Authueil

Aller au contenu | Aller au menu | Aller à la recherche

mercredi 27 janvier 2016

Urvoas n'est pas une menace pour les libertés

La nomination surprise de Jean-Jacques Urvoas comme ministre de la Justice, ce matin, a suscité des commentaires négatifs chez certains défenseurs des "libertés numériques", complaisamment relayées par Le Monde qui trouve ainsi l'occasion d'un papier facile à base de tweets et d'alarmisme. Je ne partage absolument pas cette inquiétude, et j'estime même que les Libertés publiques seront sans doute mieux protégées par Jean-Jacques Urvoas que par Christiane Taubira.

Il faut commencer par dire les choses telles qu'elles sont : sortis du symbolique mariage pour tous, le bilan des 4 ans de Christiane Taubira à la chancellerie est vide. Elle n'a rien foutu ! L'arsenal répressif hérité de Sarkozy, avec la rétention de sûreté et les peines planchers (on me dit qu'elles ont été supprimées) est toujours là. Il n'y a pas eu la moindre tentative d'y toucher. Sur de nombreuses lois, comme par exemple la loi Macron ou la loi Renseignement, le ministère de la justice était aux abonnés absents, et a laissé le champ libre aux autres. Qui peut me dire une loi qui vienne véritablement de Taubira, dont elle a pris l'initiative et qu'elle a porté de bout en bout ? Il n'y en a pas. Citer René Char ne suffit pas à faire de vous un bon ministre de la justice !

La différence avec Jean-Jacques Urvoas va se faire sentir assez rapidement. Non seulement il est bosseur, mais en plus, il connait ses dossiers. Il a suivi tous les dossiers brûlants du moment (état d'urgence, déchéance de nationalité...) comme président de la commission des Lois, et a sans aucun doute des idées arrêtées sur ce qu'il faut faire, ou pas. On peut compter sur son sale caractère de breton pour ne pas lâcher facilement et défendre son bout de gras dans les arbitrages (même si ça ne suffit pas toujours pour les gagner).

Reste à savoir quelle attitude peut avoir Jean-Jacques Urvoas sur la politique de recul des libertés publiques, initié en France depuis pas mal de temps, avec une accélération depuis les attentats de novembre. Je dois avouer que les apparences ne plaident pas toujours pour lui. Son attitude butée lors de l'examen de la loi Renseignement et ses petites attaques contre les "exégètes amateurs" ne sont pas à son honneur. Mais il faut savoir dépasser ce genre de détails, et analyser les faits.

Certes, la loi sur le Renseignement contient des trucs pas très cleans, comme les "algorithmes" ou l'extension de l'espionnage numérique par les services de renseignements. Mais peut-on en accuser Urvoas ? Normalement, il ne revient pas à un président de commission de prendre l'initiative d'une loi. Or, c'est lui qui a poussé, avec difficulté au début, le fait qu'il y ait une loi sur le Renseignement. L'idée de base est d'encadrer dans la loi des pratiques qui existent et existeront de toute manière, loi ou pas loi. C'est le principe du moindre mal qui prévaut, et je pense que c'est une bonne chose. Malheureusement, le pragmatisme est une vertu incomprise des militants et en particuliers des geeks militants. Lors de l'examen de cette loi, il a certainement vu arriver une "liste de courses" venant de la police et des services de renseignement. Il n'a pas pu dire non à tout. Je pense qu'on se rendra vraiment compte de ce qu'on a évité à ce moment là quand on lira la future loi sur la procédure pénale, qui risque de contenir tout ce que le gouvernement n'a pas pu ou n'a pas osé mettre dans le loi Renseignement.

Ce qu'on oublie de voir, c'est l'action de Jean-Jacques Urvoas sur l'état d'urgence. C'est lui qui a lancé la machine du contrôle parlementaire, en le faisant inscrire dans la loi sur l'état d'urgence, et en le mettant concrètement en place. C'est la première fois qu'un tel dispositif est mis en place, avec une série de visites sur le terrain. Je ne me fais pas d'illusion sur l'efficacité de ce dispositif sur les débordements, il a été sans doute assez partiel. Mais il a pu contribuer à mettre une pression sur le ministère de l'Intérieur, pour répondre aux questions. Rien que cela a obligé Cazeneuve à mettre en place les outils pour faire remonter l'information depuis le terrain. Pareil, des visites sur place de parlementaires (dont un de l'opposition), c'est jamais une perspective agréable pour un préfet. Ce que l'on peut reprocher à Jean-Jacques Urvoas est la "discrétion" dans la communication : auditions à huis-clos, pas de compte rendu réel de l'efficacité de ses visites. En même temps, il ne peut pas non plus poignarder son propre gouvernement et son "ami" Valls.

Je n'ai donc aucune inquiétude sur l'attitude que peut avoir Jean-Jacques Urvoas sur la question des libertés publiques. Ce que l'on peut craindre est de le voir pris dans la lourde machine gouvernementale et administrative, au point de paralyser son action. En effet, je ne sais pas si un garde des sceaux, même de bonne volonté, pèse lourd face à la technocratie du complexe "militaro-policier", en roue libre depuis le 13 novembre. Il existe tellement de contraintes, de processus de décisions complexes, d'enjeux électoraux, qui obligent au compromis et peuvent mener à l'inertie.

Je préfère, pour les libertés publiques, voir Jean-Jacques Urvoas à la chancellerie plutôt que Christiane Taubira. Mais je ne suis pas sûr que cela puisse arrêter le recul ahurissant des libertés que vit notre pays depuis bientôt 3 mois. Le rouleau compresseur est lancé, et je ne crois pas aux super-héros.

samedi 9 janvier 2016

Pour en finir avec la présidentielle

L'un des obstacles à la rénovation de la vie politique est le poids du président de la République dans le dispositif institutionnel. Tout le monde considère qu'il est trop fort, et que la focalisation de la vie politique sur la seule élection présidentielle pose un véritable problème démocratique. Maintenant que les élections régionales sont passées, et que ce sont les présidentielles qui sont en ligne de mire, nous allons le constater douloureusement.

Bien que le problème soit identifié, les propositions de réformes sont rares. Il suffirait pourtant de pas grand chose, dans la Constitution, pour rétablir un équilibre. Beaucoup de pays ont un président élu au suffrage universel (Pologne, Roumanie, Portugal...) sans qu'il soit pour autant au coeur du pouvoir. Bien au contraire, dans ces pays, c'est le Premier ministre, issu du résultat des élections législatives, qui dirige effectivement le pays. Le président y est un arbitre et un contre-pouvoir, une position qui était initialement celle des constituants de 1958, avant que la réforme constitutionnelle de 1962 couplée avec le résultat des législatives de la même année, ne viennent complètement déséquilibrer la pratique.

Dominique Rousseau propose, dans "radicaliser la démocratie", d'enlever au chef de l'Etat la présidence du conseil des ministres, qui se tiendrait à Matignon, sous la présidence du Premier ministre. Ce serait déjà un grand pas, car le président se retrouverait en retrait des décisions gouvernementales, sans capacité d'action sur le quotidien. Mais ce n'est pas suffisant. Il faut aussi enlever au président le pouvoir de nomination du chef du gouvernement, en le chargeant uniquement de "proposer" un Premier ministre, qui serait ensuite investi par un vote de l'Assemblée. Les choses seraient claires sur l'origine de la légitimité politique du gouvernement.

Enfin, il est nécessaire d'encadrer le pouvoir de dissolution de l'Assemblée, que le président peut utiliser à sa guise, sur un simple caprice ou un calcul politique, comme en 1997. Le président ne pourrait dissoudre que si, pendant un délai donné, un premier ministre n'a pas pu être investi par l'Assemblée. Le président ne fait que constater un blocage politique réel et en tire les conséquences. Si un gouvernement est renversé, mais qu'un autre est investi (avec une majorité différente), il n'y a pas de blocage, donc pas de dissolution possible. Cela enlèvera beaucoup de son tranchant à cette arme qui sert avant tout de dissuasion nucléaire pour députés frondeurs. En prime, mais c'est facultatif, on peut rallonger le mandat présidentiel, afin qu'il ne coïncide pas avec celui des députés.

