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vendredi 23 septembre 2016

Aux origines du blocage démocratique

La politique française est bloquée, personne ne peut le contester, au delà même de ce qui est supportable. La critique de la qualité du personnel politique ne mène nulle part. C'est un poncif vieux comme la politique, et tous les virer n'est, pas plus maintenant qu'autrefois, la solution. De la même manière, changer les institutions et la Constitution, en croyant que faire table rase change la situation, est une impasse. Ce n'est pas le cadre qui compte, mais la manière dont il fonctionne. L'important est la circulation des élites et des gens qui sont au pouvoir. La France a un problème depuis 30 ans, avec des élites politiques qui ont échoué, mais qui s'accrochent et qu'on n'arrive pas à déloger.

Le blocage est double, à la fois technique et culturel. Nous sommes avec un système politique dont l'accès est cadenassé, et un tissu associatif structurellement incapable de faire contrepoids et de présenter une alternative, capable de fournir les cadres de remplacement.

Depuis 1990, les règles du financement de la vie politique ont complètement bloqué le renouvellement de la classe politique. Afin de lutter contre la corruption, la loi de 1990 a interdit le financement des partis par les entreprises et les personnes morales. Désormais, un parti ne peut être financé que par les dons des particuliers (7500 euros maximum par tête de pipe) et par le financement public. Ce dernier est devenu essentiel, si ce n'est indispensable. Il est basé sur le résultat des législatives, et le nombre de parlementaires. Il n'est raisonnablement possible de créer un nouveau parti politique qu'une fois tous les 5 ans. Entre les deux intervalles, celui qui fait dissidence part en laissant à ses adversaires la structure du parti, et donc l'argent, se retrouvant à fonctionner (et à préparer les législatives suivantes) avec des bouts de ficelles. Je ne sais pas si la corruption a été vraiment combattue grâce à cette mesure (j'ai quelques doutes...) mais ce qui est sûr, c'est qu'elle a verrouillé l'accès à la vie politique.

La classe politique ne s'est pas contentée de mettre ce cadenas, elle a aussi complexifié le financement des campagnes électorales. Pour toute candidature, il faut un mandataire financier, avec des règles byzantines qui excluent de fait les "amateurs" et les débutants. C'est tellement complexe que régulièrement, même des hommes politiques chevronnés (qui ont essayé de bien faire) se font avoir. Et les sanctions sont lourdes, avec des risques élevés d'inéligibilité et de perte financière. Le changement des règles électorales a également fermé la porte aux candidatures isolées. Dès qu'un scrutin est à la proportionnelle, il faut monter une liste, ce qui veut dire avoir des relais et une capacité à mobiliser. A l'échelle d'une commune, c'est encore possible, mais pas pour une région. Aux élections départementales, il faut maintenant présenter un ticket de 4 personnes, (2 hommes et 2 femmes). Se présenter en indépendant est devenu impossible, il faut avoir une structure derrière soi. Structure que l'on ne peut créer qu'une fois tous les 5 ans, à condition d'être capable d'avoir 50 candidats faisant au moins 1% des voix. Donc d'avoir déjà une structure capable de présenter ces candidats... La porte est bien fermée, à double tour !

Le deuxième problème, culturel, vient de très loin, c'est notre incapacité à construire une société civile digne de ce nom. Le français râle beaucoup, mais ne retrousse pas ses manches pour régler lui même les problèmes. Il exige que l'Etat le fasse. C'est l'héritage très direct de l'Ancien Régime, où un monarque tout-puissant pourvoit aux besoins de son peuple. Si le pays est mal dirigé, c'est de la faute des ministres, et il suffit que le roi soit informé pour que les malheurs cessent. A cette culture de sujétion politique, s'est ajouté l'héritage révolutionnaire, qui a détruit les corps intermédiaires. Cela se ressent encore douloureux aujourd'hui, quand on regarde les pays anglo-saxons, et que l'on voit la vitalité de leur "société civile" avec des fondations, des associations très puissantes, bien dotées financièrement. Notre tissu associatif est minable à coté de cela, et quand il est un peu développé (dans le sanitaire et social par exemple), c'est parce que l'Etat subventionne. Les français ne donnent quasiment pas, et quand il le font, c'est pour bénéficier du crédit d'impôt. Donc au final, c'est l’État qui paye.

Dans le secteur politique, les ONG et les associations "militantes" pour des causes d'intérêt général sont cacochymes, manquant de fonds et de personnels pour développer une action, alors que politiquement, ils ont un boulevard devant eux. Imaginez ce que cela donnerait, si La Quadrature du Net ou encore Transparency International avaient chacune une centaine de salariés et plusieurs millions d'euros de budget par an et étaient en mesure de mobiliser un réseau de plusieurs dizaines de milliers de personnes dans le pays...

Si notre pays est bloqué, c'est parce que la société civile n'est pas organisée et puissante, et a laissé la classe politique prendre ses aises. Le moment est peut-être venu de se bouger, en donnant une ossature digne de ce nom au réseau des associations qui font de la politique (au sens noble du terme) et que l'on déverrouille l'accès au système démocratique. Pour cela, il faut s'investir, pas seulement râler.

samedi 17 septembre 2016

Les impasses de la Civic Tech

Ces derniers mois, la "civic tech" semble tourner en rond. Si de nombreux projets avancent techniquement, avec des "solutions" plus performantes, politiquement, ce n'est pas la même chose. Ce mouvement est devant des choix stratégiques qui commencent à être aperçus par certains acteurs (pas la majorité), et où les solutions semblent compliquées à mettre en œuvre, à moins d'opérer une mutation assez "radicale".

Jusqu'ici, ce mouvement "civic tech" s'est surtout concentré sur la consultation et la participation des citoyens au processus de décision et aux élections, sans remettre en cause les cadres établis. L'open data, pareillement, a été lancé dans une optique d'amélioration de ce qui existe. Les résistances des pouvoirs en place, davantage les administrations que les politiques, ont montré qu'il s'agissait d'un gros chantier, qu'il fallait mener en premier. On aperçoit au loin le bout du tunnel de cette première étape. Les administrations commencent à comprendre que l'open data, en plus d'être politiquement un peu obligatoire, peut avoir une utilité opérationnelle. C'est encore loin d'être gagné, mais depuis 2012, on a quand même bien avancé. Les politiques ont eux aussi bien compris tout l'avantage qu'ils peuvent tirer, en termes de communication, et en termes de levier d'action sur des administrations récalcitrantes, de ces "consultations citoyennes".

Cela a par exemple donné la consultation autour de la loi numérique d'Axelle Lemaire. Ça reste très gentillet, même si je ne met pas en doute la bonne volonté de la ministre et de son cabinet. Au final, cette consultation aura surtout servi à Axelle Lemaire pour pousser, en interne dans l'appareil d’État, les projets qu'elle avait à cœur, en les parant du label "plébiscité par la consultation citoyenne". En clair, les sujets "issus" de la consultation qui ont prospéré sont ceux qui avaient le soutien, voire étaient inspiré par la ministre. Le reste est parti à la poubelle. C'est sans le meilleur résultat qu'il était possible d'atteindre avec ce type de consultation, à "système politico-administratif constant". On peut difficilement se satisfaire de ce résultat...

Cela n'a pas "renversé la table" ni mis les citoyens au cœur de la décision politique. Il y a juste eu une alliance objective entre un membre du gouvernement et une micro-partie de la société civile, pour faire avancer leurs dossiers. Et encore, avec un dispositif entièrement aux mains du politique. Cette situation peut perdurer, car elle répond pleinement aux attentes de militants devenus chefs d'entreprises, qui vivent des consultations, soit comme développeurs, consultants, "organisateurs" et qui visent les marchés publics et les opportunités bullshit "comm' et marketing". Ceux-là sont de plus en plus présents dans les hackathons et autres évènements, toujours là pour pitcher et "représenter" le mouvement dans les manifestations diverses et variées.

Ce que j'attends de ce mouvement, c'est autre chose, de bien plus "radical". L'open data, c'est très bien quand ça permet de faire de belles dataviz, mais c'est encore mieux quand tout cela est réutilisé dans le débat politique, par des mouvements qui ont des choses à dire, et qui obtiennent par ce biais des informations et appuient des démonstrations qui font avancer leur message. La rencontre de la "civic tech" et de la frange politique de l'extrême-gauche aurait pu se faire avec Nuit Debout. Au tout début du mouvement, je me souviens des efforts de certains pour développer les outils numériques permettant de donner une dimension intéressante à ce mouvement social. Cela ne s'est pas produit et c'est dommage, mais ce n'est que partie remise, et je pense que les efforts et le travail de la commission numérique de Nuit Debout ne sont pas perdus. L'affaire a quand même montré l'étendue du chemin qui reste à parcourir chez les apparatchicks de la gauche radicale, qui ne se sont même pas rendus compte qu'il y avait une opportunité.

