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vendredi 24 juin 2016

Le Brexit est salutaire pour l'Europe

Passé le moment de sidération à l'annonce du Brexit, où on réalise que si, ils ont osé, finalement, le Brexit est plutôt une bonne nouvelle, même si elle ouvre une période d'incertitudes.

L'Union européenne, dans sa version "pères fondateurs" est en état de mort clinique depuis le milieu des années 90. Vouloir forcer le politique par des décisions économiques, la base du projet des fondateurs, est une impasse. Il n'y avait plus de souffle, plus de projet politique, juste une machinerie bureaucratique. La décision anglaise débranche le respirateur artificiel et oblige à une révision de ce qu'est l'Union européenne. Pas le choix, il faut se lancer, car derrière les anglais, d'autres vont suivre et si tous ne partent pas, beaucoup vont demander des dérogations pour ne garder que ce qui leur plait et laisser tomber le reste. On ne pourra pas tenir, il faudra tout remettre à plat.

C'est plus que nécessaire, car l'Europe, telle qu'elle existe, ne donne pas satisfaction, avec un déficit politique évident. Déjà en 2005, le peuple français avait envoyé un signal très net, sur lequel l'eurocratie s'est assise. A un moment, le couvercle de la marmite finit par sauter. Une reconstruction politique et idéologique de l'Europe s'impose. Quelle Europe voulons nous ? D'ailleurs, voulons nous une Europe ? Ces questions sont légitimes et auraient du être posées depuis longtemps. Elles ont été étouffées par les héritiers du projet des "pères fondateurs" qui refusaient une remise en cause de leur position.

Le débat est à haut risque, car en ce moment, ce sont plutôt les nationalistes qui ont le vent en poupe. L'Europe d'Orban ou de Marine Le Pen n'est pas franchement celle que jeu veux. L'idée d'une Europe fédérale est à écarter, le continent n'est clairement pas mûr. L'idée de ne plus avoir d'Union européenne est également à exclure, car le retour en arrière n'est pas possible. Les turbulences vont s'amplifier à court terme, avec un trou d'air économique pour l'Angleterre et le risque, très sérieux, d'une indépendance écossaise, qui donnera des ailes aux catalans. L'effet domino risque de fonctionner à plein...

Un autre problème est de remplacer les actuels dirigeants, nullissimes, de l'Union. La bulle Bruxelloise, les petits-enfants de Jacques Delors (personnel politique et "penseurs"), sont délégitimés et n'ont clairement plus de mandat, sans possibilité de "faire semblant", comme lors des précédents désaveu. Le départ des anglais va creuser des trous (notamment dans le budget) qui obligent à prendre des décisions. Ce sont d'autres qui doivent prendre le manche, et c'est compliqué, car on ne sait pas où ils sont. Cela finira par venir, la nature ayant horreur du vide, mais ça peut prendre du temps. Des processus de consultations réellement démocratiques, doivent être mis en place. C'est tout l'édifice politico-intellectuel qui est à reconstruire.

La première question à se poser est "qu'est ce que nous attendons de l'Europe". Personnellement, j'en attends d'abord la sécurité économique, afin que nous ne soyons pas bouffer par les mastodontes américains ou asiatiques. Dans le numérique, c'est ce qui nous arrive et il faut absolument y remédier. On ne peut plus rester avec une Europe en "croissance molle". J'attends aussi la consolidation du sentiment d'appartenir à un ensemble cohérent. C'est lent, compliqué, mais ça avance. Le programme Erasmus, par exemple, doit absolument être poursuivi. Enfin, j'attends qu'il y ait un minimum de stabilité pour faire face aux menaces géo-politiques. Ce serait bien d'éviter d'avoir des risques de guerres civiles et des massacres à moins de deux heures d'avion de Paris.

Le choix des moyens et des architectures institutionnelles vient après. Faut-il une Europe à plusieurs vitesses, avec un noyau dur et des choix à la carte ? Ce sera sans doute nécessaire, l'euro ayant montré les limites de la rigidité. La question des "lignes politiques", faut il par exemple, une Europe "libérale" ou "sociale" est à mes yeux totalement secondaire. J'ai pourtant peur qu'elle n'occupe beaucoup de place dans les débats.

On va sans doute avoir quelques années très difficiles, avec une Union européenne à l'arrêt. C'est sans doute nécessaire pour mieux repartir. De toute manière, on ne pouvait plus continuer comme ça. C'est en cela que le Brexit est finalement salutaire pour l'Europe.

mercredi 1 juin 2016

Un clown nommé Michel Sapin

Le Directeur général du Trésor vient de quitter ses fonctions, pour aller pantoufler chez un fonds d'investissement chinois. Le scandale est patent, et a été soulevé cet après-midi, lors des questions au gouvernement, par un Jacques Myard en grande forme, avec lequel je suis, pour une fois, en plein accord. L'homme au plus gros carnet d'adresse de l'administration, qui détient des informations économiques de premier plan, va travailler pour un pays fort peu démocratique, qui cherche à racheter des entreprises stratégiques françaises (comme des aéroports). Et personne ne moufte au gouvernement, devant l'énormité du scandale et l'absence totale de transparence de ce passage dans le privé.

La réponse de Michel Sapin est un bottage en touche totalement indigne, une non réponse qui vaut quitus à ce pantouflage scandaleux. Quelques socialistes ont applaudi à la question de Jacques Myard et un bon nombre n'en pensaient pas moins. Mais il ne se passera rien, le type va prendre ses fonctions, et faire le boulot pour lequel il sera sans doute grassement rémunéré, sans être inquiété. Ironie du sort, le même Michel Sapin défendra dans l'hémicycle, la semaine prochaine, un projet de loi sur... la transparence et la lutte contre la corruption !

Une mise en abîme qui résume parfaitement le degré de pourriture de la classe politique. Comment croire toutes les belles paroles et les textes de lois, quand dans le même temps, les actes ne suivent pas ? Cette loi "Sapin 2" (ainsi nommée car ledit Michel Sapin a défendu, il y a 25 ans, une loi au même intitulé) quand y regarde de près, n'est qu'un trompe-l'oeil. Le gouvernement va se gargariser de protéger les lanceurs d'alerte, d'encadrer le lobbying et de lutter contre la corruption, alors qu'il n'en est rien.

La réalité est beaucoup moins reluisante. Les lanceurs d'alerte sont confiés au défenseur des droits, qui n'aura probablement que peu de moyens supplémentaires pour cette mission. C'est bien gentil d'avoir une loi, mais sans moyens humains et financiers, elle ne sert à rien. La procureur financière pourrait en témoigner. Déjà surchargée de dossiers, elle vient de se lancer à la poursuite de Google, en saisissant des teraoctets de données, qu'elle n'est pas en mesure d'analyser. On peut imaginer qu'il en sera de même pour les lanceurs d'alerte, à qui je conseille de continuer à utiliser les bonnes vieilles méthodes de l'envoi du dossier à Médiapart ou au Canard, et de ne surtout pas apparaitre.

Sur l'encadrement du lobbying, on est dans la tartufferie complète, puisque toutes les obligations reposent sur les lobbyistes, qui devront s'enregistrer et se mettre quasiment à poil, avec un code de déontologie et un risque de sanctions. Dans le même temps, pas la moindre obligation ne pèse sur les décideurs publics. S'ils décident de rencontrer un lobbyiste qui n'est pas enregistré, ils ne risquent rien (par contre, c'est le lobbyiste qui trinque). Bien évidemment, pas question de divulguer le contenu des entretiens et les messages qui sont passés. Le "décideur public" (traduisez : le haut fonctionnaire) doit garder son entière liberté de manœuvre et de décision, sans que personne ne viennent lui demander des comptes sur ses choix. C'est le Conseil d’État, quartier général de la haute fonction publique française qui l'a écrit noir sur blanc, en s'excluant au passage du champ de la transparence.

Enfin, sur la lutte contre la corruption, c'est encore plus sordide. La législation française n'étant pas efficace, les entreprises françaises qui se font choper pour corruption se font condamner dans d'autres pays (les États-Unis par exemple) qui encaissent les lourdes amendes. Que d'autres pays puissent saigner les entreprises françaises à la place de Bercy est insupportable pour ce gouvernement, qui entend remettre les choses en place.