Si on veut en finir définitivement avec le système de la 5eme république "façon 1962", il faut instaurer la proportionnelle, car l'un des piliers de cette constitution de 1962, c'est l'existence du fait majoritaire. Les présidents ont toujours eu une majorité (plus ou moins solide) à leur disposition, rien qu'avec les députés de leur parti. C'est beaucoup plus facile, dans ce cas, de mettre les députés au pas, alors que s'il faut constituer une coalition, ça se complique. Une majorité absolue issue d'un seul parti n'a jamais intérêt à une dissolution, alors qu'au sein d'une coalition, l'un des partenaires peut y trouver son intérêt, et donc provoquer une crise politique. Cela obligera également le chef du gouvernement à composer avec des partenaires, et donc à négocier les décisions. C'est toute la pratique de décision gouvernementale, basée sur les réunions interministérielles peuplées de fonctionnaires et de conseillers de cabinets, qui s'en trouverait chamboulé.

Nous aurions ainsi une vie politique "normale", à l'image de ce qui se passe chez tous nos voisins européens, où les gouvernements de coalition sont fréquents et où c'est le chef du gouvernement qui dirige le pays, en étant responsable devant les députés et le peuple lors des élections.

jeudi 7 janvier 2016

Radicaliser la démocratie

Je viens de terminer la lecture de "Radicaliser la démocratie", écrit par Dominique Rousseau, "ponte" du droit constitutionnel en France (Prof à Paris 1, membre de diverses commissions, ancien du CSM). Il y livre une vision stimulante de notre démocratie et esquisse des propositions d'évolutions. Le premier intérêt de ce livre est de voir qu'il existe encore, au sein de "l'élite" intellectuelle, une vraie pensée politique, avec une critique lucide des institutions actuelles. Que l'on soit d'accord ou pas avec l'auteur, la lecture de ce livre apporte quelque chose, car il y a du fond.

Dominique Rousseau part du constat que nos institutions sont déséquilibrées. La fameuse séparation des pouvoirs n'existe plus, et il est illusoire de croire que le législatif contrôle l'exécutif. Nous sommes dans une monarchie républicaine, où tout est concentré entre les mains du chef de l'Etat, avec des contre-pouvoirs insuffisants. Ce raisonnement prend encore plus de sens quand on lit l'avant projet de loi du gouvernement, qui déshabille les juges judiciaires au profit des préfets, des procureurs et de la juridiction administrative. Or, aux yeux de Dominique Rousseau, la magistrature est le seul véritable contre-pouvoir dans ce pays. Au lieu de l'affaiblir, il faudrait la renforcer, en lui donnant réellement son indépendance. Le libéral que je suis ne peux qu'approuver une telle position !

Il développe également un concept, la "démocratie continue", refusant de limiter les possibilités d'expression politique au seul vote. La démocratie, ce n'est pas "vote une fois tous les 5 ans et ferme là entre-temps". Pour lui, il faut organiser un fonctionnement démocratique qui revoit le partage des tâches entre représentants et représentés, mettant en avant la nécessité d'une délibération. Il tord le cou, au passage, à la démocratie soi disant "directe" et au référendum, pratique anti-démocratique. Dans ce cadre, on demande aux citoyens d'intervenir en bout de course, pour dire oui ou non à une question posée par d'autres, à l'issue de débats réservés à une élite. La véritable participation citoyenne est celle qui peut intervenir "en temps utile", quand la décision n'est pas encore écrite, quand les options sont encore ouvertes. Là encore, j'approuve complètement.

Il va plus loin, en affirmant qu'une institution peut être démocratique, quand bien même elle n'est pas issue du suffrage. Les juges, par exemple, ne sont pas élus, et quand on voit ce qui sort des urnes, en France, il est souhaitable de ne pas en arriver là. Pour autant, par leur rôle de contre-pouvoir, ils occupent une place irremplaçable et contribuent au bon fonctionnement de la démocratie. Même si je partage son point de vue encore, je dois avouer que la proposition est audacieuse et quelque peu "contre-intuitive", tant la légitimité issue du suffrage est considérée comme la seule qui vaille. Mais cela reste acceptable si les juges non élus ne sont pas au pouvoir, mais chargés de contrôler le pouvoir, prenant ainsi les politiques à revers. Le bon gouvernement, au yeux de Dominique Rousseau, est celui qui doit des comptes "politiques" au peuple et "juridiques" aux juges.

Je suis moins convaincu par les propositions concrètes, notamment par les "conventions de citoyens" ou par l'idée d'une "assemblée sociale délibérative", qui revient à donner un pouvoir législatif au conseil économique et social (dont la composition est complètement revue). Techniquement, je ne vois pas comment cela va fonctionner, et le détail du fonctionnement institutionnel n'est pas très élaboré (pourtant, c'est un constitutionnaliste...). Je pense que l'erreur est de continuer à penser qu'il faille une assemblée de personnes physiques pour qu'une "délibération" ait lieu. Je crois, au contraire, que le débat peut se faire de manière dématérialisée. L'exemple de Wikipédia est fascinant à observer, car une véritable gouvernance, très complexe, s'est mise en place, arrivant à décider au terme de débats. Certes, c'est un peu bordélique, interminable et souvent violent, mais de fait, ça fonctionne.

Le véritable enjeu n'est pas la décision formelle, mais le débat qui a précédé et a permis d'aboutir à cette décision. Actuellement, tout se passe dans les couloirs et les antichambres des ministères, entre lobbies et hauts fonctionnaires. Le bon peuple ne voit le débat devenir public qu'une fois la décision prise, et que seuls des détails changeront. Le débat parlementaire n'est souvent qu'une parodie de démocratie, car il intervient trop tard. Tout se joue lors des réunions interministérielles (les fameuses RIM) qui arrêtent la position du gouvernement. Une fois dans l'hémicycle, une proposition intelligente pourra être balayée par un "défavorable" venu du banc du gouvernement, alors que les âneries contenues dans le texte seront massivement votées par des députés godillots. Ce n'est pas une assemblée de plus qui va changer le vice fondamental du système, mais la transparence complète du processus de décision au sein du gouvernement et des administrations.

vendredi 1 janvier 2016

La voie du collaboratif

J'ai envie de commencer l'année par une note un peu plus positive, sur les moyens de sortir du marasme dans lequel notre vie politique se trouve (et que je dénonce pas mal depuis quelques semaines). Les solutions existent pour en sortir, et je commence ici une réflexion, qui ne prétend pas délivrer des vérités, mais ouvrir des pistes. Les citoyens ne doivent plus rester les deux pieds dans le même sabot, à regarder la haute administration et les lobbies économiques faire leurs petits arrangements, sous le regard impuissant des élus.

Je crois fondamentalement qu'une nouvelle forme de pensée politique est en cours d'émergence. Elle vise à donner au citoyen un pouvoir politique qui ne passe pas uniquement par le vote (et entre-temps, "ferme ta gueule") mais qui puisse aussi organiser une forme de participation continue à la décision publique. L'open gov, le "gouvernement ouvert", thématique anglo-saxonne, arrive en France et progresse, même si on part de loin. les outils se mettent en place grâce au numérique, avec une poussée des thématiques autour de l'économie collaborative, montrant une réelle créativité. Des intellectuels français s'y mettent aussi, comme Dominique Rousseau ou Pierre Rosanvallon, et élaborent un outillage théorique autour de la nouvelle manière d'organiser la démocratie.