Il faut que les mouvements politiques (au sens large et noble du terme, donc pas seulement les groupuscules militants), y compris et surtout ceux qui se positionnent en dehors du "système" s'emparent des outils numériques et des données, et s'en servent pour construire leurs programmes, leurs idées, pour attaquer et contester le pouvoir en place. Quand on sait manier la communication, qu'on sait poser les "bonnes questions", ces outils de la "civic tech" peuvent être des accélérateurs. Que ce soit dans les partis politiques, les ONG, les associations soutenant des causes, qui sait se servir des outils numériques ? Personne ou presque...

Pourtant, si on veut faire avancer de manière intelligente le débat public, il faut du fond et donc des données, pour contester et contre-proposer utilement. Sinon, on reste dans le slogan creux, qui certes, peut mobiliser sur le moment, mais ne mène nulle part. Le développement technique des outils, c'est certes utile, mais l'important maintenant, pour la communauté "civic tech" est d'évangéliser et de disséminer ce savoir dans la société civile, là où se passent les choses. L'erreur de la commission numérique est de ne pas être allé voir Lordon, en lui expliquant tout le parti qu'il pouvait tirer du numérique. Croire que l'on peut faire venir les gens sur les plateformes de consultation est illusoire, les quelques expériences menées jusqu'ici démontrent très clairement qu'en dehors des geeks ou des lobbies directement concernés par le sujet, personne ne vient.

Rentrer dans les sujets par les données, et voir ce qu'on peut en tirer est une fausse route, malheureusement souvent prise par la "civic tech". Il faut d'abord poser les questions, et ensuite voir si on les données adéquates pour y apporter des réponses. Ce n'est pas la communauté "civic tech" qui est en mesure de poser les questions, mais les organismes de la société civile, ceux qui sont en prise très directe avec le terrain, avec des causes à défendre et des actions à mener. C'est à la "civic tech" d'aller vers eux. C'est comme cela que le numérique transformera vraiment la société.

mardi 23 août 2016

Le Burkini et le naufrage moral de la France

Le grand sujet du mois d'août (et ce n'est malheureusement pas fini) a été l'affaire du burkini. Ce vêtement de plage, très couvrant, est destiné aux femmes, notamment musulmanes, qui ne souhaitent pas trop s'exposer. Ce vêtement est devenu, aux yeux de certains hystériques, le symbole d'un refus des musulmans de s'intégrer, un "marqueur politique" qu'il fallait absolument combattre au nom de la laïcité. A mes yeux, c'est juste l'expression, à peine dissimulée, d'une islamophobie. Ce qui est refusé, c'est que la pratique de la religion musulmane puisse avoir une quelconque visibilité publique, avant d'en arriver à une interdiction tout court. Les musulmans doivent se faire invisibles, voire cesser de l'être, voilà l'injonction qui leur est donnée. Ce n'est pas en stigmatisant les musulmans de France que l'on va favoriser leur évolution vers une pratique plus "libérale" de donc acceptable pour l'Occident, de leur religion.

Une injonction prise très à cœur par une droite de plus en plus proche des thèses du FN, avec des maires, officiellement LR, comme à Cannes, qui n'hésitent pas à passer aux actes. La verbalisation, sur la plage de Cannes, d'une jeune fille portant un voile (même pas un burkini ou une burqa) est le signe que les digues sont en train de lâcher. Cerise sur le gâteau, la justice administrative (en l'occurrence le tribunal administratif de Nice) valide ces atteintes flagrantes aux libertés publiques. Nous assistons à une banalisation des idées du FN qui s'accomplit avec une facilité sidérante !

Bien entendu, les candidats à la présidentielle issus du parti "Les Républicains" se vautrent dans cette fange, avec un concours Lépine de la connerie qui atteint des sommets. Même NKM, la plus "à gauche" se sent obligée de participer à cette course indécente en direction de l'électorat FN. Il faut être clair, le parti "Les Républicains" s'est installé sur les terres autrefois labourées par Jean-Marie Le Pen, et récolte sans vergogne la peur de l'autre qu'il a semé pendant 30 ans. J'en viens à me demander qui, de Marine Le Pen ou de Nicolas Sarkozy, est le plus "modéré". La question peut sérieusement être posée...

Cette dérive suscite en moi un grande colère.

Colère contre cette France, qui se laisse aller au rejet de l'autre, à la haine. Cela ne mène nulle part, sinon au désordre, à la violence, si ce n'est à la guerre civile. La colère que les français de confession musulmane peuvent ressentir face à ces agressions est parfaitement légitime. L'immense majorité n'a rien à voir avec ces enfants perdus des banlieues, qui sont passés de la délinquance à la violence soit-disant religieuse. Après la relégation sociale et parfois géographique dont ils sont victimes depuis des décennies (le plafond de verre est une réalité quand on s'appelle Ahmed ou Samira), voilà qu'ils sont désignés comme bouc-émissaires et sommés de renier ce qu'ils sont, de se faire invisible, bref, d'accepter un statut de citoyen de seconde zone. C'est inadmissible !

Je suis aussi en colère contre cette classe politique, qui soit accompagne, comme à droite, ou "comprend" c'est à dire soutient sans l'assumer complètement. Le rôle des politiques est de préserver le "vivre-ensemble" et surtout pas de mettre du sel sur les plaies. Ils doivent parfois être capables d'aller à contre-courant de certaines tendances, pour les empêcher de prospérer. Or, sur l'islamophobie, les responsables de la droite dure accompagnent le mouvement et donc le renforcent car ils lui donnent une légitimité. Le pire, c'est que pour beaucoup, cela relève du pur calcul électoral. Ils estiment que c'est le meilleur moyen de revenir au pouvoir. Sacrifier l'avenir du pays au profit de leur carrière politique, avec un tel cynisme, c'est inadmissible.

L'année qui s'ouvre va être atroce. Vu la configuration politique, je crains qu'il n'y ait pas grand chose à attendre de l'élection présidentielle pour faire bouger les choses. J'espère encore qu'un sursaut puisse advenir, mais il serait vraiment temps qu'il vienne. Car le mal est profond. Le problème n'est pas seulement chez les leaders. C'est l'ensemble de la classe politique qui s'est affaissée, et qui est incapable de faire autre chose que suivre le mouvement. Je connais pas mal d'élus, de base, qui comme moi, se désolent sincèrement de la tournure que prennent les choses. Mais ils sont impuissants, pris dans les jeux d'appareil, à empêcher cette descente aux enfers morales du pays. Si eux n'y arrivent pas, qui le peut ? Tous les jours, nous descendons un peu plus vers une France déchirée, et on ne pourra pas dire qu'on n'a rien vu venir si des évènements graves arrivent...

mercredi 27 juillet 2016

Terrorisme : la droite, toujours plus loin dans l'irresponsabilité

Le terrorisme a encore frappé, deux coups rapprochés, Nice, puis Saint-Etienne-du-Rouvray. Les deux cas sont emblématiques. A Nice, un coupable inconnu des services de renseignements, pas fiché S, juste "défavorablement connu" des services de police. Dans l'autre cas, une personne clairement identifiée comme potentiellement dangereuse, sous bracelet électronique après avoir été incarcéré. Dans les deux cas, des attentats meurtriers et "frappants", soient par le nombre des victimes, soit par le choix, hautement symbolique, des cibles.

A chaque fois, la même réponse de la droite sarkozyste : toujours plus de répression et au diable les libertés publiques. Rouvrons le bagne et parquons-y tous les suspects, y compris ceux qui sont "dans la zone grise" comme n'hésite pas à le dire Sarkozy. On en est à la quatrième loi antiterroriste en trois ans, la dernière a été votée il y a une semaine, en 48h, sans la moindre étude d'impact. Pourtant, les rapports qui commencent à sortir pointent les lacunes et les faiblesses de cette politique. Oui, il faut des mesures strictes contre les jihadistes avérés, et que les services de renseignements aient les moyens de faire leur travail. Mais cela passe par autre chose que des lois toujours plus attentatoires aux libertés. Les moyens humains et matériels demandent du temps à se mettre en place, et l'application, par des humains (donc faillibles) laisse une marge d'erreur qui peut, parfois, être fatale, mais est malheureusement inévitable.

