 octobre 2015

Ces rapports qui servent à caler les armoires

Notre démocratie souffre de la consultationnite. En plus des commissions consultatives, dont la plupart ne servent à pas grand chose, une fois réglé le problème pour lequel elles ont été créées, nous avons une foultitude de rapports. La plupart d'entre eux ne servent pas à grand chose, du moins, pour l'intérêt public, car il y a toujours quelqu'un qui en tire profit. Ils peuvent éventuellement être utiles dans le cadre d'une étude sérielle. Quand plusieurs rapports traitant du même thème ou à peu près, se succèdent sur une durée assez brève, ils peuvent au moins servir, s'ils sont bien faits, à "capter l'air du temps". Encore faut-il qu'ils apportent quelques éléments innovants.

L'actualité récente nous a donner des exemples dans les deux sens.

Le mauvais exemple est celui du rapport Bartolone-Winock sur les institutions. Ne vous embêtez pas à le lire, il ne présente aucun intérêt. Jean-Louis Bourlanges le démolit de manière assez jubilatoire sur Telos. Pour résumer, c'est un rapport commandé à l'époque ou Claude Bartolone se voyait à Matignon, afin de lui donner une "caution scientifique" et une stature de "penseur des institutions" (dont il a bien besoin, vu qu'il est tout sauf un intellectuel). Pour cela, il a fait venir Michel Winock, un intellectuel un peu sur le retour (68 ans) mais dont le nom reste une référence. Le résultat est un catalogue de lieux-communs du droit constitutionnel, des trucs connus pris sur l'armoire, sans la moindre innovation.

La vie politique étant ce qu'elle est, Claude Bartolone a abandonné l'idée d'aller à Matignon, pour se rabattre sur la présidence du conseil régional d'Ile-de-France. Autant dire que son rapport sur les institutions ne lui est plus d'une grande utilité. Les seuls, finalement, qui veulent sauver le bébé, ce sont les professeurs de droit constitutionnel qui ont participé à son élaboration. On peut les comprendre, travailler en pure perte, c'est toujours rageant. Et puis en cherchant bien, dans les auditions notamment, on peut trouver des choses intelligentes. Mais rien qui n'intéresse le public au delà du cénacle des initiés. Le sujet de la réforme institutionnelle n'étant pas "d'actualité", le soufflé va vite retomber.

Un autre rapport, rendu à peu près en même temps à l'Assemblée nationale, ressemble beaucoup à celui de Bartolone et Winock. Il s'agit de celui de la commission sur les libertés numériques, co-dirigé par le député PS Christian Paul et l'avocate Christiane Feral-Schuhl. Là encore, c'est bourré de choses intelligentes, mais concrètement, on se demande à quoi il va servir. Comme malheureusement beaucoup trop de rapports, il formule des préconisations qui ne sont pas directement opérationnelles. Mais ce qui le sauve, c'est qu'il s'inscrit dans une série. Depuis 2012, la réflexion autour du numérique est foisonnante. Certes, ce n'est qu'un rapport de plus, mais au bout d'un moment, une taille critique est atteinte, et souvent, ces rapports dialoguent entre eux, faisant ainsi progresser une réflexion. Mais c'est très lent, et donc inadapté à un monde qui va de plus en plus vite.

Enfin, il existe un débouché sur ce rapport, puisqu'un projet de loi est en cours d'élaboration et que la question fait l'objet d'intenses débats au sein de la société civile, avec des enjeux réels. Rien à voir avec un exercice académique de meccano institutionnel qui n'intéresse que les juristes.

Pour autant, il faut être lucide, ces rapports consomment beaucoup d'énergie pour pas grand chose. Pour un rapport qui marque son époque et fait réellement bouger les choses, combien ne servent qu'à caler les armoires ? Les procédures de consultations sont clairement à revoir, et à l'heure du numérique, un rapport qui met entre 6 et 18 mois à être rédigés, à l'issue d'auditions en "one-to-one" entre l'auteur du rapport et l'interviewé, c'est complètement dépassé ! On pourrait faire aussi bien en un mois, avec un wiki et un community manager chargé d'aller chercher les contributeurs pertinents. On y gagnerait aussi en transparence et en traçabilité... mais c'est encore un autre problème !

vendredi 2 octobre 2015

Quand l'industrie culturelle deviendra adulte

Depuis toujours, je peste contre les cultureux, leur obstination à ne pas vouloir admettre les changements numériques et leur lobbying lourdingue, personnalisés à merveille par Pascal Rogard (qui en rajoute, en bon acteur qu'il est). Je ne peux donc qu'être totalement en phase avec cette tribune parue dans les Échos. Elle exprime à merveille mon ressenti vis à vis des milieux culturels : quand donc serez vous un jour des adultes ?

La description du comportement et de la psychologie des industriels de la culture est absolument remarquable : "Cette industrie se vit comme un saltimbanque bourgeois bohème, attachée à une certaine originalité à l'égard du système, originalité soi-disant nécessaire à la créativité". Son rapport à l'économie est basé sur le déni : "Cette industrie a donc raté ses réflexions sur son modèle d'affaires, car elle estime ne pas en avoir : "Elle ne repense jamais son "produit" puisque, par essence, la création est sacrée et ne saurait être rabaissée à un produit de consommation courant". C'est d'une justesse !

Bien entendu, l'industrie culturelle entend vivre aux crochets des autres, et multiplie les taxes prédatrices sur d'autres secteurs économiques, qui eux, se donnent du mal pour dégager des bénéfices, prétextant être le coeur du produit des autres : le contenu. Ils ont donc développé des relations très spécifiques avec les pouvoirs publics, basé sur la pression politique : "si vous ne faites pas ce qu'on veut, on envoie les artistes pleurer à la télévision". La tactique de l'enfant gâté qui sait que les pleurs et les cris arrivent rapidement à faire céder des parents à bout de nerfs. Quand on obtient ce qu'on veut ainsi, pourquoi changer et se donner du mal ?

Voilà ce qui m'énerve profondément dans le mode de fonctionnement du secteur de la culture. Pour le reste, j'aime beaucoup les artistes, j'écoute de la musique, je lis et je souhaite qu'il y ait une industrie culturelle forte en France et en Europe, car je sais que c'est la condition pour que les artistes puissent continuer à créer. Je demande juste à ceux qui ne créent pas directement, mais administrent et gèrent la culture, de devenir économiquement adultes...