Ce texte nous permet de voir à quel point le pays est dirigé par les hauts fonctionnaires, qui ont colonisé le gouvernement. Michel Sapin est le porte-parole des fonctionnaires de Bercy, comme les ministres de la Culture sont les lobbyistes de l'industrie culturelle. L'épaisseur des politiques est à peu près celle du papier à cigarette. Ce qui devrait relever des choix politiques n'est qu'un vernis sur des textes et des pratiques qui permettent surtout à l'oligarchie en place de continuer ses petites affaires.

samedi 14 mai 2016

Débattre des symboles pour ne pas parler du reste

La polémique du moment porte sur un concert, finalement annulé, d'un rappeur à l'occasion des commémorations de la bataille de Verdun. Une partie du débat public a été occupé par ce sujet, les uns attaquant, les autres défendant, avec des grands mots comme fascisme ou ordre moral. Je ne prend pas partie dans ce débat. Je connais pas ce rappeur ni son répertoire, et j'en ai un peu rien à faire des commémorations nationales et de la manière dont elles sont organisées. Tout cela est extrêmement secondaire à mes yeux. Ce sont des détails au regard des problèmes que rencontre le pays, dont l'économie ne va pas bien, la société complètement bloquée et qui s'apprête à proroger sans broncher un état d'urgence qui n'a plus aucune justification.

Malgré l'ampleur des sujets, on passe notre temps à s'écharper sur des détails qui relèvent du symbolique et de l'identitaire. Je suis d'accord pour dire que parfois, les symboles, c'est important, mais à condition que ce ne soit pas "le symbole pour le symbole". Derrière un symbole, il faut toujours du réel, sinon, le symbole est vidé de tout sens. Or, qu'est ce qu'on trouve derrière nombre de débats sur des symboles, sinon la trouille d'une partie de la population, qui sent que les choses lui filent entre les mains. Marine Le Pen l'a très bien compris (et avec elle, la droite dure) et fait du rejet de l'autre son fond de commerce. Combien de débats qui tournent autour du pot sur l'islam, où le vrai fond du message, c'est la haine du musulman, décrit comme l'ennemi, celui qui vient prendre le pain de la bouche des "vrais français".

Derrière cette peur, il y a un déclassement de la France. Il est économique, mais aussi moral et intellectuel. La France n'est plus une grande puissance. Elle se croit encore une puissance "moyenne". Elle déchantera le jour où les taux d'intérêts vont remonter et où elle sera étranglée par sa dette. Ce jour là, il y aura un traitement de cheval à la grecque, qui sera administré à notre pays, qui devra sacrifier les derniers éléments de sa "puissance" à savoir son armée, son réseau diplomatique, sa sécurité sociale (qui reste généreuse, car fonctionnant à crédit). Tous, confusément, nous ressentons que notre pays va vers le précipice, et que nos "élites" ne font rien pour changer la trajectoire, voire appuient sur l'accélérateur, tout en lançant les écrans de fumées des "débats de société".

Le pire, c'est que nous nous laissons berner. Nous marchons à fond dans le panneau, et nous jetons avec délices dans des querelles futiles, autour du voile, de la viande halal, des concerts de rappeurs lors des commémorations. C'est le degré zéro du débat démocratique. C'est à nous, si nous voulons être responsables, de refuser ces débats "sur les valeurs" qui ne sont que l'expression d'un renfermement sur soi et d'une résignation au recul du pays, où toute initiative est critiquée. La vraie solution, c'est de reconstruire la Nation, c'est à dire le "vivre ensemble", pour que les gens puisse se raccrocher à quelque chose de positif, plutôt que de regarder avec suspicion l'assiette de son voisin, en se disant qu'il ne mérite pas ce qu'il a (surtout quand il semble avoir plus que vous).

La classe politique en place, celle qui refuse de partir, malgré les pires turpitudes, porte une lourde responsabilité. S'il n'y a plus assez de collectif et de positif en France, c'est en partie à cause de leur immobilisme et de leur renoncement. Ils ne font rien d'autre que gérer le déclin, sans proposer le moindre projet de société qui puisse remobiliser un pays qui, finalement, ne demande que ça mais à qui on ne propose rien de crédible. Les vieilles lunes idéologiques de la gauche radicale ne seront pas à la base de la France de demain, pas plus que l'égoïsme rance de la droite dure.

La Nation devra se reconstruire seule, ses "élites" ayant démissionné. C'est le sens que je vois au mouvement Nuit Debout. Il propose, de manière certes un peu brouillonne, une nouvelle manière de "faire société", sur la base de valeurs qui "parlent" aux générations qui montent, comme l'horizontalité de l'organisation, la "démocratie liquide", le partage, la sobriété (et je ne cite pas tout). On en est au tout début, et le chemin est encore long, mais jusqu'ici, les choses avancent bien, le mouvement semblant tenir le choc, malgré que les obstacles, comme les tentatives de récupération, ou de démolition, des "élites en place", qu'elles soient d'extrême gauche ou de droite.

C'est là que l'avenir du pays se joue, dans ce qui est en train de se construire Place de la République (et ailleurs en France), bien plus que dans les polémiques stériles qui sont le lot commun des médias. En espérant qu'il ne soit pas trop tard...

lundi 9 mai 2016

Dénoncer Baupin est une oeuvre de salubrité publique

Médiapart vient d'accrocher un autre politique à son tableau de chasse. Denis Baupin, député vert de Paris, et maintenant ex vice-président de l'Assemblée, a été aligné proprement par le site de presse. Une longue enquête, menée avec Radio-France, a mis sur la place publique un comportement qui peut être qualifié pénalement d'agression sexuelle et et de harcèlement sexuel, avec certaines victimes en situation de faiblesse, car salariées du groupe parlementaire ou du parti. Les témoignages, à visage découvert pour certaines, sont concordants et parfaitement crédibles. Je n'ai absolument aucun doute sur la véracité des faits rapportés par Médiapart (qui, de toute manière, ne peut pas se permettre le moindre loupé sur ce genre de papier).

On y voit un responsable politique libidineux, qui n'hésite pas à partir en chasse, en toute impunité. Des Baupin, il y en a un certain nombre en politique et au Parlement. De tous les bords, et parfois, des gens "populaires" dont on ne se douterait pas qu'ils soient en fait de véritables harceleurs. Certains sont "connus des services" et quand ils recrutent des collaborateurs, le groupe parlementaire, s'il est consulté, évite d'y envoyer des jeunes filles. Les réactions au "cas Baupin" montre à la fois une réelle ignorance des proportions que cela peut prendre, pour ceux qui ne sont pas victimes, une peur des victimes de parler, et surtout, une politique de l'autruche généralisée. Personne ne veut savoir, creuser le sujet, pour ne pas à avoir à porter la responsabilité d'être celui qui sait réellement mais ne dénonce pas. Tous peuvent se réfugier derrière le "je ne pensais pas que cela atteignait de telles proportions" et le font allègrement en ce moment. Mais combien se sont bien gardés de chercher à creuser, devinant ce qu'ils allaient trouver ? Depuis l'affaire DSK, comment prétendre ignorer qu'un "chaud lapin" n'en reste pas à d'aimables badineries et ne se laisse pas arrêter s'il se prend un rateau ?

En cela, l'affaire Baupin est salutaire, car elle met tout le monde devant la réalité, avec des faits clairs, explicites, et malheureusement, dans la "normalité" de ce qui se pratique chez un certain nombre d'hommes politiques. Ces faits restent cachés, car les victimes se taisent, avec malheureusement de très bonnes raisons de le faire (garder son job, pouvoir continuer à faire carrière...) et quand des poursuites sont engagées, elles s'enlisent dans les méandres de la procédures judiciaires, qui est trop souvent favorable aux harceleurs. C'est à la victime de faire la preuve et les temps de la justice sont très longs, et la prescription si courte. Ce n'est malheureusement pas de ce coté que les victimes peuvent trouver du secours. Il va sans dire que tout témoignage en dehors d'une procédure judiciaire fait l'objet d'un procès en diffamation, menace dissuasive pour une victime isolée.