L'action des politiques face au terrorisme ne peut pas se limiter aux incantations sécuritaires et à l'empilement de textes législatifs. Il faut aussi avoir le courage de dire que nous sommes entrés dans une période de risque, avec lequel il va falloir composer. Oui, le risque d'être touché par un attentat augmente, mais il reste de très loin inférieur à celui d'être victime d'un accident de la route. Pourtant, nous continuons tous à prendre notre voiture sans avoir peur. Nos responsables politiques doivent dédramatiser, en montrant qu'ils font ce qu'ils peuvent contre le terrorisme (on ne peut pas enlever ça à l'actuel gouvernement) mais sans paniquer ni désigner de coupables trop faciles, qui permettent d'éluder les vraies raisons de la montée du terrorisme. Un vrai travail de mobilisation du pays est nécéssaire. Convoquer les réservistes, après avoir épuisé l'armée et la Police, n'est pas une réponse à la hauteur de l'enjeu. On ne peut pas franchement dire que le parti "Les Républicains", dans l'opposition, soit exemplaire, bien au contraire. On entend ses dirigeants vociférer à longueur de journée, renforçant ainsi la dramaturgie et la peur autour de ces actes terroristes. Ils ne facilitent pas le travail du gouvernement, et il semble que ce soit le cadet de leur souci. Ils se fichent de l'unité nationale et veulent surtout discréditer le gouvernement pour prendre sa place aux prochaines élections, quel qu'en soit le coût pour le pays.

Les politiques devraient également mener un véritable travail d'introspection, sur les causes profondes du mal. Actuellement, ils ne font que lutter contre les symptômes. Pourtant, une question, essentielle, n'est pas traitée ou si peu : "Comment des jeunes, né et ayant grandi en France, en sont arrivés là ?". Pourquoi tant de jihadistes français en Syrie, au point que la première langue étrangère parlée à Raqqa soit le français ? Des débuts de réflexion existent, mais on les trouvent dans la presse étrangère, rarement dans le débat public en France. Si nous voulons pourtant en finir réellement avec le terrorisme, il faut à la fois combattre Daesh au Moyen-Orient, mais aussi comprendre pourquoi nombre de jeunes les ont rejoints. Cela pourrait nous amener à de réelles remises en cause, sur le caractère très excluant, voire ségrégatif, du fameux "modèle social français". Manuel Valls a touché cela du doigt, mais s'est bien vite arrêté, et depuis, c'est la politique de l'autruche. J'y vois un manque de courage de l'ensemble de la classe politique, face à un travail, il est vrai titanesque, de remise en cause profonde du fonctionnement de la société française.

La politique prônée par les sarkozystes va très vite atteindre ses limites. Si tous les suspects sont parqués dans des camps de rétention, que tout est "sous surveillance" (comme à Nice, ville la plus fliquée de France) et qu'un nouvel attentat est commis, on fait quoi ? Ce jour là arrivera, on s'en rapproche au fur et à mesure que les attentats se succèdent, malgré toutes les mesures prises pour les éviter. A un moment donné, un nouvel attentat obligera à prendre acte de l'impasse que représente une politique uniquement sécuritaire, qui nous aura déshonorés sur le plan des Libertés publiques, sans nous protéger du terrorisme.

Ce jour là, il faudra bien qu'émerge un autre discours politique sur le terrorisme et la lutte antiterroriste. Normalement, c'est le rôle de l'opposition que d'offrir une alternative. Actuellement, ce n'est pas du tout le cas, le parti "Les républicains" poussant à la surenchère sécuritaire. Entre un gouvernement qui se discrédite par ses échecs répétés et une droite qui accélère droit dans le mur, j'ai du mal à voir qui va porter un discours alternatif au tout-sécuritaire, le seul qui puisse nous sortir de l'impasse. Ces voix existent mais sont trop faibles pour se frayer un chemin dans un système politique complètement verrouillé, et vérolé par des professionnels de l'exercice du pouvoir qui ont oublié pourquoi ils étaient là...

lundi 4 juillet 2016

Agnès Saal, le lynchage jusqu'à la dernière goutte

L'annonce du retour d'Agnès Saal, dans un poste de chargée de mission au secrétariat général du ministère de la Culture, a déclenché une mini-tempête sur les réseaux sociaux. Aux yeux de certains, cette réintégration, au terme de six mois de suspension, est inacceptable, et à la limite, le cachot (sans salle de sport privative) serait une punition presque trop douce. Je pense, au contraire, qu'Agnès Saal a payé, et qu'il faut maintenant la laisser en paix. Elle a commis une faute, elle l'a payée, même s'il faut être conscient qu'elle a sans doute payé pour les autres. Elle a juste eu la malchance que ce soit tombé sur elle (même si elle a sans doute aidé la malchance en jouant avec le feu dans des luttes de pouvoir).

Les faits qui lui sont reprochés ne relèvent pas de la cour d'assises. Elle n'a pas "piqué dans la caisse" ni commis de faux, elle a juste abusé des facilités offertes par le poste qu'elle occupait, dans des proportions qui sont apparues scandaleuses. Si ce n'est pas un crime, c'est une faute, surtout en ces temps de misère où chacun regarde dans l'assiette de son voisin, pour voir si elle est mieux garnie, et le jalouser si c'est le cas. Agnès Saal s'est sans doute comportée comme un certain nombre de ses confrères, et comme bien d'autres avant elle. Elle est tombée de haut, car elle ne s'est pas rendue compte que l'énormité de telles factures de taxis, au regard des difficultés économiques, ça ne passe pas du tout dans l'opinion. Les temps étant également à la défiance vis-à-vis des élites, tout était réuni pour qu'Agnès Saal se fasse lyncher.

La sanction a été sévère. D'abord le lynchage public. Son nom restera connu pendant un certain temps, et associé à l'abus de notes de frais, comme le nom d'Hervé Gaymard est devenu une unité de mesure pour appartement de grande surface. Pénalement, elle a été condamné deux fois, une première fois à 4500 euros d'amende, et 5500 euros de dommages et intérêts à Anticor, pour les notes de taxis de l'INA, puis à 3 mois de prison avec sursis et 3000 euros d'amende pour les notes de taxis de l'époque ou elle était directrice générale du Centre Pompidou. Bien entendu, elle a dû rembourser l'intégralité des notes de taxis. Autant dire que financièrement, elle a senti passer. Troisième sanction, sa carrière professionnelle est détruite. Si elle n'a pas été révoquée, elle a été suspendue et se retrouve, à 58 ans, simple chargée de mission au secrétariat général du ministère de la Culture. Un poste qu'un jeune énarque bien classé refuserait à sa sortie de l'ENA. Tout cela après avoir été directrice générale du centre Pompidou et présidente de l'INA. Le souvenir de l'affaire ne s'estompera pas avant son départ en retraite, ce qui est l'assurance, pour elle, de rester au placard jusqu'au bout.

A entendre certains, il aurait fallu qu'elle soit révoquée, sans indemnité, sans droit au chômage et qu'elle aille coucher sous les ponts. Les faits méritaient-ils cela ? C'est toujours fascinants de voir des gens se transformer en procureur et en juge, sur des dossiers qu'ils ne connaissent pas, ou seulement par oui-dire, sur les réseaux sociaux. Les amis d'Agnès Saal ont eu beau tenter de présenter les arguments de la défense, ils n'ont pas été entendus, le scandale médiatique ayant pris une trop grande ampleur. Ils ont eu beau dire qu'Agnès Saal était une personne travailleuse et compétente, cela n'était pas audible du tribunal populaire. Pourtant, quand on juge une personne, devant un tribunal, on le fait en considération des faits, mais aussi de la personnalité et du passé du "coupable", avec une peine individualisée. Une fois celle-ci purgée, la personne est quitte vis-à-vis de la société et peut reprendre une vie "normale" si tant est que ce soit possible, quand on est passé par une telle tourmente. Derrière le "symbole", il y a une personne humaine, il serait bon de ne pas l'oublier...

vendredi 24 juin 2016

Le Brexit est salutaire pour l'Europe

Passé le moment de sidération à l'annonce du Brexit, où on réalise que si, ils ont osé, finalement, le Brexit est plutôt une bonne nouvelle, même si elle ouvre une période d'incertitudes.

L'Union européenne, dans sa version "pères fondateurs" est en état de mort clinique depuis le milieu des années 90. Vouloir forcer le politique par des décisions économiques, la base du projet des fondateurs, est une impasse. Il n'y avait plus de souffle, plus de projet politique, juste une machinerie bureaucratique. La décision anglaise débranche le respirateur artificiel et oblige à une révision de ce qu'est l'Union européenne. Pas le choix, il faut se lancer, car derrière les anglais, d'autres vont suivre et si tous ne partent pas, beaucoup vont demander des dérogations pour ne garder que ce qui leur plait et laisser tomber le reste. On ne pourra pas tenir, il faudra tout remettre à plat.