Toute une mouvance autour des mécanismes démocratiques se met en place, un peu plus laborieusement, il faut le dire. J'ai beaucoup de sympathie pour les collectifs qui veulent rénover la démocratie, comme "Ma voix", parlement et citoyens, Démocratie ouverte, Democratech, "La primaire", ou encore, dans un autre genre, la quadrature du net ou Transparency international. Tous ne sont pas au même niveau de maturité. C'est même encore un joyeux bordel immature, avec pas mal de bisounours, et quelques uns, quand même, qui arrivent à construire quelque chose qui tient la route. L'ensemble a encore besoin de se fédérer, de mieux connaitre les réalités de l'exercice du pouvoir et d'acquérir une armature intellectuelle solide qui puisse porter politiquement les revendications. Mais les volontés et le potentiel sont là, ce qui est déjà beaucoup.

Cela demande de travailler, d'y passer du temps. Cela va éliminer beaucoup de monde dans un premier temps, celui de la montée en puissance, où ceux qui se contentent de "liker" n'ont aucun rôle à jouer. Je ne peux qu'inviter ceux qui veulent agir à rejoindre ces collectifs, à se plonger dans des lectures. Rosanvallon et Rousseau sont très bien pour commencer, avant d'attaquer la littérature anglo-saxonne, bien plus abondante. Le simple réflexe de contacter (sans agressivité) ses élus, est déjà une bonne chose, car les changements ne passeront pas nécessairement par un renouvellement complet des élus actuels. Il y en a un certains nombre qui sont ouverts à ses nouvelles formes de démocratie (non, pas Ségolène...) et les autres sont majoritairement prisonniers d'un système qui ne leur laisse le choix qu'entre s'incliner et suivre ou partir.

Le renouveau démocratique passera par une renaissance de la société civile, qui doit avoir un rôle politique, au sens noble du terme. Je crois fondamentalement aux vertus de la délibération, qui est l'échange d'idées, de propositions, avec des débats et des controverses. C'est de ce processus que se dégage, progressivement, un projet politique, des lignes directrices et les élus ne sont pas les seuls à pouvoir remplir cette fonction. D'ailleurs, ils la remplissent assez mal, d'où le malaise actuel. Plutôt que de vouloir les remplacer, il est possible de les décharger d'une partie de leur tâche (ils ne vont pas tous apprécier) et d'organiser autrement la "gouvernance", en réinjectant les citoyens dans le processus décisionnel, qui est un continuum où le vote n'est que l'étape finale.

Tout cela passera par des procédures collaboratives, permises et facilitées par les outils numériques. Des projets comme Wikipédia ont permis de voir que c'est possible à organiser (même si c'est horriblement compliqué). Au delà des procédures, ce mouvement a aussi permis de dégager des valeurs et des attitudes, fondées sur l'écoute et la bienveillance, qui favorisent un bon fonctionnement démocratique. C'est la combinaison de tout cela qui peut nous amener à voir le bout du tunnel. Mais cela ne se fera pas tout seul...

mardi 29 décembre 2015

La politique a repris son cours ordinaire

Les politiques ont une capacité fabuleuse à se remettre rapidement la tête dans le sable. Pourtant, le résultat du FN au premier tour des régionales aurait dû servir d'avertissement. Certains, comme Xavier Bertrand, semblent avoir pris conscience qu'il y a un problème de fond qu'il faut traiter. Mais il semble bien seul, pour le reste, la vie politique a repris son cours normal.

Alors que les attentats, ceux de janvier et de novembre, posent de réelles questions, la classe politique s'écharpe sur la déchéance de nationalité pour les terroristes. C'est totalement affligeant, et en même temps tellement représentatif de ce qui ne va pas au sommet de l'Etat.

La mesure proposée par François Hollande, et défendue becs et ongles par le naturalisé Manuel Valls (cet aspect est essentiel pour comprendre sa réaction) est purement symbolique, tout le monde en est conscient. Ce n'est pas le risque d'être déchus de leur nationalité française qui va empêcher les terroristes d'agir, bien au contraire, ce serait presque une médaille qu'on leur donne. Le pire, c'est que la mesure existe déjà dans les lois françaises et a été appliquée 6 fois depuis 2012. Ce que propose le gouvernement, c'est juste de donner un champ un peu plus large (déchoir aussi ceux qui sont nés français) et surtout, une portée symbolique plus grande en mettant cela dans la Constitution.

Ils visent clairement l'électorat de la droite dure et du FN, pour qui le débat essentiel est celui de la communauté nationale, et de ses limites. La question "qu'est-ce qu'être français ?" est certes intéressante, mais totalement hors sujet pour la lutte contre le terrorisme. Elle est même contre-productive, car elle focalise l'attention sur cela, au lieu de travailler sur la vraie question "comment a-t-on pu en arriver à ce que des jeunes nés et éduqués en France deviennent des terroristes ?"

On peut prendre toutes les lois sécuritaires qu'on veut, tenter de rassurer le bon peuple par des mesures symboliques, si on n'attaque pas le mal à la racine, ça ne servira pas à grand chose. Je crains malheureusement qu'on ne s'en aperçoive qu'au prochain attentat, dans quelques mois. Il faudra bien, à ce moment, admettre que l'état d'urgence et la déchéance de nationalité ne peuvent pas être les seules réponses au terrorisme.

Le diagnostic est pourtant posé depuis longtemps, et excellemment bien rappelé dans une tribune dans Libé. Nous avons, depuis 40 ans, créé de véritables ghettos, avec une concentration incroyable de pauvreté, économique, mais aussi culturelle et intellectuelle. Il y a deux ans et demi, je lançais un cri d'alarme à ce sujet : les barbares sont à nos portes. Il trouve sa confirmation aujourd'hui. Nous avons laissé se développer des zones hors de contrôle, remplies de jeunes totalement déculturés, qui nous vouent une haine pour l'abandon dans lequel on les a laissés.

La priorité des politiques devrait être de faire prendre conscience de cette question brulante aux français, et de susciter un vaste élan pour en sortir. Ce n'est pas seulement une question d'argent (il en faut beaucoup, d'accord) mais aussi une mobilisation de tous pour réintégrer ces populations dans la communauté nationale. Cela passe par leur donner un travail, accès à l'école. Cela implique tout le monde, par un changement d'état d'esprit visant à ouvrir.

Malheureusement, le débat actuel sur la déchéance de nationalité va dans le sens exactement inverse. Non seulement on refuse de voir la source du problème, mais on rajoute de la stigmatisation symbolique pour exclure encore davantage ces populations qui sont déjà largement mises à l'écart. Le plus triste, c'est que cela répond à une demande profonde des français. L'électeur moyen, pas seulement du FN, approuve largement que l'on fustige ces "barbares" et qu'on le rassure par des mesures spectaculaires (même si largement inefficaces).

Ce que j'attend d'une classe politique responsable, c'est qu'elle cesse d'être à la remorque d'une opinion publique qui la mène dans le mur. J'attends à l'inverse que les élus posent un diagnostic des causes profondes et fixent un cap, même si cela prend l'électorat à rebrousse-poil dans un premier temps. La France crève de l'absence de courage de ses élites, qui n'osent plus jouer leur rôle. Je suis, encore un peu plus, persuadé que je n'ai absolument rien à attendre des personnes qui sont au pouvoir en France...

samedi 5 décembre 2015

Contre le FN, construire plutôt que dénoncer

L'édito "anti-FN" du directeur du Monde, publié à la veille des élections régionales, est affligeant. Au bout de 30 ans, ils arrivent encore à croire que les éditoriaux critiquant le FN vont faire reculer ce parti. Juste à pleurer de voir tant d'aveuglement, à moins que ça ne soit du cynisme, pour obliger par la peur, à faire voter pour les partis dit "de gouvernement".