Certains critiquent un "lynchage" et affirment qu'il faut passer systématiquement devant la justice, qu'il n'est pas possible de dénoncer ainsi certains faits. Je comprends leur position, mais sur des situations comme celle-là, je pense qu'ils sont tort. L'institution judiciaire n'est pas en mesure de répondre correctement à sa mission sur les cas de harcèlement sexuel, surtout quand le harceleur est un élu. Quand on voit comment la justice est timorée pour condamner des élus pourtant corrompus jusqu'à la moelle (je pense à certains élus des Hauts-de-Seine, ou encore des bords de la Méditerranée) comment pourrait-il en être autrement sur le harcèlement et les agressions sexuelles ? Mais par contre, il faut que la dénonciation soit solide et documentée. Pas question de laisser passer des basses vengeances, qui une fois l'effet obtenu (la démission de l'élu) se révèlent être des coquilles vides.

L'article et l'enquête de Médiapart remplissent à mes yeux toutes les conditions de sérieux. Je n'ai aucun doute qu'ils tiendront la route devant la 17ème chambre correctionnelle, si d'aventure Denis Baupin va jusqu'au procès en diffamation. C'est avec de telles dénonciations qu'on fait avancer la société, par le prise de conscience (plus ou moins forcée pour certains qui aimeraient ne pas voir) de la réalité de ce que sont les pratiques.

mardi 19 avril 2016

De quoi "Nuit debout" est-il le nom ?

Je suis allé plusieurs fois Place de la République, j'ai lu pas mal d'articles sur Nuit Debout. Au début, lors de ma première visite, un lundi soir il y a 15 jours, j'ai senti une forme de tension, due à la présence de militants très à gauche (façon zadistes). On sentait que cela pouvait déraper, et il y a eu des incidents. Mais cela s'est vite calmé et ce soir (j'en reviens), c'est plus une kermesse tranquille et cadrée que j'ai trouvée. Le mouvement a évolué depuis ses débuts, ce qui le rend difficilement lisible. C'est très perturbant pour les commentateurs habituels (à commencer par les médias), qui aiment que les choses entrent dans des cases pré-établies, avec des étiquettes. Il faut voir avec quelle vitesse ils se sont jetés sur "l'incident Finkielkraut", qui enfin, leur donnait un repère connu, autour duquel articuler leurs péroraisons. Ils me font beaucoup rire, tant ils sont complètement à coté de la plaque.

Je suis longtemps resté perplexe face à ce mouvement, avant de me rendre compte que la Place de la République est en fait devenue le rassemblement de la couche "jeunes urbains blancs et diplômés". C'est tout, sauf un lieu représentatif de la "diversité" de la société, mais cela lui donne une véritable unité. C'est donc peu surprenant que toutes les chapelles de la gauche soient présentes, avec des écolos plus ou moins radicaux, des altermondialistes, des marxistes (si si, il en reste), des féministes, des "pro-Palestine. Mais ce mouvement ne saurait se résumer à cela. Ce sont les convictions et principes de cette catégorie très singulière de la population qui irriguent le mouvement, le "gauchisme" n'en étant qu'une facette. Même si les débats en AG sont très répétitifs, qu'on a l'impression, tous les soirs, de refaire le même monde que la veille, il y a une fraîcheur dans les prises de parole. Cette agora est un défouloir, qui cache une organisation qui se structure lentement.

J'ai assisté à une réunion de "commission", chargée de l'organisation des débats. J'ai constaté que les échanges sont cadrés, avec des gestes pour signifier son approbation ou son opposition radicale. Les prises de parole ne se font pas n'importe comme et on s'écoute sans se couper. Des échanges peuvent avoir lieu, ce qui relève de l'exploit, tant le lieu est bruyant et les mégaphones rares. J'ai été amusé de voir qu'ils ont même une procédure, le "point technique" qui ressemble furieusement au "rappel au règlement" utilisé dans les débats parlementaires. Il permet de prendre la parole en priorité, pour s'exprimer sur la manière dont se déroulent les débats. J'ai aussi pu voir des initiatives naitre, comme la "biblio debout" et surtout durer. Des outils numériques se mettent en place, avec une utilisation abondante des réseaux sociaux.

Finalement, le plus étrange dans ce mouvement "Nuit debout", c'est qu'il dure. Cela fait quand même 20 jours qu'il existe, et ne montre aucun signe d'essoufflement, bien au contraire, il s'enracine et essaime partout en France. La conjoncture est, il est vrai, favorable. Les médias ont fait abondamment sa publicité, la météo est relativement clémente, le lieu, rénové récemment par la ville de Paris, se prête très bien à l'évènement. Mais surtout, il répond à une attente sociale extrêmement forte.

Reste quand même une grande inconnue : où est ce que tout cela va nous mener ? Je pense que personne n'est en mesure de répondre à cette question, pas même les "organisateurs" qui ne sont en fait que les gestionnaires administratifs d'un mouvement qui n'a pas de chef, pas de mot d'ordre et pas de revendication. La contestation de la Loi Travail, à l'origine du mouvement, est devenue totalement marginale : un stand parmi une dizaine, et pas le plus fréquenté. Nuit Debout ne peut pas être lu comme un mouvement revendicatif ordinaire, cadré et encadré par des professionnels de la contestation.

Je pense, et c'est une analyse purement subjective (et fragile), que nous sommes tout simplement devant l'émergence, à la surface, d'un volcan sous-marin. Depuis longtemps, on sent une colère et une contestation forte contre le pouvoir en place. Je m'en fais l'écho ici depuis quelques temps (vu que je la partage). Mais cette colère n'arrivait pas à s'exprimer, un peu comme la lave qui reste bouillonner sous le volcan, sans trouver la sortie. Quand elle y arrive, cela prend plusieurs formes. La plus courante, et attendue, c'est l'éruption, avec panache de fumée et explosions. Un "mouvement social" classique. Mais cela peut aussi prendre la forme d'un écoulement tranquille, qui redessine complètement le paysage, sans violence. Nuit Debout est dans cette catégorie : une génération, les 25-40 ans est en train de s'exprimer, à sa manière, avec ses principes et son organisation, qui ne sont pas celles que les médias et la "classe dominante" attendent et comprennent.

Pour l'instant, pas grand chose de concret ne sort de tout cela, car pour construire, il faut attendre que le paysage soit stabilisé, ce qui prend du temps. Les autres mouvements similaires d'occupation de places publiques, en Espagne ou aux États-Unis, ont mis beaucoup de temps, eux aussi, à se mettre en place. De ce que je vois, les bases et les prémices d'une lame de fond sont là. Une organisation, qui n'est pas sous le contrôle des agitateurs professionnels, s'installe, établit les règles, se donne les outils pour produire des positions, des manifestes, des revendications. Et elle a des choses à dire...

Quelles seront-elles, on n'en sait encore trop rien sur le fond. Mais sur la forme, j'ai vu des débats respectueux, où il demandé à chacun de respecter l'autre, d'être bienveillant. Quand la phase "exutoire" sera passée, que des équipes se seront stabilisées, il sera possible de passer à des échanges sur le fond, qui mêleront très certainement débats "présentiels" et échanges numériques. Tout cela sera l'expression d'une génération, comme Mai 68 a pu l'être pour la génération précédente. Mais cela se fera autrement, sur le fond comme sur la forme. L'aventure ne fait que commencer. Elle peut se terminer dans une impasse, comme essaimer, intellectuellement, sans déboucher sur une transformation politique. Elle peut aussi, à l'inverse, complètement troubler le jeu politique en bousculant l'élection présidentielle. Le calendrier s'y prête à merveille !

jeudi 31 mars 2016

Hollande au fond du trou

Même Jacques Chirac et François Mitterrand, dont les fins de règne ont été interminables, n'ont pas connu une descente aux enfers comparables à François Hollande. Comment un président de la République peut-il en arriver à un plantage aussi spectaculaire que ce retrait de la réforme constitutionnelle, censée être la réponse symbolique de la Nation aux attentats de novembre 2015 ? C'est un échec sur toute la ligne, le plus profond du quinquennat, qui en a pourtant vu, des humiliations et des loupés.