C'est plus que nécessaire, car l'Europe, telle qu'elle existe, ne donne pas satisfaction, avec un déficit politique évident. Déjà en 2005, le peuple français avait envoyé un signal très net, sur lequel l'eurocratie s'est assise. A un moment, le couvercle de la marmite finit par sauter. Une reconstruction politique et idéologique de l'Europe s'impose. Quelle Europe voulons nous ? D'ailleurs, voulons nous une Europe ? Ces questions sont légitimes et auraient du être posées depuis longtemps. Elles ont été étouffées par les héritiers du projet des "pères fondateurs" qui refusaient une remise en cause de leur position.

Le débat est à haut risque, car en ce moment, ce sont plutôt les nationalistes qui ont le vent en poupe. L'Europe d'Orban ou de Marine Le Pen n'est pas franchement celle que je veux. L'idée d'une Europe fédérale est à écarter, le continent n'est clairement pas mûr. L'idée de ne plus avoir d'Union européenne est également à exclure, car le retour en arrière n'est pas possible. Les turbulences vont s'amplifier à court terme, avec un trou d'air économique pour l'Angleterre et le risque, très sérieux, d'une indépendance écossaise, qui donnera des ailes aux catalans. L'effet domino risque de fonctionner à plein...

Un autre problème est de remplacer les actuels dirigeants, nullissimes, de l'Union. La bulle Bruxelloise, les petits-enfants de Jacques Delors (personnel politique et "penseurs"), sont délégitimés et n'ont clairement plus de mandat, sans possibilité de "faire semblant", comme lors des précédents désaveux. Le départ des anglais va creuser des trous (notamment dans le budget) qui obligent à prendre des décisions. Ce sont d'autres qui doivent prendre le manche, et c'est compliqué, car on ne sait pas où ils sont. Cela finira par venir, la nature ayant horreur du vide, mais ça peut prendre du temps. Des processus de consultations réellement démocratiques, doivent être mis en place. C'est tout l'édifice politico-intellectuel qui est à reconstruire.

La première question à se poser est "qu'est ce que nous attendons de l'Europe". Personnellement, j'en attends d'abord la sécurité économique, afin que nous ne soyons pas bouffé par les mastodontes américains ou asiatiques. Dans le numérique, c'est ce qui nous arrive et il faut absolument y remédier. On ne peut plus rester avec une Europe en "croissance molle". J'attends aussi la consolidation du sentiment d'appartenir à un ensemble cohérent. C'est lent, compliqué, mais ça avance. Le programme Erasmus, par exemple, doit absolument être poursuivi. Enfin, j'attends qu'il y ait un minimum de stabilité pour faire face aux menaces géo-politiques. Ce serait bien d'éviter d'avoir des risques de guerres civiles et des massacres à moins de deux heures d'avion de Paris.

Le choix des moyens et des architectures institutionnelles vient après. Faut-il une Europe à plusieurs vitesses, avec un noyau dur et des choix à la carte ? Ce sera sans doute nécessaire, l'euro ayant montré les limites de la rigidité. La question des "lignes politiques", faut-il par exemple une Europe "libérale" ou "sociale", est à mes yeux totalement secondaire. J'ai pourtant peur qu'elle n'occupe beaucoup de place dans les débats.

On va sans doute avoir quelques années très difficiles, avec une Union européenne à l'arrêt. C'est sans doute nécessaire pour mieux repartir. De toute manière, on ne pouvait plus continuer comme ça. C'est en cela que le Brexit est finalement salutaire pour l'Europe.

mercredi 1 juin 2016

Un clown nommé Michel Sapin

Le Directeur général du Trésor vient de quitter ses fonctions, pour aller pantoufler chez un fonds d'investissement chinois. Le scandale est patent, et a été soulevé cet après-midi, lors des questions au gouvernement, par un Jacques Myard en grande forme, avec lequel je suis, pour une fois, en plein accord. L'homme au plus gros carnet d'adresse de l'administration, qui détient des informations économiques de premier plan, va travailler pour un pays fort peu démocratique, qui cherche à racheter des entreprises stratégiques françaises (comme des aéroports). Et personne ne moufte au gouvernement, devant l'énormité du scandale et l'absence totale de transparence de ce passage dans le privé.

La réponse de Michel Sapin est un bottage en touche totalement indigne, une non réponse qui vaut quitus à ce pantouflage scandaleux. Quelques socialistes ont applaudi à la question de Jacques Myard et un bon nombre n'en pensaient pas moins. Mais il ne se passera rien, le type va prendre ses fonctions, et faire le boulot pour lequel il sera sans doute grassement rémunéré, sans être inquiété. Ironie du sort, le même Michel Sapin défendra dans l'hémicycle, la semaine prochaine, un projet de loi sur... la transparence et la lutte contre la corruption !

Une mise en abîme qui résume parfaitement le degré de pourriture de la classe politique. Comment croire toutes les belles paroles et les textes de lois, quand dans le même temps, les actes ne suivent pas ? Cette loi "Sapin 2" (ainsi nommée car ledit Michel Sapin a défendu, il y a 25 ans, une loi au même intitulé) quand y regarde de près, n'est qu'un trompe-l'oeil. Le gouvernement va se gargariser de protéger les lanceurs d'alerte, d'encadrer le lobbying et de lutter contre la corruption, alors qu'il n'en est rien.

La réalité est beaucoup moins reluisante. Les lanceurs d'alerte sont confiés au défenseur des droits, qui n'aura probablement que peu de moyens supplémentaires pour cette mission. C'est bien gentil d'avoir une loi, mais sans moyens humains et financiers, elle ne sert à rien. La procureur financière pourrait en témoigner. Déjà surchargée de dossiers, elle vient de se lancer à la poursuite de Google, en saisissant des teraoctets de données, qu'elle n'est pas en mesure d'analyser. On peut imaginer qu'il en sera de même pour les lanceurs d'alerte, à qui je conseille de continuer à utiliser les bonnes vieilles méthodes de l'envoi du dossier à Médiapart ou au Canard, et de ne surtout pas apparaitre.

Sur l'encadrement du lobbying, on est dans la tartufferie complète, puisque toutes les obligations reposent sur les lobbyistes, qui devront s'enregistrer et se mettre quasiment à poil, avec un code de déontologie et un risque de sanctions. Dans le même temps, pas la moindre obligation ne pèse sur les décideurs publics. S'ils décident de rencontrer un lobbyiste qui n'est pas enregistré, ils ne risquent rien (par contre, c'est le lobbyiste qui trinque). Bien évidemment, pas question de divulguer le contenu des entretiens et les messages qui sont passés. Le "décideur public" (traduisez : le haut fonctionnaire) doit garder son entière liberté de manœuvre et de décision, sans que personne ne viennent lui demander des comptes sur ses choix. C'est le Conseil d’État, quartier général de la haute fonction publique française qui l'a écrit noir sur blanc, en s'excluant au passage du champ de la transparence.

Enfin, sur la lutte contre la corruption, c'est encore plus sordide. La législation française n'étant pas efficace, les entreprises françaises qui se font choper pour corruption se font condamner dans d'autres pays (les États-Unis par exemple) qui encaissent les lourdes amendes. Que d'autres pays puissent saigner les entreprises françaises à la place de Bercy est insupportable pour ce gouvernement, qui entend remettre les choses en place.

Ce texte nous permet de voir à quel point le pays est dirigé par les hauts fonctionnaires, qui ont colonisé le gouvernement. Michel Sapin est le porte-parole des fonctionnaires de Bercy, comme les ministres de la Culture sont les lobbyistes de l'industrie culturelle. L'épaisseur des politiques est à peu près celle du papier à cigarette. Ce qui devrait relever des choix politiques n'est qu'un vernis sur des textes et des pratiques qui permettent surtout à l'oligarchie en place de continuer ses petites affaires.

samedi 14 mai 2016

Débattre des symboles pour ne pas parler du reste

La polémique du moment porte sur un concert, finalement annulé, d'un rappeur à l'occasion des commémorations de la bataille de Verdun. Une partie du débat public a été occupé par ce sujet, les uns attaquant, les autres défendant, avec des grands mots comme fascisme ou ordre moral. Je ne prend pas partie dans ce débat. Je connais pas ce rappeur ni son répertoire, et j'en ai un peu rien à faire des commémorations nationales et de la manière dont elles sont organisées. Tout cela est extrêmement secondaire à mes yeux. Ce sont des détails au regard des problèmes que rencontre le pays, dont l'économie ne va pas bien, la société complètement bloquée et qui s'apprête à proroger sans broncher un état d'urgence qui n'a plus aucune justification.

