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vendredi 15 août 2014

Au fond du trou

Croissance nulle au deuxième semestre, pas de perspective favorable pour 2014. Le gouvernement est bien obligé de reconnaitre qu'il n'y arrivera pas. On est dans la démission, l'abdication. En plein mois d'août, donc à un moment où personne ou presque ne se serait rendu compte que les chiffres économiques sont catastrophiques. Je n'ose imaginer ce que cela va donner à la rentrée, Hollande ayant lâché la dernière ligne de défense, celle de l'espoir d'une amélioration à moyen terme. La bouée de sauvetage "Europe" est percée de partout, car même les allemands connaissent un ralentissement.

Nous avons donc un président de la République complètement discrédité, qui avoue qu'il n'arrivera à rien sur le front du chômage et de la croissance, après avoir passé deux ans à tenter de le faire croire. Pour bien faire les choses, le conseil constitutionnel a censuré une disposition majeure du plan de communication autour du cadeau fiscal aux entreprises appelé "pacte de compétitivité". Fini les baisses de cotisations salariales pour les bas salaires. Déjà que les cotisations patronales sont quasi inexistantes pour les smicards, voilà qu'on voulait aussi baisser les cotisations salariales. A un moment, quand on creuse, on finit par rencontrer la roche.

Nous sommes au pied du mur. Toutes les vieilles ficelles, utilisées tant par la droite que par la gauche, sont usées et cassées. Peut-être que dans un dernier sursaut (ça arrive, dans les agonies), la technostructure administrative française arrivera à produire un nouveau pansement, qui permettra au gouvernement de "tenir" quelques mois ou quelques semaines. Mais c'est du provisoire, du soin palliatif.

Que va-t-il se passer ? C'est très compliqué à prédire, mais je ne suis pas si pessimiste que cela.

Marine Le Pen au pouvoir, je n'y crois pas. Certes, elle a enregistré des succès électoraux notables, mais ils doivent autant à l'abstention qu'à une réelle progression du FN. Si l'extrême droite avait une chance de prendre le pouvoir en France, ça serait déjà fait. Je rappelle quand même que Jean-Marie Le Pen fait des scores à deux chiffres depuis 1984, et qu'il progresse relativement peu en nombre de voix. Il ne fait que profiter de l'érosion des autres partis, incapables de se renouveler. Le jour où une véritable alternative politique émerge face au gouvernement des hauts fonctionnaires, la baudruche Marine Le Pen va se dégonfler en perdant une part de ses électeurs qui s'en servent comme vote protestataire.

J'observe aussi une grande vitalité de la "société civile". Regardez le succès des projets "participatifs" et du crowdfunding. Il y a encore des gens pour s'investir dans du collectif. Le seul problème vient d'un blocage politique, certains "espaces sociaux" ayant été quasiment privatisés au profit d'une petite élite, qui sait très bien se reproduire et coloniser les lieux de pouvoirs. Certes, le système à la française des grandes écoles (ENA, Polytechnique, ENS...) présente des avantages. Ce sont en général des personnes très intelligentes, brillantes car le système est particulièrement doué pour repérer et attirer très tôt les "hauts potentiels". Cela donne aussi une cohérence d'ensemble à la direction d'un pays, avec des liens entre les différents secteurs, vu qu'ils sont tous remplis de gens qui ont fait leurs études ensemble et continuent à se fréquenter. Il existe une véritable fluidité entre la politique, l'économie, les médias qui a un coté positif. Mais ce système rencontre actuellement au moins deux problèmes.

L'assise et le recrutement de cette élite est trop étroit et fermé, car basé sur un recrutement précoce. Cela permet d'accéder jeune à des responsabilités, et d'éviter les gérontocraties. Mais si à 25 ans, vous avez raté le coche, c'est terminé, les voies de promotion interne sont restreintes et si vous les empruntez, vous ne serez qu'un membre "de seconde zone" de l'élite politico-administrative. Il vous manquera toujours le réseau et la label "ancien élève de...", justement ce sur quoi repose un peu trop le système. Mais cela se corrige, ce n'est pas le problème principal.