Le premier échec est de n'avoir pas compris que la réponse "un fait divers, une loi" ne fonctionne plus. Augmenter la dose, en prétendant réformer la Constitution, ne fait que rendre encore plus visible le fait que les français sont largement immunisés à ce mécanisme de réponse politique. Même si une majorité acceptait plutôt, sur le fond, les solutions proposées, les français se sont bien vite rendus compte que la déchéance de nationalité n'aurait strictement aucun effet dans la lutte contre le terrorisme, et se sont largement désintéressés de cette réforme. Tous les politiques que j'ai entendu disaient la même chose "personne ne me parle de la réforme constitutionnelle sur le marché".

Le deuxième échec est d'avoir été incapable de créer un mouvement d'union de la classe politique. Le cadeau "déchéance de nationalité" fait à la droite, non seulement n'a pas fait entrer l'opposition dans le jeu, mais en plus, a fracturé la gauche. Le départ de Christiane Taubira, seule ministre qui donnait encore l'illusion qu'il y avait des gens de gauche au gouvernement, est emblématique de ce volet de l'échec. Non seulement François Hollande n'a pas été capable de rassembler, mais en plus, il a créé des fractures supplémentaires, dans son propre camp.

Le troisième échec est d'avoir, après quatre mois de pourrissement du débat, tout arrêté sans aller au bout. Au point où il en était, cela ne coutait pas très cher à Hollande de retirer la déchéance de nationalité, en ne gardant que la constitutionnalisation de l'état d'urgence et la réforme du conseil supérieur de la magistrature. Certes, c'est une réforme "a minima", mais au moins, il aurait eu sa réforme de la constitution. Avec son recul pitoyable, il perd sur tous les tableaux. Le pire est que ces deux dispositions qui auraient pu être sauvées, sont réellement utiles, car elles sont les garanties face à la mise en place de l'état policier par les différentes lois sécuritaires prises depuis novembre 2015.

Aujourd'hui, il ne reste rien de l'autorité de François Hollande. Et voilà qu'arrive une contestation sociale majeure autour de la loi El Khomri. Tous les ingrédients sont réunis pour que cela explose : une population excédée contre l'incompétence de la classe politique, l'arrivée du printemps qui favorise les manifestations de rue, un prétexte en or massif avec le projet de loi sur le travail, qui a tout d'un texte de droite. Je n'ose imaginer ce qui pourrait se passer si, par malheur, un nouvel attentat avait lieu en France...

Je ne sais pas si, au train où vont les choses, Hollande sera toujours en place cet été. Il existe en France un vide du pouvoir comme je n'en ai jamais vu. Si Hollande est toujours là, c'est que personne ne l'a poussé dehors, car il n'a plus personne pour le défendre. Il suffit juste de se mettre d'accord sur le nom de son successeur, où qu'un groupe organisé décide d'accélérer le mouvement. Tout peut arriver.

mardi 22 mars 2016

Le faux problème des bloqueurs de pub

Les grands titres de la presse viennent de lancer une opération qui se veut "pédagogique" contre la montée en puissance des logiciels bloqueurs de pub. L'idée est de demander aux internautes qui en ont un de le désactiver, parce que cela commence à poser un problème de "modèle économique" pour ces sites qui vivent essentiellement des revenus publicitaires.

Personnellement, j'ai plusieurs bloqueurs de pub et de traqueurs depuis très longtemps. Et il est hors de question de les désactiver. Je pense ne pas être le seul. Le choix d'installer un bloqueur de pub est réfléchi, et une fois lancé, le confort est tel qu'il n'est plus possible de revenir en arrière. Fini les habillages criards, les pages interstitielles, les trucs animés qui captent le regard alors qu'on aimerait lire un article. Personnellement, je considère la publicité comme une pollution visuelle, qui cherche à m'imposer des messages non sollicités afin de me faire consommer davantage. Bref, la publicité ne m'apporte rien, bien au contraire. Pourquoi devrais-je l'accepter ?

Les éditeurs de presse nous expliquent qu'ils ont besoin de la publicité, car cela finance leur entreprise. Je n'en ai rien à cirer. C'est leur problème, pas le mien. S'ils ne sont pas contents, ils peuvent passer en paywall, comme médiapart. Leur souci est que cela n'est pas possible pour la plupart d'entre eux, car la valeur ajoutée qu'ils apportent n'est pas suffisante pour que les internautes acceptent de payer. Souvent, ces sites de presse se contentent de la reprise de dépêches AFP, plus ou moins réécrites, et d'articles moutonniers, où tous traitent du même sujet, sous le même angle, en même temps. Pour que leur opération "anti-bloqueurs" réussisse, il faudrait que tous le fassent en même temps, car il suffit d'un seul qui ne joue pas le jeu pour qu'il rafle tout. Les internautes se moquent éperdument des marques médias mainstream, ils iront chez celui qui sera le dernier à être accessible gratuitement, et seront satisfaits car ils auront eu ce qu'ils attendent, un niveau basique d'information qui suffit amplement aux besoins de la plupart des internautes.

Tous ces journalistes, formés à l'ancienne, ne semblent pas avoir tous compris comment fonctionne l'information en ligne. L'opération du Geste est un peu le cri d'agonie du dinosaure, de patrons de presse qui n'ont fait que reproduire, dans le numérique, le modèle de la presse papier. Ils n'ont pas compris que l'information "de base" est disponible un peu partout, dupliquée, expédiée sur les réseaux sociaux. L'information "payante" est réservée aux niches, où un public plus ou moins restreint, est prêt à payer pour quelque chose qu'il ne trouvera pas ailleurs. C'est le pari de ces titres qui se lancent sur le créneau de la "slow information", avec des articles longs, qui prennent le temps de revenir sur des sujets en apportant une valeur ajoutée. Seule une minorité survivra, car ils se battent pour le même public, finalement peu nombreux, de gens qui ont le temps, aiment lire et sont prêts à payer. Cela demande à la fois de produire des contenus de qualité, mais aussi de créer un attachement, une communauté, pour se distinguer des concurrents.

L'avenir de l'information est peut-être d'inverser le rapport, en cherchant avant tout à créer la communauté, autour d'un sujet, de thématiques récurrente, d'un ton, d'une manière de traiter l'actualité. Il faut proposer des "contenus" mais pas seulement. Médiapart a réussi a créer cette communauté, et à la faire s'abonner, autant pour les articles que par soutien militant. Ils commencent à se diversifier, avec de plus en plus de vidéos, même s'ils restent encore bien timides. Médiapart, de journal, peut devenir une plateforme, fédérant une offre "commerciale" qui répond aux attentes des lecteurs. Ils pourraient, par exemple, fédérer des éditeurs "alternatifs" qui pourraient trouver, chez les lecteurs de médiapart, un vivier de clientèle. Pareil pour l'offre de produits "bio-équitable-collaboratifs".

Quand les nouveaux patrons de Libé proposaient de décliner la marque, pour faire du journal un "pôle" multiactivité, proposant de multiples services fédérés autour d'un "esprit libé", ils étaient dans le juste. Les journalistes, par aveuglement et par conservatisme, on fait échouer le projet, car ils se considéraient comme des "producteurs de contenus" et rien d'autre, refusant de se préoccuper de l'économie du secteur. La production d'information, sauf cas exceptionnels, n'a jamais été rentable. C'est un produit d'appel qui a toujours été financé par des offres annexes (les petites annonces par exemple). Aujourd'hui encore, combien de français n'achètent un titre de la PQR (presse quotidienne régionale) que pour les obsèques et les résultats sportifs locaux ?

Avant d'aller taper sur les internautes, il faudrait que le monde de la presse, journalistes et patrons, s'interrogent sur ce qu'ils sont et se remettent un peu en cause. Les journalistes vivent beaucoup sur des mythes et des illusions (ah, Albert Londres..), qui permettent de se prendre pour des héros ou des intellectuels alors que le public leur demande avant tout d'être des tiers de confiance dans leur rapport au monde. C'est par ce biais de la création de communautés basées sur la confiance que le journalisme pourra trouver un équilibre économique, car si les gens ne veulent pas payer pour des "contenus", ils sont prêts à le faire pour des "appartenances".

jeudi 17 mars 2016

Faut-il bruler le cardinal Barbarin ?