Malgré l'ampleur des sujets, on passe notre temps à s'écharper sur des détails qui relèvent du symbolique et de l'identitaire. Je suis d'accord pour dire que parfois, les symboles, c'est important, mais à condition que ce ne soit pas "le symbole pour le symbole". Derrière un symbole, il faut toujours du réel, sinon, le symbole est vidé de tout sens. Or, qu'est ce qu'on trouve derrière nombre de débats sur des symboles, sinon la trouille d'une partie de la population, qui sent que les choses lui filent entre les mains. Marine Le Pen l'a très bien compris (et avec elle, la droite dure) et fait du rejet de l'autre son fond de commerce. Combien de débats qui tournent autour du pot sur l'islam, où le vrai fond du message, c'est la haine du musulman, décrit comme l'ennemi, celui qui vient prendre le pain de la bouche des "vrais français".

Derrière cette peur, il y a un déclassement de la France. Il est économique, mais aussi moral et intellectuel. La France n'est plus une grande puissance. Elle se croit encore une puissance "moyenne". Elle déchantera le jour où les taux d'intérêts vont remonter et où elle sera étranglée par sa dette. Ce jour là, il y aura un traitement de cheval à la grecque, qui sera administré à notre pays, qui devra sacrifier les derniers éléments de sa "puissance" à savoir son armée, son réseau diplomatique, sa sécurité sociale (qui reste généreuse, car fonctionnant à crédit). Tous, confusément, nous ressentons que notre pays va vers le précipice, et que nos "élites" ne font rien pour changer la trajectoire, voire appuient sur l'accélérateur, tout en lançant les écrans de fumées des "débats de société".

Le pire, c'est que nous nous laissons berner. Nous marchons à fond dans le panneau, et nous jetons avec délices dans des querelles futiles, autour du voile, de la viande halal, des concerts de rappeurs lors des commémorations. C'est le degré zéro du débat démocratique. C'est à nous, si nous voulons être responsables, de refuser ces débats "sur les valeurs" qui ne sont que l'expression d'un renfermement sur soi et d'une résignation au recul du pays, où toute initiative est critiquée. La vraie solution, c'est de reconstruire la Nation, c'est à dire le "vivre ensemble", pour que les gens puisse se raccrocher à quelque chose de positif, plutôt que de regarder avec suspicion l'assiette de son voisin, en se disant qu'il ne mérite pas ce qu'il a (surtout quand il semble avoir plus que vous).

La classe politique en place, celle qui refuse de partir, malgré les pires turpitudes, porte une lourde responsabilité. S'il n'y a plus assez de collectif et de positif en France, c'est en partie à cause de leur immobilisme et de leur renoncement. Ils ne font rien d'autre que gérer le déclin, sans proposer le moindre projet de société qui puisse remobiliser un pays qui, finalement, ne demande que ça mais à qui on ne propose rien de crédible. Les vieilles lunes idéologiques de la gauche radicale ne seront pas à la base de la France de demain, pas plus que l'égoïsme rance de la droite dure.

La Nation devra se reconstruire seule, ses "élites" ayant démissionné. C'est le sens que je vois au mouvement Nuit Debout. Il propose, de manière certes un peu brouillonne, une nouvelle manière de "faire société", sur la base de valeurs qui "parlent" aux générations qui montent, comme l'horizontalité de l'organisation, la "démocratie liquide", le partage, la sobriété (et je ne cite pas tout). On en est au tout début, et le chemin est encore long, mais jusqu'ici, les choses avancent bien, le mouvement semblant tenir le choc, malgré que les obstacles, comme les tentatives de récupération, ou de démolition, des "élites en place", qu'elles soient d'extrême gauche ou de droite.

C'est là que l'avenir du pays se joue, dans ce qui est en train de se construire Place de la République (et ailleurs en France), bien plus que dans les polémiques stériles qui sont le lot commun des médias. En espérant qu'il ne soit pas trop tard...

lundi 9 mai 2016

Dénoncer Baupin est une oeuvre de salubrité publique

Médiapart vient d'accrocher un autre politique à son tableau de chasse. Denis Baupin, député vert de Paris, et maintenant ex vice-président de l'Assemblée, a été aligné proprement par le site de presse. Une longue enquête, menée avec Radio-France, a mis sur la place publique un comportement qui peut être qualifié pénalement d'agression sexuelle et et de harcèlement sexuel, avec certaines victimes en situation de faiblesse, car salariées du groupe parlementaire ou du parti. Les témoignages, à visage découvert pour certaines, sont concordants et parfaitement crédibles. Je n'ai absolument aucun doute sur la véracité des faits rapportés par Médiapart (qui, de toute manière, ne peut pas se permettre le moindre loupé sur ce genre de papier).

On y voit un responsable politique libidineux, qui n'hésite pas à partir en chasse, en toute impunité. Des Baupin, il y en a un certain nombre en politique et au Parlement. De tous les bords, et parfois, des gens "populaires" dont on ne se douterait pas qu'ils soient en fait de véritables harceleurs. Certains sont "connus des services" et quand ils recrutent des collaborateurs, le groupe parlementaire, s'il est consulté, évite d'y envoyer des jeunes filles. Les réactions au "cas Baupin" montre à la fois une réelle ignorance des proportions que cela peut prendre, pour ceux qui ne sont pas victimes, une peur des victimes de parler, et surtout, une politique de l'autruche généralisée. Personne ne veut savoir, creuser le sujet, pour ne pas à avoir à porter la responsabilité d'être celui qui sait réellement mais ne dénonce pas. Tous peuvent se réfugier derrière le "je ne pensais pas que cela atteignait de telles proportions" et le font allègrement en ce moment. Mais combien se sont bien gardés de chercher à creuser, devinant ce qu'ils allaient trouver ? Depuis l'affaire DSK, comment prétendre ignorer qu'un "chaud lapin" n'en reste pas à d'aimables badineries et ne se laisse pas arrêter s'il se prend un rateau ?

En cela, l'affaire Baupin est salutaire, car elle met tout le monde devant la réalité, avec des faits clairs, explicites, et malheureusement, dans la "normalité" de ce qui se pratique chez un certain nombre d'hommes politiques. Ces faits restent cachés, car les victimes se taisent, avec malheureusement de très bonnes raisons de le faire (garder son job, pouvoir continuer à faire carrière...) et quand des poursuites sont engagées, elles s'enlisent dans les méandres de la procédures judiciaires, qui est trop souvent favorable aux harceleurs. C'est à la victime de faire la preuve et les temps de la justice sont très longs, et la prescription si courte. Ce n'est malheureusement pas de ce coté que les victimes peuvent trouver du secours. Il va sans dire que tout témoignage en dehors d'une procédure judiciaire fait l'objet d'un procès en diffamation, menace dissuasive pour une victime isolée.

Certains critiquent un "lynchage" et affirment qu'il faut passer systématiquement devant la justice, qu'il n'est pas possible de dénoncer ainsi certains faits. Je comprends leur position, mais sur des situations comme celle-là, je pense qu'ils sont tort. L'institution judiciaire n'est pas en mesure de répondre correctement à sa mission sur les cas de harcèlement sexuel, surtout quand le harceleur est un élu. Quand on voit comment la justice est timorée pour condamner des élus pourtant corrompus jusqu'à la moelle (je pense à certains élus des Hauts-de-Seine, ou encore des bords de la Méditerranée) comment pourrait-il en être autrement sur le harcèlement et les agressions sexuelles ? Mais par contre, il faut que la dénonciation soit solide et documentée. Pas question de laisser passer des basses vengeances, qui une fois l'effet obtenu (la démission de l'élu) se révèlent être des coquilles vides.

L'article et l'enquête de Médiapart remplissent à mes yeux toutes les conditions de sérieux. Je n'ai aucun doute qu'ils tiendront la route devant la 17ème chambre correctionnelle, si d'aventure Denis Baupin va jusqu'au procès en diffamation. C'est avec de telles dénonciations qu'on fait avancer la société, par le prise de conscience (plus ou moins forcée pour certains qui aimeraient ne pas voir) de la réalité de ce que sont les pratiques.

mardi 19 avril 2016

De quoi "Nuit debout" est-il le nom ?