Le vrai drame de la France, c'est l'assèchement et la sclérose intellectuelle et idéologique de son élite, doublée d'un conformisme insupportable. J'ai eu l'occasion de voir et d'entendre des énarques et des polytechniciens, lors d'interventions publiques (en privé, ceux que je fréquente sont très différents). C'est affligeant ! Des technocrates passe-murailles, où même les jeunes de 30 ans ont l'air d'en avoir 50. Aucune idée nouvelle ne sort, et les "phares intellectuels", ceux qui à qui on confie les rapports de prospectives sont les mêmes depuis un quart de siècle. Franchement, il serait temps d'envoyer Jacques Attali et Alain Minc au musée. Ces hommes sont quelque part le symbole des dérives de l'élite française, dont ils ont toutes les qualités et les défauts. Ils sont brillants, intellectuellement pétillants, et pigent vite. Mais il n'ont pas évolué depuis 30 ans, finissent par radoter et se sont révélés incapables d'assurer la mise en œuvre de quoi que ce soit. A part pondre des rapports et vendre leur carnet d'adresse, ils n'ont rien fait de concret !

La porte de sortie de la crise viendra de cette élite. Ne rêvons pas, il n'y aura pas de grand soir. Nous n'avons pas d'élite de remplacement, et virer tous ces gens serait une perte énorme, car objectivement, ils sont les meilleurs. La reproduction est la seule vraie réussite de l'élite française. La solution viendra d'un changement dans la manière de gouverner, avec deux axes, une vraie "participation" de tous, où l'élite administrative coordonne plus qu'elle ne dirige, et un renouvellement intellectuel, qui ne soit pas un retour des vieilles lunes.

Pour la participation, ça existe déjà, parfois embryonnaire, mais ça avance. L'open data, ce n'est pas seulement mettre à disposition les données, c'est aussi accepter de co-construire les politiques publiques avec ceux qui s'emparent des données, dans un processus ouvert et transparent. Tout l'inverse de ce qui se pratique actuellement, qui tient du deal occulte entre une administration en déclin et des lobbies ayant perdu tout sens de l'intérêt commun. Techniquement, les outils sont au point, la culture du participatif qui va avec et aussi en plein boom, avec des laboratoires comme Wikipédia ou open street map. Bien entendu, il reste encore du chemin, mais l'acculturation "numérique" a pris, et il ne faudrait pas qu'elle soit étouffée. Le risque est réel que la France passe à coté d'une révolution "participative" dans l'exercice du pouvoir.

Pour le renouvellement intellectuel, je suis plus inquiet, car je ne vois pas grand chose poindre à l'horizon. Nous sommes des champions pour ressasser de vieilles idéologies (au hasard le marxisme) avec une constance pour se jeter dans les impasses extrémistes. Quand on est jeune, on est passionnément d'extrême gauche, parce que c'est romantique, idéaliste. Et puis on se retrouve à devoir gérer l'intérêt général, et là, on s'aperçoit que le bagage idéologique acquis dans la jeunesse n'est d'aucune utilité. On le jette alors par dessus bord. Le drame de la génération de 1968 et de ne pas avoir réussi à se reconstruire idéologique après avoir liquidé leur gauchisme de jeunesse. On est passé directement de 1968 à Bernard Tapie pour finir au vide intellectuel illustré par Laurent Joffrin et les éditocrates de la presse des années 2000.

Sur le renouvellement, mon inquiétude est peut-être simplement une incapacité à voir les signes. C'est toujours plus facile de les voir rétrospectivement. J'ai quand même une lueur d'espoir. Le mouvement "participatif" sécrète une culture politique, s'appuie sur des valeurs qui peuvent être un socle pour une relance idéologique de l'action publique. C'est encore bien faible et balbutiant, ce sera sans doute insuffisant, mais il y a quelque chose qui peut servir d'axe porteur.