Mes lecteurs habituels savent que je n'ai guère d'indulgence pour l'église catholique et ses prélats. Mais je dois avouer que le lynchage médiatique dont est victime le cardinal Barbarin me dérange, surtout quand les coups viennent de membres du gouvernement, qui se joignent à la meute, en bafouant la présomption d'innocence et le sens de la laïcité.

Il faut d'abord poser les faits. Il est reproché au cardinal Barbarin d'avoir maintenu en fonction, voire promu, des prêtres qui avaient commis des attouchements, parfois sur des mineurs. L'église catholique paie un passé pas glorieux, où les affaires de pédophilie et d'agressions sexuelles étaient systématiquement étouffées. Même si une purge a eu lieu, il reste encore pas mal de "cadavres dans les placards" et d'affaires qui peuvent remonter à la surface. Eu égard à la sensibilité autour des questions de pédophilie, la ligne de défense médiatique basée sur "les faits sont prescrits" ou "il n'a été condamné qu'à du sursis" n'est pas tenable. Le pédophile est devenu le paria de l'époque, le criminel qui mérite le bannissement (faute de pouvoir le faire monter sur l'échafaud). Barbarin paie (cher) le fait d'avoir sous-estimé cela.

Pourtant, il pourrait se défendre de manière intelligente. Déjà, il pourrait communiquer davantage, en prenant l'initiative, plutôt que de subir les assauts de la meute. Il pourrait mettre en avant que, tout en reconnaissant la gravité des faits, arguer que c'est à la justice de faire son travail en punissant les coupables. La hiérarchie catholique a d'ailleurs, depuis une dizaine d'années, cessé de couvrir et a encouragé les victimes à porter les affaires devant les tribunaux. Là où le cardinal Barbarin peut porter le fer, c'est sur la question "une fois qu'ils ont payé leur dette à la société, on en fait quoi ?". Faut-il "virer" tous les prêtres qui ont commis des agressions sexuelles ? C'est une décision qui n'est sans doute pas de son ressort mais relève plutôt de Rome. A partir du moment où certains, les cas les moins "graves" où ceux qui n'ont pas pénalement condamnés, peuvent rester prêtres, on en fait quoi ?

C'est là qu'on voit ceux qui ont eu, ou pas, des responsabilités réelles, qui ont eu à gérer des cas problématiques en ayant l'obligation de trouver une solution. Quand vous avez sur les bras un curé qui a été coupable de faits répréhensibles, mais prescrits, qu'il n'a donc pas été condamné, est-ce à vous, autorité hiérarchique, de vous substituer à la justice et de sanctionner ? Compliqué... Dans ces situations, les responsables trouvent en général des solutions un peu "batardes". Combien d'alcooliques et de dépressifs ont été mutés dans les services d'archives ou dans des placards, que ce soit dans les collectivités ou les grandes entreprises ? Quand on regarde la situation du cardinal Barbarin comme celle d'un DRH, qui doit faire avec le personnel en place, avec en plus les problèmes de recrutement que connait l'église catholique, on peut avoir un autre regard. Cela ne vaut pas absolution, et il peut-être fait de mauvais choix. Mais on peut au moins faire l'effort d'essayer de le comprendre, et de voir que la responsabilité ne repose pas sur ses seules épaules (même si c'est lui qui paie).

Le véritable fond du problème, c'est le sort des anciens condamnés qui ont purgé leur peine, et à qui la vox populi impose une sorte de "rétention de sûreté". Faut-il "défendre les siens" ? Faut-il reculer et les lâcher ? C'est là que les ministres-lyncheurs pourraient se retrouver en difficulté. Même si les exemples les plus frappants sont à droite (Balkany...) on trouve aussi à gauche des "politiques corrompus", équivalents du "prêtre pédophile" qui sont traités avec indulgence par les chefs de parti. Que penser de la situation du sénateur Kaltenbach, condamné en première instance (il a fait appel) à un an de prison ferme pour corruption, et toujours membre du groupe PS au Sénat ? Les responsables politiques me semblent assez mal placés pour venir critiquer le cardinal Barbarin...

jeudi 10 mars 2016

La médaille du prince saoudien

L'attribution de la légion d'honneur au prince héritier d'Arabie Saoudite fait jaser depuis que la nouvelle est parue. Causette a réussi à se procurer l'échange de mails entre les diplomates et l'Elysée. Il est éclairant, et contrairement à ce que dit Causette, absolument pas scandaleux.

Dans la diplomatie, le fait qu'un pays soit "gentil" et "propre sur lui" n'est qu'un facteur d'appréciation parmi d'autres. D'abord parce qu'aucun pays n'est "gentil" quand chacun défend avant tout ses intérêts. L'image d'un pays dépend de tellement de choses, parfois totalement irrationnelles. L'Arabie Saoudite n'a pas bonne presse. Certes, il y a des raisons objectives à cela, mais c'est aussi parce qu'il s'agit d'un pays d'une autre aire de civilisation que celle de l'Occident, et qui l'affirme assez bruyamment. La politique diplomatique d'un pays se doit de tenir compte de cela, mais ne peut pas se fonder uniquement là dessus. Les considérations géo-politiques sont autrement plus importantes.

Or, l'Arabie Saoudite est un pays qui compte dans sa zone. Il est le voisin de pays en guerre civile, l'Irak et la Syrie (où il joue un jeu trouble, mais ça, c'est encore autre chose), dans une zone productrice de pétrole dont nous avons absolument besoin. Même corrompue, la famille royale d'Arabie Saoudite est encore là pour quelques temps. L'actuel roi, Salmane, est âgé de 80 ans, et n'est pas en très bonne santé. Autour de lui, tous le savent, et une véritable guerre de succession est en train de se livrer, le roi Salmane cherchant à placer son fils, âgé de 30 ans. Il aurait bien aimé le mettre prince héritier, mais il a du se résoudre à laisser cette place à son neveu, Mohammed Ben Nayef, ministre de l'Intérieur, qu'il n'a pas pu écarter.

Dans le cadre de cette lutte de pouvoir, le prince héritier, âgé de 56 ans, donc potentiellement roi pendant une vingtaine d'années, fait une tournée à l'étranger afin de se donner une stature internationale, qui conforte sa position en Arabie Saoudite. Il demande à la France de lui donner une breloque, qui puisse montrer qu'il a de bonnes relations avec notre pays. Ça ne coûte pas un centime, et c'est très fréquent qu'un important officiel étranger soit décoré de la légion d'honneur. Entre ce que le coût d'un refus et celui d'une acceptation, la balance est vite faite. L'échange de mails est très intéressant, car il montre que l'ambassadeur de France en Arabie Saoudite est conscient du "risque d'image", et propose de prendre quelques précautions, comme par exemple ne pas remettre la décoration devant un parterre de photographes. Mais en même temps, il explique qu'au regard des enjeux de cette visite, il n'y a pas à hésiter. Son analyse est parfaitement recevable et conforme aux canons de l'action diplomatique. Paris abonde dans son sens et l'affaire ne suscite pas plus de discussions que nécessaire.

Remettre cette décoration au prince héritier d'Arabie Saoudite n'est en rien décerner un brevet de vertu à ce pays. La remise s'est faite en catimini, sur la demande du saoudien. Cela aurait été autre chose si l'initiative était venue de la France, et que la remise s'était faite en grande pompe. Qu'il y ait des indignations vertueuses venant de militants de droits de l'homme, je peux comprendre. L'Arabie Saoudite n'est pas très conforme aux standards qu'ils promeuvent, et l'activisme politique fait feu de tout bois. Mais que la Presse embraye, c'est plus gênant, car cela révèle soit un parti pris militant, soit une incapacité à analyser un évènement dans toute sa complexité. Deux fautes professionnelles à mes yeux...

jeudi 11 février 2016

Un gouvernement à son image

Le remaniement du 11 février nous donne l'image du dernier gouvernement de la présidence Hollande. Une équipe complètement à son image. Et ce n'est pas beau à voir.