Je suis allé plusieurs fois Place de la République, j'ai lu pas mal d'articles sur Nuit Debout. Au début, lors de ma première visite, un lundi soir il y a 15 jours, j'ai senti une forme de tension, due à la présence de militants très à gauche (façon zadistes). On sentait que cela pouvait déraper, et il y a eu des incidents. Mais cela s'est vite calmé et ce soir (j'en reviens), c'est plus une kermesse tranquille et cadrée que j'ai trouvée. Le mouvement a évolué depuis ses débuts, ce qui le rend difficilement lisible. C'est très perturbant pour les commentateurs habituels (à commencer par les médias), qui aiment que les choses entrent dans des cases pré-établies, avec des étiquettes. Il faut voir avec quelle vitesse ils se sont jetés sur "l'incident Finkielkraut", qui enfin, leur donnait un repère connu, autour duquel articuler leurs péroraisons. Ils me font beaucoup rire, tant ils sont complètement à coté de la plaque.

Je suis longtemps resté perplexe face à ce mouvement, avant de me rendre compte que la Place de la République est en fait devenue le rassemblement de la couche "jeunes urbains blancs et diplômés". C'est tout, sauf un lieu représentatif de la "diversité" de la société, mais cela lui donne une véritable unité. C'est donc peu surprenant que toutes les chapelles de la gauche soient présentes, avec des écolos plus ou moins radicaux, des altermondialistes, des marxistes (si si, il en reste), des féministes, des "pro-Palestine. Mais ce mouvement ne saurait se résumer à cela. Ce sont les convictions et principes de cette catégorie très singulière de la population qui irriguent le mouvement, le "gauchisme" n'en étant qu'une facette. Même si les débats en AG sont très répétitifs, qu'on a l'impression, tous les soirs, de refaire le même monde que la veille, il y a une fraîcheur dans les prises de parole. Cette agora est un défouloir, qui cache une organisation qui se structure lentement.

J'ai assisté à une réunion de "commission", chargée de l'organisation des débats. J'ai constaté que les échanges sont cadrés, avec des gestes pour signifier son approbation ou son opposition radicale. Les prises de parole ne se font pas n'importe comme et on s'écoute sans se couper. Des échanges peuvent avoir lieu, ce qui relève de l'exploit, tant le lieu est bruyant et les mégaphones rares. J'ai été amusé de voir qu'ils ont même une procédure, le "point technique" qui ressemble furieusement au "rappel au règlement" utilisé dans les débats parlementaires. Il permet de prendre la parole en priorité, pour s'exprimer sur la manière dont se déroulent les débats. J'ai aussi pu voir des initiatives naitre, comme la "biblio debout" et surtout durer. Des outils numériques se mettent en place, avec une utilisation abondante des réseaux sociaux.

Finalement, le plus étrange dans ce mouvement "Nuit debout", c'est qu'il dure. Cela fait quand même 20 jours qu'il existe, et ne montre aucun signe d'essoufflement, bien au contraire, il s'enracine et essaime partout en France. La conjoncture est, il est vrai, favorable. Les médias ont fait abondamment sa publicité, la météo est relativement clémente, le lieu, rénové récemment par la ville de Paris, se prête très bien à l'évènement. Mais surtout, il répond à une attente sociale extrêmement forte.

Reste quand même une grande inconnue : où est ce que tout cela va nous mener ? Je pense que personne n'est en mesure de répondre à cette question, pas même les "organisateurs" qui ne sont en fait que les gestionnaires administratifs d'un mouvement qui n'a pas de chef, pas de mot d'ordre et pas de revendication. La contestation de la Loi Travail, à l'origine du mouvement, est devenue totalement marginale : un stand parmi une dizaine, et pas le plus fréquenté. Nuit Debout ne peut pas être lu comme un mouvement revendicatif ordinaire, cadré et encadré par des professionnels de la contestation.

Je pense, et c'est une analyse purement subjective (et fragile), que nous sommes tout simplement devant l'émergence, à la surface, d'un volcan sous-marin. Depuis longtemps, on sent une colère et une contestation forte contre le pouvoir en place. Je m'en fais l'écho ici depuis quelques temps (vu que je la partage). Mais cette colère n'arrivait pas à s'exprimer, un peu comme la lave qui reste bouillonner sous le volcan, sans trouver la sortie. Quand elle y arrive, cela prend plusieurs formes. La plus courante, et attendue, c'est l'éruption, avec panache de fumée et explosions. Un "mouvement social" classique. Mais cela peut aussi prendre la forme d'un écoulement tranquille, qui redessine complètement le paysage, sans violence. Nuit Debout est dans cette catégorie : une génération, les 25-40 ans est en train de s'exprimer, à sa manière, avec ses principes et son organisation, qui ne sont pas celles que les médias et la "classe dominante" attendent et comprennent.

Pour l'instant, pas grand chose de concret ne sort de tout cela, car pour construire, il faut attendre que le paysage soit stabilisé, ce qui prend du temps. Les autres mouvements similaires d'occupation de places publiques, en Espagne ou aux États-Unis, ont mis beaucoup de temps, eux aussi, à se mettre en place. De ce que je vois, les bases et les prémices d'une lame de fond sont là. Une organisation, qui n'est pas sous le contrôle des agitateurs professionnels, s'installe, établit les règles, se donne les outils pour produire des positions, des manifestes, des revendications. Et elle a des choses à dire...

Quelles seront-elles, on n'en sait encore trop rien sur le fond. Mais sur la forme, j'ai vu des débats respectueux, où il demandé à chacun de respecter l'autre, d'être bienveillant. Quand la phase "exutoire" sera passée, que des équipes se seront stabilisées, il sera possible de passer à des échanges sur le fond, qui mêleront très certainement débats "présentiels" et échanges numériques. Tout cela sera l'expression d'une génération, comme Mai 68 a pu l'être pour la génération précédente. Mais cela se fera autrement, sur le fond comme sur la forme. L'aventure ne fait que commencer. Elle peut se terminer dans une impasse, comme essaimer, intellectuellement, sans déboucher sur une transformation politique. Elle peut aussi, à l'inverse, complètement troubler le jeu politique en bousculant l'élection présidentielle. Le calendrier s'y prête à merveille !

jeudi 31 mars 2016

Hollande au fond du trou

Même Jacques Chirac et François Mitterrand, dont les fins de règne ont été interminables, n'ont pas connu une descente aux enfers comparables à François Hollande. Comment un président de la République peut-il en arriver à un plantage aussi spectaculaire que ce retrait de la réforme constitutionnelle, censée être la réponse symbolique de la Nation aux attentats de novembre 2015 ? C'est un échec sur toute la ligne, le plus profond du quinquennat, qui en a pourtant vu, des humiliations et des loupés.

Le premier échec est de n'avoir pas compris que la réponse "un fait divers, une loi" ne fonctionne plus. Augmenter la dose, en prétendant réformer la Constitution, ne fait que rendre encore plus visible le fait que les français sont largement immunisés à ce mécanisme de réponse politique. Même si une majorité acceptait plutôt, sur le fond, les solutions proposées, les français se sont bien vite rendus compte que la déchéance de nationalité n'aurait strictement aucun effet dans la lutte contre le terrorisme, et se sont largement désintéressés de cette réforme. Tous les politiques que j'ai entendu disaient la même chose "personne ne me parle de la réforme constitutionnelle sur le marché".

Le deuxième échec est d'avoir été incapable de créer un mouvement d'union de la classe politique. Le cadeau "déchéance de nationalité" fait à la droite, non seulement n'a pas fait entrer l'opposition dans le jeu, mais en plus, a fracturé la gauche. Le départ de Christiane Taubira, seule ministre qui donnait encore l'illusion qu'il y avait des gens de gauche au gouvernement, est emblématique de ce volet de l'échec. Non seulement François Hollande n'a pas été capable de rassembler, mais en plus, il a créé des fractures supplémentaires, dans son propre camp.

Le troisième échec est d'avoir, après quatre mois de pourrissement du débat, tout arrêté sans aller au bout. Au point où il en était, cela ne coutait pas très cher à Hollande de retirer la déchéance de nationalité, en ne gardant que la constitutionnalisation de l'état d'urgence et la réforme du conseil supérieur de la magistrature. Certes, c'est une réforme "a minima", mais au moins, il aurait eu sa réforme de la constitution. Avec son recul pitoyable, il perd sur tous les tableaux. Le pire est que ces deux dispositions qui auraient pu être sauvées, sont réellement utiles, car elles sont les garanties face à la mise en place de l'état policier par les différentes lois sécuritaires prises depuis novembre 2015.