Si le FN monte aux élections, c'est pour des raisons bien connues de qui veut bien regarder. Il est le symptôme d'un malaise profond de la France, d'une certaine France qui se sent exclue et méprisée, pour qui l'action publique, depuis 30 ans, n'a été qu'une série de déceptions. On leur a tout promis, droite comme gauche, et ils n'ont vu qu'une dégradation de leur situation. En prime, ils se font traiter de cons par des gens qui vivent dans une tour d'ivoire, bien à l'abri dans une forteresse dont les autres sont exclus.

Le FN monte parce que la France est un pays barricadé, qui précarise une partie de sa population (qui en finit par voter FN), pour sécuriser une petite minorité (celle qui lit Le Monde). Il suffit de voir la difficulté qu'il peut y avoir pour certains à avoir un travail, un logement, même simplement accès à internet ou aux services publics. Quand vous habitez au fin fond de la Picardie, que vous êtes au chômage (et sans espoir de sortir des petits boulots), que le bureau de poste de la commune d'à coté vient de fermer, que votre débit internet est encore de 512K, quel effet peut avoir l'édito du monde, qui vous explique que le programme du FN est une imposture ? Déjà pour commencer, vous ne lisez pas le Monde. Vous ne lisez pas plus les programmes de partis politiques, quels qu'ils soient. Pour ce qu'ils valent, ce n'est pas plus mal, car si le programme du FN est mauvais, il a le mérite d'exister. J'aimerais bien lire le programme du PS, enfin, le vrai, celui qu'ils appliquent, pas celui qui était sur leur tract au moment des élections (rappelez-vous : "le changement, c'est maintenant").

La question du FN n'est donc pas une histoire de programme politique qu'il faudrait démonter de manière systématique et rationnelle. C'est d'abord l'histoire d'une fracture sociale (encore un vieux slogan non suivi d'effets) et d'un immobilisme des élites, qui s'est doublé, ces derniers temps, de la révélation de leur incompétence totale. Il a suffit d'une crise liée à des attentats pour que le décor s'écroule et qu'on s’aperçoive que ces élus pontifiants ne maitrisent plus rien. La seule ressource de François Hollande pour répondre à la menace terroriste est de donner les pleins pouvoirs à la Police, au mépris total des Libertés publiques.

Depuis le 13 novembre, et la manière dont se comportent nos élus, j'en viens à comprendre le vote FN. Je n'en suis pas encore là (et il en faudra vraiment beaucoup pour que j'y arrive) mais je partage désormais la colère que les électeurs cherchent à exprimer en votant pour le FN. Je comprend que pour certains, le vote FN est un crève-cœur, mais cela leur apparait comme la seule porte de sortie, faute d'alternative.

Cette alternative, il faut la bâtir et la colère peut être un moteur. Il y a beaucoup de boulot en perspective. Certains vont se précipiter sur la première solution qui vient à l'esprit : monter un parti politique et présenter des candidats aux élections. C'est la dernière étape du processus, si rien n'a marché avant.

Il faut commencer par bâtir un programme. C'est un boulot énorme de se poser, de dire ce que l'on veut, de le formaliser. Cela peut être des mesures très précises, mais aussi des lignes directrices ou de grandes aspirations. Il faut aussi le diffuser et le faire partager. Il est donc nécessaire de "rencontrer un public" et cela n'est possible que si le programme répond aux aspirations et attentes d'une génération. Ce n'est pas possible de le faire dans les éditoriaux de grands journaux parisiens ou depuis les plateaux de télévision. Non seulement ils sont squattés par la vieille génération, mais surtout, ils ne sont que des moyens de diffusion. Quand on n'a rien à dire, comme une bonne partie de notre classe politique l'illustre, passer en boucle à la télévision ne sert pas à grand chose. Les outils, notamment numériques, existent, mais cela demande aussi une structuration, qui pour le moment, fait défaut. Si des structures existent, aucune ne s'est vraiment donné comme objectif de porter un projet politique.

Les idées et les aspirations foisonnent pourtant dans la nouvelle génération. L'économe du partage est un phénomène de masse chez les moins de 40 ans. Derrière ces pratiques, il y a une "idéologie", des valeurs qu'il faut expliciter. Les recruteurs le disent, les jeunes qui arrivent sur le marché du travail sont très différents de la génération précédente. Ils veulent un statut d'indépendant, refusent parfois des CDI (le graal de la génération précédente). Ils veulent construire, s'épanouir, et leur modèle n'est pas le fonctionnaire mais le chef d'entreprise. La matière est là, il faut juste un peu de cristallisation pour traduire cela en terme d'action politique.

La masse critique est là pour que des centaines de milliers de personnes adhèrent à de nouvelles valeurs, à de nouvelles manières de faire de la politique. La génération des 55-70 ans, qui s'accroche encore au pouvoir (politique, économique et médiatique) est discréditée et se dirige vers la sortie pour des raisons d'âge. Pour éviter qu'ils ne soient remplacés par des clones plus jeunes, il faut secouer le cocotier et arriver avec une formule de remplacement. Le FN est si haut dans les intentions de vote car il occupe seul le terrain de l'alternance. Plutôt que de se lamenter et dénoncer, il faut construire une autre offre politique qui marque une véritable rupture et puisse susciter un vote d'adhésion. L'état d'urgence sera-t-il l'étincelle qui provoquera l'action ?

samedi 28 novembre 2015

Hollande dans les pas de Guy Mollet

Quelques heures après les attentats, le président a décrété l'état d'urgence, qui a été prolongé, moins d'une semaine plus tard, par un vote du Parlement. J'aurais été parlementaire, j'aurais voté cette loi. J'estime normal que devant une attaque aussi violente, l'Etat se donne les moyens, non seulement de rechercher les coupables, mais aussi de prévenir d'autres attaques, en allant perquisitionner chez ceux que l'on sait être des terroristes en puissance. Sans pour autant interner tous ceux qui font l'objet d'une "fiche S" pour radicalisme djihadiste, il m'apparait justifié de leur faire une petite visite impromptue, pour voir s'ils n'ont pas des armes ou d'autres choses qui permettent de commettre des crimes. Qu'il y ait quelques entorses à l'état de droit à cette occasion, c'est certes dommageable, mais elles n'apparaissent pas disproportionnées au regard des évènements.

Par contre, c'est absolument inadmissible que ce même état d'urgence soit utilisé pour museler des opposants politiques n'ayant strictement rien à voir avec le terrorisme islamique. Que le gouvernement assigne à résidence des militants écologistes est inacceptable. C'est une violation manifeste du vote du Parlement, qui a accepté la prolongation de l'état d'urgence pour lutter contre le terrorisme. L'utiliser pour autre chose, c'est de l'abus confiance. C'est un délit pénal, pour n'importe quel citoyen...

Le gouvernement l'a-t-il ordonné sciemment, ou s'est-il laissé déborder par la Police ? Dans les deux cas, c'est grave et une ligne rouge a été franchie. La confiance que je pouvais avoir dans ce gouvernement et dans ses membres est rompue. Une rupture profonde, de celle qu'on garde longtemps en mémoire et qu'on ne pardonne pas. Les libertés publiques sont une chose essentielle à mes yeux. Qu'un gouvernement démocratique se permette ainsi de les transgresser, pour des raisons de convenance personnelles est inacceptable. Il ne s'agirait alors que d'une première brêche, qui peut amener à d'autres dérapages et débordements. Même si je ne partage (encore) les craintes de certains concernant une dérive autoritaire, la pente est quand même bien glissante.

Malheureusement, une telle attitude n'est pas inédite dans l'histoire. A une autre époque, un socialiste, Guy Mollet, s'est lui aussi fait déborder et entrainer dans une dérive sécuritaire pour faire face à la guerre d'Algérie. De fait, les commandes du maintien de l'ordre sont passées des politiques aux militaires, avec tous les dérapages que l'on connait, et qui n'ont pas fait honneur à la France qui se veut "patrie des droits de l'homme". Cela n'a pas réglé le "problème algérien" et s'est terminé par une crise de régime. J'ai bien peur que l'histoire ne se répète mot pour mot...