Sur le positionnement politique, c'est du monocolore, et surtout du terne. Depuis le départ de Christiane Taubira, il n'y a plus de ministres réellement "de gauche" et encore moins de personnalités flamboyantes, sauf peut-être Ségolène Royal, mais comme elle est complètement incontrôlable, c'est plutôt une mauvaise chose qu'elle soit flamboyante. Il n'y a que de l’apparatchik gestionnaire de centre gauche, qui n'ont jamais eu un autre métier. Personne de la "société civile". A cela, il faut rajouter une absence complète de colonne vertébrale idéologique : Ayrault, Sapin, Cazeneuve, Le Drian, Macron... Ce dernier est le seul à assumer ce qu'il est, les autres continuent à essayer de faire croire qu'ils sont de gauche. C'est du Hollande à l'état pur, et je comprend que les gens de gauche n'arrivent pas à se reconnaitre dans cette équipe.

Le recrutement ne se fait pas sur la compétence mais sur la fidélité ou des raisons purement tactiques. Jean-Michel Baylet, Emmanuelle Cosse et Jean-Vincent Placé au gouvernement, c'est quand même énorme. Malgré toutes leurs casseroles, leur image déplorable, ils deviennent ministres. C'est juste à pleurer, même si tactiquement, c'est finement joué. La nomination de Baylet permet de sécuriser l'alliance politique avec les radicaux de gauche. L'arrivée de Jean-Vincent Placé, alors que François de Rugy reste dehors, c'est également splendide. L'UDE, ce rassemblement des écologistes-qui-vont-a-la-soupe va exploser en vol. Pareil pour EELV, qui va passer son temps et son énergie à expliquer que l'arrivée de sa chef au gouvernement, ce n'est pas un ralliement du parti à François Hollande. Tout ça en échange d'un référendum sur l'implantation d'un aéroport en province...

Enfin, l'hypocrisie sur la parité et la diversité est phénoménale. Je ne sais pas si c'est calculé, mais un ministère regroupant Famille, Enfance et droits des femmes, et confié à une femme, ça fait un peu ghetto. Quand on regarde la composition du gouvernement, tous les postes régaliens sont confiés à des hommes. Une parité en trompe-l'oeil, que Hollande tente de dissimuler en créant un secrétariat d'Etat à l'égalité réelle. Un intitulé aussi bullshit, on ne l'avait pas fait depuis le ministère du Temps libre, en 1981. La titulaire du poste n'aura pas trop des 14 mois qui restent pour essayer de savoir ce qu'est l'égalité réelle. Ce n'est pas avec ça qu'on va aller loin.

Tout est prêt pour une dernier sprint où ce gouvernement va mettre en place les bases d'un état de police, avec des pouvoirs étendus pour "l'autorité administrative" et une mise à l'écart des juges. La politique économique et sociale restera sur la même lancée : protéger les rentes, en achetant à bas prix un bout de paix sociale. Le tout avec une absence de renouvellement dont la composition de ce dernier gouvernement Valls est une illustration frappante. "L'immobilisme est en marche, rien ne pourra l'arrêter" (proverbe radical).

mardi 9 février 2016

L'instrumentalisation de la démagogie

Les critiques contre l'absentéisme des députés sont récurrentes, en particulier concernant leur assiduité en séance publique. Il est vrai que l'image de l'hémicycle quasi vide n'est pas très belle à voir. Quand on veut faire de la démagogie sur le sujet, on gagne à tous les coups, tellement l'image est "parlante". Or, il n'y a rien de plus menteur qu'une image, quand la légende est fausse.

Lundi 8 février au soir, il y avait 136 députés en séance publique. Pour un lundi soir, c'est exceptionnellement élevé, quasiment un record. Pourtant, certains ont trouvé à redire, arguant que "76% des députés" n'étaient pas présents, alors que selon eux, tous auraient dû être présents. Qu'une prise de position marquée par une ignorance des processus de décision vienne de personnes qui n'y connaissent rien et se fondent sur des mythes, je peux encore comprendre. Mais quand c'est le fait de députés, qui savent parfaitement à quoi s'en tenir, ou de personnes qui se présentent comme des "intellectuels", c'est plus dérangeant.

Un texte comme la réforme constitutionnelle a fait l'objet de débats très importants depuis son annonce par François Hollande, au Congrès du 16 novembre. Dans les médias, dans les instances des partis, et bien entendu, à l'Assemblée. Le texte a été longuement examiné en commission, dans une salle pleine comme un oeuf. Plusieurs réunions de groupe parlementaires, à droite comme à gauche, y ont été consacrées, sans compter les rencontres en petits groupes entre le gouvernement et des députés. On ne peut pas dire que le texte ait été examiné en catimini, ni que les députés ont été absents.

Arrive le passage en séance publique. En général, à ce stade, les choses se sont déjà cristallisées, les arbitrages ont été rendus et il s'agit surtout d'avaliser officiellement des choix déjà faits. Pour cela, il suffit juste que la majorité s'assure d'être en nombre suffisant pour emporter les votes. La séance publique est donc un théâtre, où les oppositions et les clivages se mettent en scène. Ce n'est pas l'endroit où, avec une unité de temps et de lieu, la délibération accoucherait d'un compromis. Un tel processus décisionnel relève du mythe et de la fable. Croire que, sans rien y connaitre avant, il suffit d'écouter des débats pendant quelques heures pour se forger une opinion sur des sujets complexes, c'est une illusion complète. Nous sommes dans un système politique où les choix ne sont pas individuels, mais élaborés au sein des groupes, avec des spécialistes.

La séance publique n'est donc qu'un moment du processus de décision. Mais il est le seul à être véritablement "visible", d'où le risque de voir les ignorants le considérer comme le seul moment de la décision. Le travail des élus et de ceux qui se disent "intellectuels" est d'expliquer la réalité des choses, que l'Assemblée nationale n'est qu'une étape, par la plus importante en termes décisionnel, d'un parcours qui débute au sein du gouvernement, passe par les médias et souvent, se termine au conseil constitutionnel. Se focaliser sur le seul examen en séance plénière est une illusion d'optique. Même si elle est difficile à déraciner, il faut tout faire pour ouvrir le champ, et amener le regard des citoyens sur les "autres endroits de la décision" afin qu'ils puissent avoir une meilleure idée de la manière dont la loi s'est faite, et ainsi, pouvoir critiquer de manière pertinente le travail de leurs élus.

mercredi 27 janvier 2016

Urvoas n'est pas une menace pour les libertés

La nomination surprise de Jean-Jacques Urvoas comme ministre de la Justice, ce matin, a suscité des commentaires négatifs chez certains défenseurs des "libertés numériques", complaisamment relayées par Le Monde qui trouve ainsi l'occasion d'un papier facile à base de tweets et d'alarmisme. Je ne partage absolument pas cette inquiétude, et j'estime même que les Libertés publiques seront sans doute mieux protégées par Jean-Jacques Urvoas que par Christiane Taubira.

Il faut commencer par dire les choses telles qu'elles sont : sortis du symbolique mariage pour tous, le bilan des 4 ans de Christiane Taubira à la chancellerie est vide. Elle n'a rien foutu ! L'arsenal répressif hérité de Sarkozy, avec la rétention de sûreté et les peines planchers (on me dit qu'elles ont été supprimées) est toujours là. Il n'y a pas eu la moindre tentative d'y toucher. Sur de nombreuses lois, comme par exemple la loi Macron ou la loi Renseignement, le ministère de la justice était aux abonnés absents, et a laissé le champ libre aux autres. Qui peut me dire une loi qui vienne véritablement de Taubira, dont elle a pris l'initiative et qu'elle a porté de bout en bout ? Il n'y en a pas. Citer René Char ne suffit pas à faire de vous un bon ministre de la justice !

La différence avec Jean-Jacques Urvoas va se faire sentir assez rapidement. Non seulement il est bosseur, mais en plus, il connait ses dossiers. Il a suivi tous les dossiers brûlants du moment (état d'urgence, déchéance de nationalité...) comme président de la commission des Lois, et a sans aucun doute des idées arrêtées sur ce qu'il faut faire, ou pas. On peut compter sur son sale caractère de breton pour ne pas lâcher facilement et défendre son bout de gras dans les arbitrages (même si ça ne suffit pas toujours pour les gagner).