Au final, la France de demain dépendra ce que ma génération, les 30-45 ans, fera dans les 5 ou 10 ans qui viennent. En bon protestant, je me méfie de la "divine providence" et préfère me baser sur le sens de la responsabilité de chacun : "on a ce qu'on se donne" !

jeudi 3 juillet 2014

Le Figaro et le Parlement

Deux articles du Figaro (de journalistes officiant au Scan, pour être plus précis) ont suscité un certain étonnement de ma part. Il démontrent soit une faible maitrise des réalités parlementaires, soit une volonté de faire du scoop, en "tirant" l'information un peu trop, pour faire dire aux faits ce qu'ils ne disent pas.

Le premier titre en gras "un amendement de Bompard adopté". Je le lis, avide de savoir comment un député d'extrême-droite a pu convaincre ses collègues d'adopter une de ses propositions. Cela sort clairement de l'ordinaire. Évidemment, la lecture de l'article m'a immédiatement déçu, car ce n'est pas un amendement de Jacques Bompard que les députés ont adopté, mais celui du rapporteur ! En effet, ce dernier avait déjà fait adopter l'amendement en commission, et l'a fait valider en séance publique, malgré quelques grognements du gouvernement, qui a quand même laissé passer. Jacques Bompard s'est juste contenté de recopier l'amendement (qui devait venir d'un lobby) et de le déposer. Coup de bol, il était en séance pour le défendre.

Pour une fois que Jacques Bompard a un amendement avec marqué dessus "adopté", il a essayé d'en profiter pour se faire mousser. Je parie qu'il a fait un communiqué de presse, qui a été aimablement repompé par le journaliste du Figaro.

Le deuxième article est tout aussi "claquant". Voilà donc que 10 sénateurs UMP se seraient déclarés favorables aux fameux "ADCD de l'égalité", un manuel scolaire contre le sexisme, que le gouvernement vient justement d'abandonner. Un rapport issu d'une mission parlementaire, qui vient de paraitre, se prononce en faveur de ces manuels. Là encore, la baudruche, trop belle pour être vraie, se dégonfle rapidement.

Il faut savoir que les rapports parlementaires sont écrits par le rapporteur de la mission, et que les simples membres n'ont pas vraiment leur mot à dire. Affirmer ainsi qu'un rapport engage l'ensemble de la mission est formellement juste, mais dans les faits, il n'en est rien. La preuve, un rectificatif a été fait, à la suite de l'article, pour préciser qu'aucun des sénateurs UMP n'était présent lors de l'adoption du rapport, et on peut penser qu'ils ne l'avaient même pas lu.

C'est tout le problème des missions parlementaires, composés d'un nombre important de membres, qui pour la plupart, n'ont qu'un intérêt limité, voire inexistant pour le sujet. Cela se voit lors des auditions, où très régulièrement, il n'y a guère de présents que le président, le rapporteur, et éventuellement un ou deux membres de la mission (sur un effectif théorique qui peut aller jusqu'à 15 ou 20 personnes). Un rapport parlementaire n'engage en général que son rapporteur...

Une connaissance plus fine des réalités du parlement aurait permis, à chaque fois, d'éviter de grossières erreurs d'analyse. Le drame, c'est que le Figaro a une journaliste parlementaire chevronnée, qui campe régulièrement à l'Assemblée, et qui aurait détecté tout de suite le problème...

lundi 30 juin 2014

Les journalistes inquiets du numérique

Libé s'est trouvé une nouvelle équipe dirigeante, avec un tandem assez inattendu, Laurent Joffrin, qui incarne à mes yeux le pire de ce qui se fait dans le journalisme français, et Johan Hufnagel, qui incarne le meilleur. D'un coté le journaliste de connivence, pontifiant et déconnecté, avec un bilan qui n'a rien de fabuleux là où il est passé. De l'autre, un (relativement) jeune, qui a montré, à la tête de 20 minutes puis de Slate, qu'il a compris ce qu'est le journalisme à l'heure du numérique. On aurait pu penser que l'accueil aurait été mitigé pour le premier, qui n'apparait pas vraiment capable de tirer Libé de l'ornière, et enthousiaste pour le second.