Aujourd'hui, il ne reste rien de l'autorité de François Hollande. Et voilà qu'arrive une contestation sociale majeure autour de la loi El Khomri. Tous les ingrédients sont réunis pour que cela explose : une population excédée contre l'incompétence de la classe politique, l'arrivée du printemps qui favorise les manifestations de rue, un prétexte en or massif avec le projet de loi sur le travail, qui a tout d'un texte de droite. Je n'ose imaginer ce qui pourrait se passer si, par malheur, un nouvel attentat avait lieu en France...

Je ne sais pas si, au train où vont les choses, Hollande sera toujours en place cet été. Il existe en France un vide du pouvoir comme je n'en ai jamais vu. Si Hollande est toujours là, c'est que personne ne l'a poussé dehors, car il n'a plus personne pour le défendre. Il suffit juste de se mettre d'accord sur le nom de son successeur, où qu'un groupe organisé décide d'accélérer le mouvement. Tout peut arriver.

jeudi 10 mars 2016

La médaille du prince saoudien

L'attribution de la légion d'honneur au prince héritier d'Arabie Saoudite fait jaser depuis que la nouvelle est parue. Causette a réussi à se procurer l'échange de mails entre les diplomates et l'Elysée. Il est éclairant, et contrairement à ce que dit Causette, absolument pas scandaleux.

Dans la diplomatie, le fait qu'un pays soit "gentil" et "propre sur lui" n'est qu'un facteur d'appréciation parmi d'autres. D'abord parce qu'aucun pays n'est "gentil" quand chacun défend avant tout ses intérêts. L'image d'un pays dépend de tellement de choses, parfois totalement irrationnelles. L'Arabie Saoudite n'a pas bonne presse. Certes, il y a des raisons objectives à cela, mais c'est aussi parce qu'il s'agit d'un pays d'une autre aire de civilisation que celle de l'Occident, et qui l'affirme assez bruyamment. La politique diplomatique d'un pays se doit de tenir compte de cela, mais ne peut pas se fonder uniquement là dessus. Les considérations géo-politiques sont autrement plus importantes.

Or, l'Arabie Saoudite est un pays qui compte dans sa zone. Il est le voisin de pays en guerre civile, l'Irak et la Syrie (où il joue un jeu trouble, mais ça, c'est encore autre chose), dans une zone productrice de pétrole dont nous avons absolument besoin. Même corrompue, la famille royale d'Arabie Saoudite est encore là pour quelques temps. L'actuel roi, Salmane, est âgé de 80 ans, et n'est pas en très bonne santé. Autour de lui, tous le savent, et une véritable guerre de succession est en train de se livrer, le roi Salmane cherchant à placer son fils, âgé de 30 ans. Il aurait bien aimé le mettre prince héritier, mais il a du se résoudre à laisser cette place à son neveu, Mohammed Ben Nayef, ministre de l'Intérieur, qu'il n'a pas pu écarter.

Dans le cadre de cette lutte de pouvoir, le prince héritier, âgé de 56 ans, donc potentiellement roi pendant une vingtaine d'années, fait une tournée à l'étranger afin de se donner une stature internationale, qui conforte sa position en Arabie Saoudite. Il demande à la France de lui donner une breloque, qui puisse montrer qu'il a de bonnes relations avec notre pays. Ça ne coûte pas un centime, et c'est très fréquent qu'un important officiel étranger soit décoré de la légion d'honneur. Entre ce que le coût d'un refus et celui d'une acceptation, la balance est vite faite. L'échange de mails est très intéressant, car il montre que l'ambassadeur de France en Arabie Saoudite est conscient du "risque d'image", et propose de prendre quelques précautions, comme par exemple ne pas remettre la décoration devant un parterre de photographes. Mais en même temps, il explique qu'au regard des enjeux de cette visite, il n'y a pas à hésiter. Son analyse est parfaitement recevable et conforme aux canons de l'action diplomatique. Paris abonde dans son sens et l'affaire ne suscite pas plus de discussions que nécessaire.

Remettre cette décoration au prince héritier d'Arabie Saoudite n'est en rien décerner un brevet de vertu à ce pays. La remise s'est faite en catimini, sur la demande du saoudien. Cela aurait été autre chose si l'initiative était venue de la France, et que la remise s'était faite en grande pompe. Qu'il y ait des indignations vertueuses venant de militants de droits de l'homme, je peux comprendre. L'Arabie Saoudite n'est pas très conforme aux standards qu'ils promeuvent, et l'activisme politique fait feu de tout bois. Mais que la Presse embraye, c'est plus gênant, car cela révèle soit un parti pris militant, soit une incapacité à analyser un évènement dans toute sa complexité. Deux fautes professionnelles à mes yeux...

jeudi 11 février 2016

Un gouvernement à son image

Le remaniement du 11 février nous donne l'image du dernier gouvernement de la présidence Hollande. Une équipe complètement à son image. Et ce n'est pas beau à voir.

Sur le positionnement politique, c'est du monocolore, et surtout du terne. Depuis le départ de Christiane Taubira, il n'y a plus de ministres réellement "de gauche" et encore moins de personnalités flamboyantes, sauf peut-être Ségolène Royal, mais comme elle est complètement incontrôlable, c'est plutôt une mauvaise chose qu'elle soit flamboyante. Il n'y a que de l’apparatchik gestionnaire de centre gauche, qui n'ont jamais eu un autre métier. Personne de la "société civile". A cela, il faut rajouter une absence complète de colonne vertébrale idéologique : Ayrault, Sapin, Cazeneuve, Le Drian, Macron... Ce dernier est le seul à assumer ce qu'il est, les autres continuent à essayer de faire croire qu'ils sont de gauche. C'est du Hollande à l'état pur, et je comprend que les gens de gauche n'arrivent pas à se reconnaitre dans cette équipe.

Le recrutement ne se fait pas sur la compétence mais sur la fidélité ou des raisons purement tactiques. Jean-Michel Baylet, Emmanuelle Cosse et Jean-Vincent Placé au gouvernement, c'est quand même énorme. Malgré toutes leurs casseroles, leur image déplorable, ils deviennent ministres. C'est juste à pleurer, même si tactiquement, c'est finement joué. La nomination de Baylet permet de sécuriser l'alliance politique avec les radicaux de gauche. L'arrivée de Jean-Vincent Placé, alors que François de Rugy reste dehors, c'est également splendide. L'UDE, ce rassemblement des écologistes-qui-vont-a-la-soupe va exploser en vol. Pareil pour EELV, qui va passer son temps et son énergie à expliquer que l'arrivée de sa chef au gouvernement, ce n'est pas un ralliement du parti à François Hollande. Tout ça en échange d'un référendum sur l'implantation d'un aéroport en province...

Enfin, l'hypocrisie sur la parité et la diversité est phénoménale. Je ne sais pas si c'est calculé, mais un ministère regroupant Famille, Enfance et droits des femmes, et confié à une femme, ça fait un peu ghetto. Quand on regarde la composition du gouvernement, tous les postes régaliens sont confiés à des hommes. Une parité en trompe-l'oeil, que Hollande tente de dissimuler en créant un secrétariat d'Etat à l'égalité réelle. Un intitulé aussi bullshit, on ne l'avait pas fait depuis le ministère du Temps libre, en 1981. La titulaire du poste n'aura pas trop des 14 mois qui restent pour essayer de savoir ce qu'est l'égalité réelle. Ce n'est pas avec ça qu'on va aller loin.

Tout est prêt pour une dernier sprint où ce gouvernement va mettre en place les bases d'un état de police, avec des pouvoirs étendus pour "l'autorité administrative" et une mise à l'écart des juges. La politique économique et sociale restera sur la même lancée : protéger les rentes, en achetant à bas prix un bout de paix sociale. Le tout avec une absence de renouvellement dont la composition de ce dernier gouvernement Valls est une illustration frappante. "L'immobilisme est en marche, rien ne pourra l'arrêter" (proverbe radical).

mercredi 27 janvier 2016

Urvoas n'est pas une menace pour les libertés

La nomination surprise de Jean-Jacques Urvoas comme ministre de la Justice, ce matin, a suscité des commentaires négatifs chez certains défenseurs des "libertés numériques", complaisamment relayées par Le Monde qui trouve ainsi l'occasion d'un papier facile à base de tweets et d'alarmisme. Je ne partage absolument pas cette inquiétude, et j'estime même que les Libertés publiques seront sans doute mieux protégées par Jean-Jacques Urvoas que par Christiane Taubira.