J'espère que Manuel Valls et François Hollande réagiront rapidement et rétabliront la barre, en désavouant les mesures prises contre des militants politiques n'ayant rien à voir avec le terrorisme. Sinon, c'est une tache politique qui restera longtemps sur ce gouvernement et sur le PS, qui finira dans l'histoire aux cotés de Guy Mollet et de la SFIO. Pas vraiment glorieux mais malheureusement tout à fait possible.

mercredi 18 novembre 2015

La classe politique, victime collatérale du terrorisme

Depuis les attentats du 13 novembre, le personnel politique nous offre un spectacle absolument lamentable. Incapables de prendre de la hauteur, ils se déchirent et chacun y va de sa proposition imbécile, dans une sorte de concours Lépine absolument sidérant. A droite, c'est même un festival, avec la palme revenant à Laurent Wauquiez et sa proposition d'interner tous les suspects. Tous ces "ténors" ont pu donner leur pleine mesure lors de la séance des questions au gouvernement, à l'Assemblée nationale. Je ne parle même pas des plateaux de télévision, où ils ont surtout exposé leur médiocrité.

Le contraste est saisissant quand on écoute les propos responsables et éclairés de personnes comme le juge Trévidic, qui connaît son sujet. Cela fait des années qu'il prêche dans le désert, et pourtant, c'est lui qui a les bonnes solutions : se donner les moyens humains et matériels adéquats, et surtout, laisser ces gens faire leur boulot sans leur mettre des bâtons dans les roues. Le travail doit être mené en profondeur. On ne rattrape pas comme cela 40 ans d'abandon des banlieues, qui sont devenues un terreau fertile pour toutes les dérives radicales, qui prospèrent sur la misère économique et culturelle.

Malheureusement, la seule réponse des politiques, c'est de proposer de nouvelles lois, en urgence absolue. La réforme de l'état d'urgence, qui est quand même un régime d'exception en matière de libertés publiques va être adoptée en moins de trois jours. On nous annonce une nouvelle loi anti-terroristes dans les prochains mois. Cela doit être la quatrième loi "sécuritaire" depuis 2012 (et je dois en oublier). Et cerise sur le gâteau, une réforme de la Constitution. Là, j'ai juste envie de hurler. On ne touche pas ainsi à notre texte fondamental, qui n'est pas un gadget pour président en mal d'annonces spectaculaires. A chaque nouveau coup encaissé, on augmente la dose. La prochaine fois, on ira réformer quoi ? La déclaration des droits de l'homme de 1789 ? Il faut arrêter cette surenchère, toutes les personnes sensées savent que les textes de lois contiennent déjà tout l'arsenal nécessaire pour faire face à la situation. Il y en a même trop.

Ce qui manque, c'est la volonté politique de les appliquer. Un seul exemple : la loi de 1905 interdit toute propagande politique dans un lieu de culte. Initialement conçue pour contrer l'église catholique, cette disposition convient à merveille pour régler le cas des mosquées salafistes. Pourquoi ne pas la mettre en œuvre ? Pourquoi attendre un évènement gravissime pour, d'un seul coup, se lancer dans la surenchère et tout lâcher. Certes, l'état d'urgence va permettre de faire un grand ménage dans certains secteurs. Cela a déjà commencé dans les banlieues, avec des perquisitions qui permettent de trouver, quasiment à tous les coups, de la drogue et des armes. Mais n'aurait-il pas été possible d'agir plus en amont pour ne pas avoir à en arriver à mettre les libertés publiques entre parenthèses ?

En plus de cette faiblesse pathologique des politiques, qui n'osent plus agir alors que c'est leur cœur de métier, nous avons aussi assisté au bal des ambitions comme jamais. Une fois de plus, Nicolas Sarkozy a fait honte à son camp. Sa seule préoccupation, depuis vendredi, est d'instrumentaliser les évènements pour sa carrière. Aucun sens du long terme, de l'intérêt général, et même de la décence. Une partie de la droite lui a emboité le pas, créant un décalage stupéfiant avec une population qui a encaissé le choc avec une grande dignité. J'ai vraiment l'image d'une classe politique hors sol, complètement déconnectée de ses électeurs.

Depuis vendredi, je me dis que finalement, le pays s'en sortirait mieux s'il se débarrassait d'une partie de son personnel politique. Certes, il existe des élus tout aussi effarés que moi, mais par leur silence, ils ont cautionné les dérives des autres. Ce n'est guère que ce mercredi qu'un sursaut a eu lieu, avec une séance de questions au gouvernement enfin digne. Je ne vois pas se dessiner une majorité d'élus pour arrêter la frénésie législative, se poser et adopter enfin les vraies solutions : laisser travailler ceux dont c'est le métier au lieu d'essayer de faire croire qu'ils sont omnipotents.

Plus que le terrorisme, qui m'inquiète beaucoup, le vide politique au sommet me terrifie. Nous n'aurons pas de véritable solution à nos problèmes sans un renouvellement profond de nos élites politiques. Soit elles s'adaptent et modifient radicalement leur manière de travailler, soit il faudra les virer. Parce que là, ce n'est plus possible.

mardi 3 novembre 2015

Noelle Lenoir, la déontologie et la presse putassière

Pouvoir mettre "info exclusive" sur un papier est un fantasme répandu dans la presse (notamment chez les rédacteurs en chef). Pour avoir des "scoops", les journalistes sont prêt à se faire manipuler, voire à en rajouter dans le traitement putassier d'informations qui leur sont fort opportunément données par des gens qui ont intérêt à ce qu'elles "sortent dans la presse". Le Figaro nous offre un magnifique exemple avec cet article sur Noelle Lenoir, avocate et ancienne déontologue de l'Assemblée.

En gros, l'article nous dit que Noelle Lenoir a travaillé, comme avocate, pour un labo pharmaceutique qui risquait de voir un de ses médicaments ne plus être remboursé par la Sécu. Une catastrophe économique qui implique qu'on mette les moyens, et qu'on aille éventuellement au contentieux, avec un brin de lobbying auprès des instances administratives compétences, si nécessaire. Un dossier classique pour un avocat. Mais il se trouve que Noelle Lenoir a été également déontologue de l'Assemblée nationale, entre 2012 et 2014. Visiblement, ça pose problème au Figaro...

Déjà, le titre est faux et à la limite de la diffamation : "La déontologue de l'Assemblée nationale était payée par l'industrie pharmaceutique". Cela suggère très fortement que Noelle Lenoir a accepté, dans le cadre de ses fonctions de déontologue, des fonds venant de l'industrie pharmaceutique, bref qu'elle a été corrompue par un méchant lobby. Elle a en fait été rémunérée par un client, qui se trouve être un laboratoire pharmaceutique (entreprise légale et socialement utile) pour une prestation qui n'a strictement rien à voir avec sa mission de déontologue de l'Assemblée. Rien que sur ça, la déontologie journalistique vole en éclats.

Quand on regarde plus près, on se demande où est le problème. Peut-on cumuler le fait d'être avocat d'une entreprise qui a un litige avec l'Etat et assurer en même temps une prestation de conseils en déontologie auprès d'une assemblée parlementaire. Pour moi, c'est parfaitement compatible. A aucun moment, les parlementaires ne sont en mesure d'avoir une action quelconque sur le dossier du laboratoire pharmaceutique. J'ai vu des cumuls bien plus scandaleux. Il y a tout de même un point où il serait possible de trouver à redire. Si, comme avocate, Noëlle Lenoir utilise des méthodes qu'elle réprouve en tant que déontologue, ça fait tache. Mais l'article ne creuse pas franchement cet aspect et n'apporte pas d'éléments précis allant dans ce sens. Le dossier est vide et le lien que fait la journaliste n'a tout simplement pas lieu d'être.