J'ai été très désagréablement surpris et même un peu atterré de la teneur de certains propos, qui mettent clairement en doute l'aptitude de Johan Hufnagel à occuper sa place. Il y a cet article dans Marianne, ces tweets de Xavier Ternisien. On y sent la peur, celle des dinosaures qui ne veulent pas évoluer, pire, qui n'en sont pas capables, le savent et font tout pour survivre, y compris en brisant les mutations nécessaires. Je ne suis pas seul à avoir eu envie de donner de cogner.

Une petite mise au point s'impose...

Le journalisme qui consiste à écrire des histoires, par le biais exclusif d'articles rédigés de manière littéraire, c'est voué à devenir marginal. Les supports, avec le numérique, deviennent multiples. C'est maintenant par des articles sur un site, mais aussi par alertes, par mail, par newsletters, par supports audio ou vidéo (et j'en rate certainement) que l'information se diffuse à l'heure du numérique. Deuxièmement, le journalisme, c'est informer un lecteur. Cela passe bien sur par des récits, mais pas que. Parfois, un tweet avec un lien peut être aussi informatif que 2000 signes. La valeur ne se mesure pas en longueur de papier, mais en pertinence de l'adéquation entre un lecteur et l'information qui lui est apportée.

Je prend un exemple me concernant. Sur la vie parlementaire, on peut faire des articles, des infographies, qui racontent une séance, un épisode. Il y a un public pour cela. On peut aussi faire un tweet, avec un lien vers un amendement déposé en dernière minute par le gouvernement, comme par exemple celui-ci, qui vient de tomber sur le projet de loi de financement de la sécurité sociale. En faisant ce lien, je ne raconte rien, je donne une information brute, mais il y a des gens, ceux qui sont concernés par l'amendement, pour qui cela a de la valeur. Je peux aussi enrober cet amendement dans une brève, qui explique globalement les tenants et les aboutissants, permettant à un public plus large d'apprécier ce qu'est en train de faire le gouvernement. En faisant cela, je ne raconte aucune histoire, pourtant, c'est du journalisme.

Beaucoup de ces informations sont délaissées par les "journalistes à l'ancienne" car elles ne sont pas "storytellisables". On se retrouve donc avec des journaux, qu'ils soient papier ou pure players, qui passent à coté d'un pan entier de leur métier, car ils ne sont pas capable de concevoir que l'outil numérique permet une personnalisation très poussée. Le modèle consistant à produire des contenus qui puissent toucher un public le plus large possible, mais sans vraiment satisfaire complètement personne, c'est fini. Maintenant, un journal, c'est une masse de contenus avec des métadonnées qui permettent à chaque lecteur d'y trouver son bonheur. C'est du sur-mesure et le journaliste est autant là pour produire les contenus que pour les référencer correctement et aider les lecteurs, dont les profils sont connus (parce que le numérique permet ça), à créer leur agrégat personnalisé.

C'est là qu'on retombe sur le format. L'article "littéraire", c'est bien, mais ça ne suffit plus si derrière, on ne sait pas le distribuer efficacement. C'est sur ce point que les journalistes web ont une longueur d'avance, même s'ils n'ont pas toujours les outils adéquats (les réseaux sociaux, c'est encore très artisanal). Ils se préoccupent d'attirer l'attention sur leur production, de la faire arriver vers un public que cela pourra intéresser. Un souci que n'ont pas intégré les journalistes papier, qui une fois la copie rendue, se désintéressent de cet aspect. Or, il fait partie du job.