Il faut commencer par dire les choses telles qu'elles sont : sortis du symbolique mariage pour tous, le bilan des 4 ans de Christiane Taubira à la chancellerie est vide. Elle n'a rien foutu ! L'arsenal répressif hérité de Sarkozy, avec la rétention de sûreté et les peines planchers (on me dit qu'elles ont été supprimées) est toujours là. Il n'y a pas eu la moindre tentative d'y toucher. Sur de nombreuses lois, comme par exemple la loi Macron ou la loi Renseignement, le ministère de la justice était aux abonnés absents, et a laissé le champ libre aux autres. Qui peut me dire une loi qui vienne véritablement de Taubira, dont elle a pris l'initiative et qu'elle a porté de bout en bout ? Il n'y en a pas. Citer René Char ne suffit pas à faire de vous un bon ministre de la justice !

La différence avec Jean-Jacques Urvoas va se faire sentir assez rapidement. Non seulement il est bosseur, mais en plus, il connait ses dossiers. Il a suivi tous les dossiers brûlants du moment (état d'urgence, déchéance de nationalité...) comme président de la commission des Lois, et a sans aucun doute des idées arrêtées sur ce qu'il faut faire, ou pas. On peut compter sur son sale caractère de breton pour ne pas lâcher facilement et défendre son bout de gras dans les arbitrages (même si ça ne suffit pas toujours pour les gagner).

Reste à savoir quelle attitude peut avoir Jean-Jacques Urvoas sur la politique de recul des libertés publiques, initié en France depuis pas mal de temps, avec une accélération depuis les attentats de novembre. Je dois avouer que les apparences ne plaident pas toujours pour lui. Son attitude butée lors de l'examen de la loi Renseignement et ses petites attaques contre les "exégètes amateurs" ne sont pas à son honneur. Mais il faut savoir dépasser ce genre de détails, et analyser les faits.

Certes, la loi sur le Renseignement contient des trucs pas très cleans, comme les "algorithmes" ou l'extension de l'espionnage numérique par les services de renseignements. Mais peut-on en accuser Urvoas ? Normalement, il ne revient pas à un président de commission de prendre l'initiative d'une loi. Or, c'est lui qui a poussé, avec difficulté au début, le fait qu'il y ait une loi sur le Renseignement. L'idée de base est d'encadrer dans la loi des pratiques qui existent et existeront de toute manière, loi ou pas loi. C'est le principe du moindre mal qui prévaut, et je pense que c'est une bonne chose. Malheureusement, le pragmatisme est une vertu incomprise des militants et en particuliers des geeks militants. Lors de l'examen de cette loi, il a certainement vu arriver une "liste de courses" venant de la police et des services de renseignement. Il n'a pas pu dire non à tout. Je pense qu'on se rendra vraiment compte de ce qu'on a évité à ce moment là quand on lira la future loi sur la procédure pénale, qui risque de contenir tout ce que le gouvernement n'a pas pu ou n'a pas osé mettre dans le loi Renseignement.

Ce qu'on oublie de voir, c'est l'action de Jean-Jacques Urvoas sur l'état d'urgence. C'est lui qui a lancé la machine du contrôle parlementaire, en le faisant inscrire dans la loi sur l'état d'urgence, et en le mettant concrètement en place. C'est la première fois qu'un tel dispositif est mis en place, avec une série de visites sur le terrain. Je ne me fais pas d'illusion sur l'efficacité de ce dispositif sur les débordements, il a été sans doute assez partiel. Mais il a pu contribuer à mettre une pression sur le ministère de l'Intérieur, pour répondre aux questions. Rien que cela a obligé Cazeneuve à mettre en place les outils pour faire remonter l'information depuis le terrain. Pareil, des visites sur place de parlementaires (dont un de l'opposition), c'est jamais une perspective agréable pour un préfet. Ce que l'on peut reprocher à Jean-Jacques Urvoas est la "discrétion" dans la communication : auditions à huis-clos, pas de compte rendu réel de l'efficacité de ses visites. En même temps, il ne peut pas non plus poignarder son propre gouvernement et son "ami" Valls.

Je n'ai donc aucune inquiétude sur l'attitude que peut avoir Jean-Jacques Urvoas sur la question des libertés publiques. Ce que l'on peut craindre est de le voir pris dans la lourde machine gouvernementale et administrative, au point de paralyser son action. En effet, je ne sais pas si un garde des sceaux, même de bonne volonté, pèse lourd face à la technocratie du complexe "militaro-policier", en roue libre depuis le 13 novembre. Il existe tellement de contraintes, de processus de décisions complexes, d'enjeux électoraux, qui obligent au compromis et peuvent mener à l'inertie.

Je préfère, pour les libertés publiques, voir Jean-Jacques Urvoas à la chancellerie plutôt que Christiane Taubira. Mais je ne suis pas sûr que cela puisse arrêter le recul ahurissant des libertés que vit notre pays depuis bientôt 3 mois. Le rouleau compresseur est lancé, et je ne crois pas aux super-héros.

samedi 9 janvier 2016

Pour en finir avec la présidentielle

L'un des obstacles à la rénovation de la vie politique est le poids du président de la République dans le dispositif institutionnel. Tout le monde considère qu'il est trop fort, et que la focalisation de la vie politique sur la seule élection présidentielle pose un véritable problème démocratique. Maintenant que les élections régionales sont passées, et que ce sont les présidentielles qui sont en ligne de mire, nous allons le constater douloureusement.

Bien que le problème soit identifié, les propositions de réformes sont rares. Il suffirait pourtant de pas grand chose, dans la Constitution, pour rétablir un équilibre. Beaucoup de pays ont un président élu au suffrage universel (Pologne, Roumanie, Portugal...) sans qu'il soit pour autant au coeur du pouvoir. Bien au contraire, dans ces pays, c'est le Premier ministre, issu du résultat des élections législatives, qui dirige effectivement le pays. Le président y est un arbitre et un contre-pouvoir, une position qui était initialement celle des constituants de 1958, avant que la réforme constitutionnelle de 1962 couplée avec le résultat des législatives de la même année, ne viennent complètement déséquilibrer la pratique.

Dominique Rousseau propose, dans "radicaliser la démocratie", d'enlever au chef de l'Etat la présidence du conseil des ministres, qui se tiendrait à Matignon, sous la présidence du Premier ministre. Ce serait déjà un grand pas, car le président se retrouverait en retrait des décisions gouvernementales, sans capacité d'action sur le quotidien. Mais ce n'est pas suffisant. Il faut aussi enlever au président le pouvoir de nomination du chef du gouvernement, en le chargeant uniquement de "proposer" un Premier ministre, qui serait ensuite investi par un vote de l'Assemblée. Les choses seraient claires sur l'origine de la légitimité politique du gouvernement.

Enfin, il est nécessaire d'encadrer le pouvoir de dissolution de l'Assemblée, que le président peut utiliser à sa guise, sur un simple caprice ou un calcul politique, comme en 1997. Le président ne pourrait dissoudre que si, pendant un délai donné, un premier ministre n'a pas pu être investi par l'Assemblée. Le président ne fait que constater un blocage politique réel et en tire les conséquences. Si un gouvernement est renversé, mais qu'un autre est investi (avec une majorité différente), il n'y a pas de blocage, donc pas de dissolution possible. Cela enlèvera beaucoup de son tranchant à cette arme qui sert avant tout de dissuasion nucléaire pour députés frondeurs. En prime, mais c'est facultatif, on peut rallonger le mandat présidentiel, afin qu'il ne coïncide pas avec celui des députés.

Si on veut en finir définitivement avec le système de la 5eme république "façon 1962", il faut instaurer la proportionnelle, car l'un des piliers de cette constitution de 1962, c'est l'existence du fait majoritaire. Les présidents ont toujours eu une majorité (plus ou moins solide) à leur disposition, rien qu'avec les députés de leur parti. C'est beaucoup plus facile, dans ce cas, de mettre les députés au pas, alors que s'il faut constituer une coalition, ça se complique. Une majorité absolue issue d'un seul parti n'a jamais intérêt à une dissolution, alors qu'au sein d'une coalition, l'un des partenaires peut y trouver son intérêt, et donc provoquer une crise politique. Cela obligera également le chef du gouvernement à composer avec des partenaires, et donc à négocier les décisions. C'est toute la pratique de décision gouvernementale, basée sur les réunions interministérielles peuplées de fonctionnaires et de conseillers de cabinets, qui s'en trouverait chamboulé.

Nous aurions ainsi une vie politique "normale", à l'image de ce qui se passe chez tous nos voisins européens, où les gouvernements de coalition sont fréquents et où c'est le chef du gouvernement qui dirige le pays, en étant responsable devant les députés et le peuple lors des élections.