La fin de l'article est un aveu qu'en fait, il est surtout une attaque en dessous de la ceinture contre Noëlle Lenoir. La journaliste la tacle sur le fait qu'elle signe ses mails en précisant sa qualité d'ancien ministre. On se demande vraiment quel est le lien avec le reste du papier. C'est de la méchanceté gratuite, qui vient sous-entendre que cette ancienne déontologue n'est pas très déontologique.

Nous sommes devant un cas quasiment pur et parfait de manipulation de la presse. Quelqu'un, dont j'ignore l'identité et les motivations, semble avoir besoin de nuire à Noëlle Lenoir. Pour cela, il va opportunément faire passer des éléments de dossier à une journaliste, qui n'aurait certainement pas pu les trouver seule. En échange de leur publication, elle pourra se targuer d'avoir un "scoop" donc d'être une "bonne journaliste", qui ramène des informations que les autres n'ont pas. Visiblement, qu'elle se soit fait manipuler dans ce qui ressemble à un règlement de comptes ne semble pas lui poser problème.

Pourtant, à mes yeux, c'est très problématique. Quand la presse se complait à être un simple passe-plat, prêt à tout dans une course effrénée à l'audience, elle creuse sa tombe. L'honneur du journalisme est justement de faire le tri dans ce qui lui est apporté et de prendre du recul, en assumant de ne pas publier, même quand c'est croustillant et susceptible de faire du clic. Malheureusement, la presse française se vautre dans cette pratique putassière. Même le canard enchainé y est tombé, sortant à des moments "opportuns" des informations, certes vérifiées et véridiques, mais selon un timing qui arrange bien les affaires de certains...

Et après, on s'étonne que la presse française aille mal, que les lecteurs n'aient plus confiance et s'en détournent. Personnellement, je ne suis pas surpris. Pas du tout.

vendredi 23 octobre 2015

Il faut supprimer la commission du Développement durable

Mercredi prochain, en pleine période budgétaire, alors que toutes les commissions parlementaires croulent sous les rapports, la commission du Développement durable examine un rapport d'information sur les oies cendrées. C'est le seul point à l'ordre du jour de la commission du mercredi, celle où les députés sont obligés de venir, sous peine de sanctions financières.

Pas besoin d'en dire plus pour mesurer la misère dans laquelle se trouve cette commission. On peut légitimement se demander à quoi elle sert. Son champ de compétences, sur le papier, n'est pas nul : environnement, transport, aménagement du territoire, maritime, équipement, même s'il lui manque quelques éléments, comme l'énergie, restée aux Affaires économiques, lors de la scission des deux commissions en 2009. En comparaison des autres, la commission du développement durable n'a que peu de textes législatifs, et ils sont souvent considérés comme techniques, et peu propices à mettre en valeur dans les médias. Les Lois ou les Finances, c'est autre chose ! Autant vous dire que c'est la moins demandée, sauf par quelques écologistes de tous bords, qui se disent qu'ils vont sauver la planète en y allant. Les ténors du Parlement n'y viennent pas, ce qui affaibli l'influence de cette commission.

Le choix de créer cette commission remonte au Grenelle de l'Environnement, en 2008, où les écologistes pensaient que l'autonomie permettrait un traitement plus "correct" de leurs sujets. L'idée était de soustraire l'environnement à l'emprise des "productivistes" de la commission des affaires économiques (vous savez, ces suppôts de l'industrie, qui ne pensent qu'à polluer pour produire plus). Force est de constater que cette stratégie est une véritable impasse. Si la commission du développement durable traite bien de la biodiversité, les principaux sujets dont dépend réellement la défense de l'environnement, l'énergie, l'urbanisme, l'industrie, sont restés aux affaires économiques où les "productivistes" ont les mains libres, les environnementalistes étant partis s'occuper des oies cendrées.

Le constat, depuis 2012, est affligeant. Le président de la commission, Jean-Paul Chanteguet, est certes sympathique, mais il a perdu tous ses combats et ne pèse politiquement rien. La loi de la transition énergétique a été pilotée de bout en bout par le président des Affaires économiques, François Brottes. L'écologiste Denis Baupin, inscrit au développement durable en début de législature, a vite compris, et siège aujourd'hui aux Affaires économiques.

L'erreur est venue de croire que l'on pouvait scinder les sujets. Or, ce n'est pas possible. Quand une matière est attribuée à une commission, elle ne la partage pas. Or, les questions essentielles pour l'environnement sont souvent bifaces : on peut y entrer par le biais productiviste ou par celui de l'environnement. Il est donc indispensable de réunifier les deux commissions, afin que les textes économiques puissent être étudiés de manière équilibrée et que les tenants des deux approches puissent débattre au sein d'une instance qui les réunit tous. C'est du débat, de la délibération que naissent les compromis, pas de la confrontation de deux structures rivales, qui passent leur temps à essayer d'empiéter sur le territoire de la voisine. A ce jeu, les environnementalistes ont jusqu'ici plus perdu que gagné, et je ne vois les choses changer dans un avenir proche.

Les sénateurs, qui ont été contraints de suivre, en créant eux aussi une commission du développement durable, ont vite compris que cela ne pouvait pas marcher. Ils ont donc décidé, lors de la dernière réforme de leur règlement, de la transformer en commission de l'aménagement du territoire, faisant du développement durable une compétence secondaire. La chose se prête mieux au Sénat, du fait de son tropisme "collectivités locales" et "territoires". La mutation n'est toutefois pas complète, car les compétences restent maigres. La vraie révolution serait de rendre aux affaires économiques quelques matières "environnement", en récupérant la compétence sur les collectivités locales. Cela n'est pas gagné, car les Lois ne vont pas lâcher le morceau aussi facilement. Pourtant, ce serait l'aboutissement logique : une grande commission du "territoire" cotoyant une autre dédiée à l'économie rassemblant ceux qui s'intéressent au sujet, quel que soit leur manière d'envisager la matière.

Tout cela montre à quel point les jeux de mécano institutionnels sont souvent de mauvaises pistes pour résoudre des problèmes. Un peu comme croire que changer de constitution résoudra tous les problèmes de la France...

samedi 17 octobre 2015

Ces rapports qui servent à caler les armoires

Notre démocratie souffre de la consultationnite. En plus des commissions consultatives, dont la plupart ne servent à pas grand chose, une fois réglé le problème pour lequel elles ont été créées, nous avons une foultitude de rapports. La plupart d'entre eux ne servent pas à grand chose, du moins, pour l'intérêt public, car il y a toujours quelqu'un qui en tire profit. Ils peuvent éventuellement être utiles dans le cadre d'une étude sérielle. Quand plusieurs rapports traitant du même thème ou à peu près, se succèdent sur une durée assez brève, ils peuvent au moins servir, s'ils sont bien faits, à "capter l'air du temps". Encore faut-il qu'ils apportent quelques éléments innovants.

L'actualité récente nous a donner des exemples dans les deux sens.

Le mauvais exemple est celui du rapport Bartolone-Winock sur les institutions. Ne vous embêtez pas à le lire, il ne présente aucun intérêt. Jean-Louis Bourlanges le démolit de manière assez jubilatoire sur Telos. Pour résumer, c'est un rapport commandé à l'époque ou Claude Bartolone se voyait à Matignon, afin de lui donner une "caution scientifique" et une stature de "penseur des institutions" (dont il a bien besoin, vu qu'il est tout sauf un intellectuel). Pour cela, il a fait venir Michel Winock, un intellectuel un peu sur le retour (68 ans) mais dont le nom reste une référence. Le résultat est un catalogue de lieux-communs du droit constitutionnel, des trucs connus pris sur l'armoire, sans la moindre innovation.