Reste à savoir quelle attitude peut avoir Jean-Jacques Urvoas sur la politique de recul des libertés publiques, initié en France depuis pas mal de temps, avec une accélération depuis les attentats de novembre. Je dois avouer que les apparences ne plaident pas toujours pour lui. Son attitude butée lors de l'examen de la loi Renseignement et ses petites attaques contre les "exégètes amateurs" ne sont pas à son honneur. Mais il faut savoir dépasser ce genre de détails, et analyser les faits.

Certes, la loi sur le Renseignement contient des trucs pas très cleans, comme les "algorithmes" ou l'extension de l'espionnage numérique par les services de renseignements. Mais peut-on en accuser Urvoas ? Normalement, il ne revient pas à un président de commission de prendre l'initiative d'une loi. Or, c'est lui qui a poussé, avec difficulté au début, le fait qu'il y ait une loi sur le Renseignement. L'idée de base est d'encadrer dans la loi des pratiques qui existent et existeront de toute manière, loi ou pas loi. C'est le principe du moindre mal qui prévaut, et je pense que c'est une bonne chose. Malheureusement, le pragmatisme est une vertu incomprise des militants et en particuliers des geeks militants. Lors de l'examen de cette loi, il a certainement vu arriver une "liste de courses" venant de la police et des services de renseignement. Il n'a pas pu dire non à tout. Je pense qu'on se rendra vraiment compte de ce qu'on a évité à ce moment là quand on lira la future loi sur la procédure pénale, qui risque de contenir tout ce que le gouvernement n'a pas pu ou n'a pas osé mettre dans le loi Renseignement.

Ce qu'on oublie de voir, c'est l'action de Jean-Jacques Urvoas sur l'état d'urgence. C'est lui qui a lancé la machine du contrôle parlementaire, en le faisant inscrire dans la loi sur l'état d'urgence, et en le mettant concrètement en place. C'est la première fois qu'un tel dispositif est mis en place, avec une série de visites sur le terrain. Je ne me fais pas d'illusion sur l'efficacité de ce dispositif sur les débordements, il a été sans doute assez partiel. Mais il a pu contribuer à mettre une pression sur le ministère de l'Intérieur, pour répondre aux questions. Rien que cela a obligé Cazeneuve à mettre en place les outils pour faire remonter l'information depuis le terrain. Pareil, des visites sur place de parlementaires (dont un de l'opposition), c'est jamais une perspective agréable pour un préfet. Ce que l'on peut reprocher à Jean-Jacques Urvoas est la "discrétion" dans la communication : auditions à huis-clos, pas de compte rendu réel de l'efficacité de ses visites. En même temps, il ne peut pas non plus poignarder son propre gouvernement et son "ami" Valls.

Je n'ai donc aucune inquiétude sur l'attitude que peut avoir Jean-Jacques Urvoas sur la question des libertés publiques. Ce que l'on peut craindre est de le voir pris dans la lourde machine gouvernementale et administrative, au point de paralyser son action. En effet, je ne sais pas si un garde des sceaux, même de bonne volonté, pèse lourd face à la technocratie du complexe "militaro-policier", en roue libre depuis le 13 novembre. Il existe tellement de contraintes, de processus de décisions complexes, d'enjeux électoraux, qui obligent au compromis et peuvent mener à l'inertie.

Je préfère, pour les libertés publiques, voir Jean-Jacques Urvoas à la chancellerie plutôt que Christiane Taubira. Mais je ne suis pas sûr que cela puisse arrêter le recul ahurissant des libertés que vit notre pays depuis bientôt 3 mois. Le rouleau compresseur est lancé, et je ne crois pas aux super-héros.

samedi 9 janvier 2016

Pour en finir avec la présidentielle

L'un des obstacles à la rénovation de la vie politique est le poids du président de la République dans le dispositif institutionnel. Tout le monde considère qu'il est trop fort, et que la focalisation de la vie politique sur la seule élection présidentielle pose un véritable problème démocratique. Maintenant que les élections régionales sont passées, et que ce sont les présidentielles qui sont en ligne de mire, nous allons le constater douloureusement.

Bien que le problème soit identifié, les propositions de réformes sont rares. Il suffirait pourtant de pas grand chose, dans la Constitution, pour rétablir un équilibre. Beaucoup de pays ont un président élu au suffrage universel (Pologne, Roumanie, Portugal...) sans qu'il soit pour autant au coeur du pouvoir. Bien au contraire, dans ces pays, c'est le Premier ministre, issu du résultat des élections législatives, qui dirige effectivement le pays. Le président y est un arbitre et un contre-pouvoir, une position qui était initialement celle des constituants de 1958, avant que la réforme constitutionnelle de 1962 couplée avec le résultat des législatives de la même année, ne viennent complètement déséquilibrer la pratique.

Dominique Rousseau propose, dans "radicaliser la démocratie", d'enlever au chef de l'Etat la présidence du conseil des ministres, qui se tiendrait à Matignon, sous la présidence du Premier ministre. Ce serait déjà un grand pas, car le président se retrouverait en retrait des décisions gouvernementales, sans capacité d'action sur le quotidien. Mais ce n'est pas suffisant. Il faut aussi enlever au président le pouvoir de nomination du chef du gouvernement, en le chargeant uniquement de "proposer" un Premier ministre, qui serait ensuite investi par un vote de l'Assemblée. Les choses seraient claires sur l'origine de la légitimité politique du gouvernement.

Enfin, il est nécessaire d'encadrer le pouvoir de dissolution de l'Assemblée, que le président peut utiliser à sa guise, sur un simple caprice ou un calcul politique, comme en 1997. Le président ne pourrait dissoudre que si, pendant un délai donné, un premier ministre n'a pas pu être investi par l'Assemblée. Le président ne fait que constater un blocage politique réel et en tire les conséquences. Si un gouvernement est renversé, mais qu'un autre est investi (avec une majorité différente), il n'y a pas de blocage, donc pas de dissolution possible. Cela enlèvera beaucoup de son tranchant à cette arme qui sert avant tout de dissuasion nucléaire pour députés frondeurs. En prime, mais c'est facultatif, on peut rallonger le mandat présidentiel, afin qu'il ne coïncide pas avec celui des députés.

Si on veut en finir définitivement avec le système de la 5eme république "façon 1962", il faut instaurer la proportionnelle, car l'un des piliers de cette constitution de 1962, c'est l'existence du fait majoritaire. Les présidents ont toujours eu une majorité (plus ou moins solide) à leur disposition, rien qu'avec les députés de leur parti. C'est beaucoup plus facile, dans ce cas, de mettre les députés au pas, alors que s'il faut constituer une coalition, ça se complique. Une majorité absolue issue d'un seul parti n'a jamais intérêt à une dissolution, alors qu'au sein d'une coalition, l'un des partenaires peut y trouver son intérêt, et donc provoquer une crise politique. Cela obligera également le chef du gouvernement à composer avec des partenaires, et donc à négocier les décisions. C'est toute la pratique de décision gouvernementale, basée sur les réunions interministérielles peuplées de fonctionnaires et de conseillers de cabinets, qui s'en trouverait chamboulé.

Nous aurions ainsi une vie politique "normale", à l'image de ce qui se passe chez tous nos voisins européens, où les gouvernements de coalition sont fréquents et où c'est le chef du gouvernement qui dirige le pays, en étant responsable devant les députés et le peuple lors des élections.

jeudi 7 janvier 2016

Radicaliser la démocratie

Je viens de terminer la lecture de "Radicaliser la démocratie", écrit par Dominique Rousseau, "ponte" du droit constitutionnel en France (Prof à Paris 1, membre de diverses commissions, ancien du CSM). Il y livre une vision stimulante de notre démocratie et esquisse des propositions d'évolutions. Le premier intérêt de ce livre est de voir qu'il existe encore, au sein de "l'élite" intellectuelle, une vraie pensée politique, avec une critique lucide des institutions actuelles. Que l'on soit d'accord ou pas avec l'auteur, la lecture de ce livre apporte quelque chose, car il y a du fond.