La vie politique étant ce qu'elle est, Claude Bartolone a abandonné l'idée d'aller à Matignon, pour se rabattre sur la présidence du conseil régional d'Ile-de-France. Autant dire que son rapport sur les institutions ne lui est plus d'une grande utilité. Les seuls, finalement, qui veulent sauver le bébé, ce sont les professeurs de droit constitutionnel qui ont participé à son élaboration. On peut les comprendre, travailler en pure perte, c'est toujours rageant. Et puis en cherchant bien, dans les auditions notamment, on peut trouver des choses intelligentes. Mais rien qui n'intéresse le public au delà du cénacle des initiés. Le sujet de la réforme institutionnelle n'étant pas "d'actualité", le soufflé va vite retomber.

Un autre rapport, rendu à peu près en même temps à l'Assemblée nationale, ressemble beaucoup à celui de Bartolone et Winock. Il s'agit de celui de la commission sur les libertés numériques, co-dirigé par le député PS Christian Paul et l'avocate Christiane Feral-Schuhl. Là encore, c'est bourré de choses intelligentes, mais concrètement, on se demande à quoi il va servir. Comme malheureusement beaucoup trop de rapports, il formule des préconisations qui ne sont pas directement opérationnelles. Mais ce qui le sauve, c'est qu'il s'inscrit dans une série. Depuis 2012, la réflexion autour du numérique est foisonnante. Certes, ce n'est qu'un rapport de plus, mais au bout d'un moment, une taille critique est atteinte, et souvent, ces rapports dialoguent entre eux, faisant ainsi progresser une réflexion. Mais c'est très lent, et donc inadapté à un monde qui va de plus en plus vite.

Enfin, il existe un débouché sur ce rapport, puisqu'un projet de loi est en cours d'élaboration et que la question fait l'objet d'intenses débats au sein de la société civile, avec des enjeux réels. Rien à voir avec un exercice académique de meccano institutionnel qui n'intéresse que les juristes.

Pour autant, il faut être lucide, ces rapports consomment beaucoup d'énergie pour pas grand chose. Pour un rapport qui marque son époque et fait réellement bouger les choses, combien ne servent qu'à caler les armoires ? Les procédures de consultations sont clairement à revoir, et à l'heure du numérique, un rapport qui met entre 6 et 18 mois à être rédigés, à l'issue d'auditions en "one-to-one" entre l'auteur du rapport et l'interviewé, c'est complètement dépassé ! On pourrait faire aussi bien en un mois, avec un wiki et un community manager chargé d'aller chercher les contributeurs pertinents. On y gagnerait aussi en transparence et en traçabilité... mais c'est encore un autre problème !

vendredi 2 octobre 2015

Quand l'industrie culturelle deviendra adulte

Depuis toujours, je peste contre les cultureux, leur obstination à ne pas vouloir admettre les changements numériques et leur lobbying lourdingue, personnalisés à merveille par Pascal Rogard (qui en rajoute, en bon acteur qu'il est). Je ne peux donc qu'être totalement en phase avec cette tribune parue dans les Échos. Elle exprime à merveille mon ressenti vis à vis des milieux culturels : quand donc serez vous un jour des adultes ?

La description du comportement et de la psychologie des industriels de la culture est absolument remarquable : "Cette industrie se vit comme un saltimbanque bourgeois bohème, attachée à une certaine originalité à l'égard du système, originalité soi-disant nécessaire à la créativité". Son rapport à l'économie est basé sur le déni : "Cette industrie a donc raté ses réflexions sur son modèle d'affaires, car elle estime ne pas en avoir : "Elle ne repense jamais son "produit" puisque, par essence, la création est sacrée et ne saurait être rabaissée à un produit de consommation courant". C'est d'une justesse !

Bien entendu, l'industrie culturelle entend vivre aux crochets des autres, et multiplie les taxes prédatrices sur d'autres secteurs économiques, qui eux, se donnent du mal pour dégager des bénéfices, prétextant être le coeur du produit des autres : le contenu. Ils ont donc développé des relations très spécifiques avec les pouvoirs publics, basé sur la pression politique : "si vous ne faites pas ce qu'on veut, on envoie les artistes pleurer à la télévision". La tactique de l'enfant gâté qui sait que les pleurs et les cris arrivent rapidement à faire céder des parents à bout de nerfs. Quand on obtient ce qu'on veut ainsi, pourquoi changer et se donner du mal ?

Voilà ce qui m'énerve profondément dans le mode de fonctionnement du secteur de la culture. Pour le reste, j'aime beaucoup les artistes, j'écoute de la musique, je lis et je souhaite qu'il y ait une industrie culturelle forte en France et en Europe, car je sais que c'est la condition pour que les artistes puissent continuer à créer. Je demande juste à ceux qui ne créent pas directement, mais administrent et gèrent la culture, de devenir économiquement adultes...

samedi 26 septembre 2015

Enfin une vraie consultation

Le gouvernement vient de lancer la consultation publique sur l'avant-projet de loi sur le numérique d'Axelle Lemaire. Ça se passe ici, et vous avez jusqu'au 19 octobre pour participer. Je vous encourage à la faire, car pour une fois, le jeu me semble en valoir la chandelle. Je ne suis pas un grand fan de ce gouvernement, et pourtant, là, il se passe quelque chose qui vaut qu'on s'y penche de plus près, et surtout qu'on relève le défi...

Jusqu'ici, les consultations en ligne relevaient du foutage de gueule. On ouvrait une boite mail et on demandait aux internautes de poster leurs messages. Pas de filtre, pas ou peu de possibilités d'interagir avec les autres contributeurs, de dialoguer. Derrière, les initiateurs de la consultation ne tenaient aucun compte des résultats, qui de toute manière, n'avaient aucun intérêt ou si peu. Puis, des outils sont venus, permettant une meilleure organisation. De leur coté, les dirigeants ont appris à mieux cerner ce qu'ils attendent, et donc ont affiné leur positionnement. Ils ont aussi compris qu'on ne fait venir les gens sérieux que s'il y a des retours et des réponses. Une consultation publique, c'est d'abord un dialogue entre des citoyens et des décideurs.

Un premier saut qualitatif a eu lieu avec la consultation du conseil national du numérique. Mais il manquait encore des éléments pour que la sauce prenne. Il ne s'agissait que de contribuer à un rapport, dont on ne savait pas trop ce qui allait en sortir, et surtout, s'il allait avoir un impact. Je veux bien m'investir, mais pas pour des prunes. Je n'y suis donc pas allé. Je dois reconnaitre qu'il en est quand même sorti des choses intelligentes, qui pourront resservir.

Le deuxième saut qualitatif, qui lui éveille mon attention, c'est la consultation gouvernementale sur le projet de loi numérique. Il y a un vrai texte, sur lequel on peut proposer des amendements précis, et argumenter (en pour ou en contre). Au final, il y a une loi, donc du sérieux. Les membres du gouvernement ont compris les mécanismes, et ne promettent pas la lune. Les propositions des internautes ne seront pas automatiquement reprises, mais passeront au tamis des réunions interministérielles. En clair, il n'en restera peut-être pas grand chose. Mais au moins, les propositions les plus sérieuses et les plus "plébiscités" recevront une réponse officielle. Le gouvernement dira pourquoi il n'en veut pas. C'est déjà beaucoup s'il le fait réellement, car parfois, certains refus ne sont pas évidents à expliquer et c'est tellement plus facile de faire sa tambouille dans la discrétion, sans rendre de comptes.

Cette consultation est un défi pour les citoyens, car il va falloir bosser, construire, argumenter. C'est là qu'on va voir ce que les gueulards ont dans le ventre et s'ils sont capables de produire autre chose que du yakafakon et d'accepter qu'un débat s'instaure sur leurs propositions. Amender un texte législatif, ce n'est pas à la portée du premier venu, mais si on veut peser, il faut être capable de le faire. C'est là aussi qu'on va voir aussi ce que valent certains groupes, en terme de soutiens, car le gouvernement a bien précisé qu'il ne répondra qu'aux propositions qui ont suscité un véritable enthousiasme auprès des internautes. Il va donc falloir faire de la pub et du rabattage, déployer ses réseaux, afin d'agréger les soutiens et montrer qu'on représente réellement quelque chose. Il y aura peut être des surprises, tant sur la capacité à émettre des propositions argumentées, que dans la capacité à mobiliser... ou pas !

Les citoyens qui demandent aux politiques d'être à l'écoute, de consulter, sont maintenant au pied du mur. L'outil technique mis en place (même s'il est encore perfectible) tient la route, le sujet soumis à consultation n'est pas pipeau, les décideurs semblent avoir la ferme intention de jouer le jeu. Reste à voir si la société civile est à la hauteur...

vendredi 11 septembre 2015

Un pays rabougri et minable

Le plafond de la connerie et de l'abjection a été crevé aujourd'hui par Patrick Devdejian, avec son "trait d'humour" sur les migrants : "les allemands nous ont pris nos juifs et nous rendent des arabes". Même s'il a rapidement rétropédalé, se rendant compte de l'énormité de sa connerie, et surtout, des réactions qu'elle suscite, cette sortie est révélatrice de la situation de la droite et d'une partie de notre pays face au drame des réfugiés du Moyen-Orient.

Ces gens fuient la dictature la plus obscurantiste, celle de Daesh (et plus généralement la guerre civile), prennent des risques énormes avec des enfants en bas âge. Ils ne le font pas par plaisir, mais parce que c'est la seule issue. A leur place, on ferait la même chose. La qualité de l'accueil que nous leur réservons est juste à gerber. Avec un président qui joue les petits bras, proposant d'accueillir 24 000 personnes quand ce sont plusieurs dizaines de milliers qui sont chemin, et une droite dure qui fait de la démagogie en refusant tout simplement de les accueillir, c'est rare que j'en arrive à ce point, mais là, j'ai honte d'être français. Notre classe politique est largement à coté de la plaque, quand ce n'est pas en dessous de tout, à afficher une telle frilosité. Ils ne semblent pas se rendre compte que nous sommes devant un mouvement d'une ampleur inédite, qui appelle une prise de conscience et des mesures exceptionnelles.

L'Allemagne a eu une attitude autrement plus noble. Certes, leur situation démographique fait que cette arrivée de main-d'oeuvre leur rend bien service, pour faire tourner leur industrie. Mais il n'empêche, sur un plan symbolique, ils ont su "accueillir". Cela ne consiste pas simplement à trouver des places en centre d'hébergement, à nourrir et à vêtir. C'est accepter de "faire une place". Les français s'en sont montrés jusqu'ici incapables, et ne semblent pas prêts de s'y mettre. Il y a bien quelques initiatives, venues de la base pour l'essentiel. Pour le reste, j'ai l'impression de vivre dans un pays de petits vieux, qu'il ne faut surtout pas bousculer dans leur petit confort rabougri. Le surgissement de ces inconnus les paniquent. "Mais qu'est-ce qu'on va bien en faire ?" "ne vont-ils pas prendre le dessus sur nous ?". On dirait des petits vieux qui n'ont pas d'énergie, de projets, qui se coupent progressivement de l'extérieur, et voient petit à petit leur espace se restreindre. "Du lit au fauteuil et puis du lit au lit" comme le chante Jacques Brel...

Les peuples qui n'arrivent plus à se projeter dans l'avenir et à faire face à l'imprévu sont des peuples moribonds et décadents et finissent par disparaitre. Oui, la pression des populations de l'Afrique et du Moyen-Orient est importante. Oui, ils sont à nos portes. La vraie question est de savoir si nous sommes capables de les accepter et de partager notre richesse. Face à l'abime qui nous sépare des Syriens, des Erythréens, tant sur le plan économique que politique, comment ne pas entendre leur demande ? Oui, si nous ne leur donnons rien, ils vont prendre. Sauf si nous avons l'intelligence de leur donner. Et c'est là que le bât blesse, car la réaction majoritaire, en France, c'est de relever les barrières et de tirer dans le tas, pour ne pas partager, ne pas s'ouvrir, ne pas avoir à se remettre en cause.

Si la France est dans une telle situation économique et politique, avec une absence de croissance, du chômage, une classe politique à la ramasse, c'est à cause de notre état d'esprit. Nous avons cessé d'avancer, d'investir, de nous projeter, pour nous recroqueviller. Jusqu'ici, nous arrivions à masquer la misère, en reléguant dans des ghettos. Aujourd'hui, avec ces images d'enfants morts, noyés sur une plage, plus possible de faire l'autruche et de fuir nos responsabilités. C'est pourtant ce que s'acharnent à faire certains, qui prêchent encore et encore le renfermement et l'exclusion de cet autre qui nous demande de l'aide.

Cette "crise des migrants" est finalement le révélateur de l'état de décrépitude morale et psychologique dans laquelle se trouve notre pays. Arriverons nous à relever la tête et à sortir de cette voie mortifère ? Je le souhaite... mais j'ai un peu peur que nous en soyons incapables.

mercredi 2 septembre 2015

Le casting erratique de François Hollande

Après deux semaines d'atermoiements, le président de la République vient de désigner, à l'heure du déjeuner, la remplaçante de François Rebsamen au ministre du travail et de l'Emploi. Les "Madame Soleil" des remaniements se sont, une fois de plus, planté dans les grandes largeurs. Personne n'attendait Myriam El Khomri. C'est bien le problème...

Je n'ai rien contre Madame El Khomri, qui est peut-être quelqu'un de très bien. Par contre, je me demande sincèrement ce qu'elle fait à ce ministère. Faire monter aussi haut une apparatchick du parti socialiste parisien, pour qui l'expérience du suffrage universel se résume à être sur la liste PS dans le 18ème arrondissement, je trouve cela bien imprudent. Autant, on pouvait comprendre qu'elle soit secrétaire d'Etat à la Ville, c'est à dire à un poste "symbolique" essentiellement voué à la représentation, autant le ministère du Travail, c'est du sérieux. C'est un ministère de plein exercice, avec des services administratifs remplis d'énarques qui ne demandent qu'à manger la laine sur le dos du ministre. Il y a de vrai enjeux, avec la mise en oeuvre de la loi Rebsamen, tout juste adoptée. Et enfin, last but not least, il faut négocier avec des syndicalistes aguerris.

Pour un tel poste, il faut un politique aguerri qui ait de la surface politique, une capacité à obtenir des arbitrages favorables et soit capable de tenir tête aux centrales syndicales. Vu le bilan, inexistant, de Myriam El Khomri, au secrétariat d'Etat à la Ville, il y a de quoi être inquiet. Elle a eu sa chance, avec ce "petit poste", de faire ses preuves. Contrairement à Najat Vallaud-Belkacem, elle est loin de les avoir faites. Cette promotion semble donc incompréhensible.

Or, en politique, c'est très dangereux de ne pas être compris. Devant une décision qui apparait aussi étrange et déroutante, on peut se demander si François Hollande a vraiment toute sa tête, ou s'il a encore les pieds sur terre. Cette nomination donne l'impression d'un caprice de souverain, qui se moque des réactions et décide selon son bon plaisir. C'est une manière de perdre rapidement son crédit politique. Un jeu dangereux, auquel beaucoup de président de la République finissent par céder. Je me rappelle de la décision de Chirac, nommant Dominique de Villepin comme Premier ministre. Une erreur monumentale, qui aurait pu coûter très cher à la droite, tant le personnage est hors des réalités et dénué de sens politique. Avant lui, le choix d'Edith Cresson comme premier ministre pouvait aussi passer pour un incongruité. Mais ce genre d'erreur, les autres présidents l'ont fait en fin de deuxième mandat, pas au bout de 3 ans...

Tout dans cette affaire, le choix de la personne comme le timing, donnent l'impression d'un président qui flotte complètement et a quitté le plancher des vaches. Inquiétant pour les socialistes, qui doivent se demander ce que François va leur préparer pour l'après "déculottée" des régionales.