Dominique Rousseau part du constat que nos institutions sont déséquilibrées. La fameuse séparation des pouvoirs n'existe plus, et il est illusoire de croire que le législatif contrôle l'exécutif. Nous sommes dans une monarchie républicaine, où tout est concentré entre les mains du chef de l'Etat, avec des contre-pouvoirs insuffisants. Ce raisonnement prend encore plus de sens quand on lit l'avant projet de loi du gouvernement, qui déshabille les juges judiciaires au profit des préfets, des procureurs et de la juridiction administrative. Or, aux yeux de Dominique Rousseau, la magistrature est le seul véritable contre-pouvoir dans ce pays. Au lieu de l'affaiblir, il faudrait la renforcer, en lui donnant réellement son indépendance. Le libéral que je suis ne peux qu'approuver une telle position !

Il développe également un concept, la "démocratie continue", refusant de limiter les possibilités d'expression politique au seul vote. La démocratie, ce n'est pas "vote une fois tous les 5 ans et ferme là entre-temps". Pour lui, il faut organiser un fonctionnement démocratique qui revoit le partage des tâches entre représentants et représentés, mettant en avant la nécessité d'une délibération. Il tord le cou, au passage, à la démocratie soi disant "directe" et au référendum, pratique anti-démocratique. Dans ce cadre, on demande aux citoyens d'intervenir en bout de course, pour dire oui ou non à une question posée par d'autres, à l'issue de débats réservés à une élite. La véritable participation citoyenne est celle qui peut intervenir "en temps utile", quand la décision n'est pas encore écrite, quand les options sont encore ouvertes. Là encore, j'approuve complètement.

Il va plus loin, en affirmant qu'une institution peut être démocratique, quand bien même elle n'est pas issue du suffrage. Les juges, par exemple, ne sont pas élus, et quand on voit ce qui sort des urnes, en France, il est souhaitable de ne pas en arriver là. Pour autant, par leur rôle de contre-pouvoir, ils occupent une place irremplaçable et contribuent au bon fonctionnement de la démocratie. Même si je partage son point de vue encore, je dois avouer que la proposition est audacieuse et quelque peu "contre-intuitive", tant la légitimité issue du suffrage est considérée comme la seule qui vaille. Mais cela reste acceptable si les juges non élus ne sont pas au pouvoir, mais chargés de contrôler le pouvoir, prenant ainsi les politiques à revers. Le bon gouvernement, au yeux de Dominique Rousseau, est celui qui doit des comptes "politiques" au peuple et "juridiques" aux juges.

Je suis moins convaincu par les propositions concrètes, notamment par les "conventions de citoyens" ou par l'idée d'une "assemblée sociale délibérative", qui revient à donner un pouvoir législatif au conseil économique et social (dont la composition est complètement revue). Techniquement, je ne vois pas comment cela va fonctionner, et le détail du fonctionnement institutionnel n'est pas très élaboré (pourtant, c'est un constitutionnaliste...). Je pense que l'erreur est de continuer à penser qu'il faille une assemblée de personnes physiques pour qu'une "délibération" ait lieu. Je crois, au contraire, que le débat peut se faire de manière dématérialisée. L'exemple de Wikipédia est fascinant à observer, car une véritable gouvernance, très complexe, s'est mise en place, arrivant à décider au terme de débats. Certes, c'est un peu bordélique, interminable et souvent violent, mais de fait, ça fonctionne.

Le véritable enjeu n'est pas la décision formelle, mais le débat qui a précédé et a permis d'aboutir à cette décision. Actuellement, tout se passe dans les couloirs et les antichambres des ministères, entre lobbies et hauts fonctionnaires. Le bon peuple ne voit le débat devenir public qu'une fois la décision prise, et que seuls des détails changeront. Le débat parlementaire n'est souvent qu'une parodie de démocratie, car il intervient trop tard. Tout se joue lors des réunions interministérielles (les fameuses RIM) qui arrêtent la position du gouvernement. Une fois dans l'hémicycle, une proposition intelligente pourra être balayée par un "défavorable" venu du banc du gouvernement, alors que les âneries contenues dans le texte seront massivement votées par des députés godillots. Ce n'est pas une assemblée de plus qui va changer le vice fondamental du système, mais la transparence complète du processus de décision au sein du gouvernement et des administrations.

vendredi 1 janvier 2016

La voie du collaboratif

J'ai envie de commencer l'année par une note un peu plus positive, sur les moyens de sortir du marasme dans lequel notre vie politique se trouve (et que je dénonce pas mal depuis quelques semaines). Les solutions existent pour en sortir, et je commence ici une réflexion, qui ne prétend pas délivrer des vérités, mais ouvrir des pistes. Les citoyens ne doivent plus rester les deux pieds dans le même sabot, à regarder la haute administration et les lobbies économiques faire leurs petits arrangements, sous le regard impuissant des élus.

Je crois fondamentalement qu'une nouvelle forme de pensée politique est en cours d'émergence. Elle vise à donner au citoyen un pouvoir politique qui ne passe pas uniquement par le vote (et entre-temps, "ferme ta gueule") mais qui puisse aussi organiser une forme de participation continue à la décision publique. L'open gov, le "gouvernement ouvert", thématique anglo-saxonne, arrive en France et progresse, même si on part de loin. les outils se mettent en place grâce au numérique, avec une poussée des thématiques autour de l'économie collaborative, montrant une réelle créativité. Des intellectuels français s'y mettent aussi, comme Dominique Rousseau ou Pierre Rosanvallon, et élaborent un outillage théorique autour de la nouvelle manière d'organiser la démocratie.

Toute une mouvance autour des mécanismes démocratiques se met en place, un peu plus laborieusement, il faut le dire. J'ai beaucoup de sympathie pour les collectifs qui veulent rénover la démocratie, comme "Ma voix", parlement et citoyens, Démocratie ouverte, Democratech, "La primaire", ou encore, dans un autre genre, la quadrature du net ou Transparency international. Tous ne sont pas au même niveau de maturité. C'est même encore un joyeux bordel immature, avec pas mal de bisounours, et quelques uns, quand même, qui arrivent à construire quelque chose qui tient la route. L'ensemble a encore besoin de se fédérer, de mieux connaitre les réalités de l'exercice du pouvoir et d'acquérir une armature intellectuelle solide qui puisse porter politiquement les revendications. Mais les volontés et le potentiel sont là, ce qui est déjà beaucoup.

Cela demande de travailler, d'y passer du temps. Cela va éliminer beaucoup de monde dans un premier temps, celui de la montée en puissance, où ceux qui se contentent de "liker" n'ont aucun rôle à jouer. Je ne peux qu'inviter ceux qui veulent agir à rejoindre ces collectifs, à se plonger dans des lectures. Rosanvallon et Rousseau sont très bien pour commencer, avant d'attaquer la littérature anglo-saxonne, bien plus abondante. Le simple réflexe de contacter (sans agressivité) ses élus, est déjà une bonne chose, car les changements ne passeront pas nécessairement par un renouvellement complet des élus actuels. Il y en a un certains nombre qui sont ouverts à ses nouvelles formes de démocratie (non, pas Ségolène...) et les autres sont majoritairement prisonniers d'un système qui ne leur laisse le choix qu'entre s'incliner et suivre ou partir.

Le renouveau démocratique passera par une renaissance de la société civile, qui doit avoir un rôle politique, au sens noble du terme. Je crois fondamentalement aux vertus de la délibération, qui est l'échange d'idées, de propositions, avec des débats et des controverses. C'est de ce processus que se dégage, progressivement, un projet politique, des lignes directrices et les élus ne sont pas les seuls à pouvoir remplir cette fonction. D'ailleurs, ils la remplissent assez mal, d'où le malaise actuel. Plutôt que de vouloir les remplacer, il est possible de les décharger d'une partie de leur tâche (ils ne vont pas tous apprécier) et d'organiser autrement la "gouvernance", en réinjectant les citoyens dans le processus décisionnel, qui est un continuum où le vote n'est que l'étape finale.

Tout cela passera par des procédures collaboratives, permises et facilitées par les outils numériques. Des projets comme Wikipédia ont permis de voir que c'est possible à organiser (même si c'est horriblement compliqué). Au delà des procédures, ce mouvement a aussi permis de dégager des valeurs et des attitudes, fondées sur l'écoute et la bienveillance, qui favorisent un bon fonctionnement démocratique. C'est la combinaison de tout cela qui peut nous amener à voir le bout du tunnel. Mais cela ne se fera pas tout seul...