Aujourd'hui, la question n'est plus "papier contre numérique" mais de connaitre son lecteur et de lui apporter ce qu'il attend en utilisant une palette large d'outils. Je n'ai pas l'impression que beaucoup de journaux "traditionnels" ont été capables d'opérer cette mutation radicale. Cela laisse une chance à Libé, d'être le premier sur le créneau. J'ai malheureusement un peu peur qu'ils ne laissent passer leur chance, par sclérose intellectuelle de la rédaction, incapable de concevoir différemment son métier...

mardi 24 juin 2014

L'étrange écroulement

Je suis assez frappé de la manière dont la maison Copé s'écroule. L'intégralité des vrais comptes de Bygmalion sont dans la nature (merci les clés USB) et on en apprend des belles, les lampistes façon Lavrilleux ou Millot se rebiffent, balancent tout et annoncent que s'ils tombent, ils ne seront pas seuls dans le box, au tribunal. Quand on regarde la solidité du système Chirac, où on est loin d'avoir tout vu, et où il a été plus que difficile d'amener les coupables dans le box, on se pose des questions. A-t-on changé d'époque ou Copé, finalement, n'était qu'un amateur ? J'ai du mal à trancher...

Concernant l'UMP, c'est également sidérant de voir à quel point ce parti s'effondre. Depuis les européennes, il a fait un pas de plus vers l'auto-destruction. Le départ de Copé n'a rien réglé, et l'intérim donne lieu à des contestations. Aucun leader n'apparait, que ce soit pour présider le parti ou être le candidat en 2017. Tous sont dans les petites tactiques à courte vue, à coup de déclarations dans les médias, pour placer ses propres pions ou ceux de son camp. Je ne vois absolument pas le bout du tunnel, d'autant plus que l'image du parti en est fortement dégradée.

Plus ça, plus que je pense que l'UMP va soit exploser, soit se transformer en une vaste pétaudière où plus rien n'avance. La deuxième option apparait la plus probable, sauf si la commission des comptes de campagnes intervient pour couper les vivres à un parti qui a quand même organisé une vaste opération de maquillage du compte de Sarkozy (et l'a avoué). Pourtant, la droite à tout pour être optimiste, tellement François Hollande est au fond du trou...

Parce que l'écroulement, il est aussi à gauche. Plus on avance dans le quinquennat, plus on voit la majorité se déliter et se réduire. Il reste trois ans à tenir, je ne vois pas comment on va y arriver, car il n'y aura ni démission de Hollande, ni dissolution. Cela équivaudrait à un suicide, et s'il y a une chose que les socialistes ne feront pas, c'est bien ça. On va donc avoir une mise à l'écart de François Hollande, déjà bien complètement discrédité. Il sera remplacé par son premier ministre, ce qui donnera une configuration inédite sous la 5eme République : une pratique institutionnelle de type "cohabitation" alors que le président et son premier ministre sont de la même couleur politique. Un brouillage du message politique pas évident à gérer, car on va avoir une pratique qui diffère des messages envoyés. L'image d'un président "monarque absolu" est tellement ancrée chez les français qu'ils seront perturbés de se retrouver avec un "roi fainéant", façon mérovingiens de fin de race.

La décomposition du paysage politique est inquiétante, mais c'est en même temps une porte de sortie, car la France est un pays bloqué, et cela depuis longtemps. Il faut que cela change, et alors que tous (moi compris) ont pensé que cela finirait pas une révolution plus ou moins violente, on pourrait avoir une auto-dissolution des structures de pouvoir, qui s'écroulent sans le moindre mouvement social. Comment gérer cela ? on est dans l'inconnu et le trou noir...

vendredi 13 juin 2014

Pourquoi pas Toubon ?

François Hollande vient d'annoncer sa volonté de nommer Jacques Toubon comme défenseur des droits. Cela soulève des cris d’orfraies à gauche, tant l'homme est estampillé "RPR chiraquien". En plus, à 73 ans, on peut estimer qu'il a droit à une retraite bien méritée, même si lui, comme tout homme politique qui se respecte, préfère sans doute quitter la scène les pieds devant.

Ce sont pourtant les deux seules critiques que l'on peut adresser à Jacques Toubon, passé le moment de stupeur. Oui, 73 ans, c'est sans doute 10 ans de trop pour un poste de cette envergure. Rappelons quand même que Dominique Baudis est mort en fonctions, et qu'il n'avait que 66 ans. Le coté "grognard chiraquien", qui va jusqu'à envoyer un hélicoptère chercher un procureur pour empêcher l'ouverture d'une enquête contre son parti, fait un peu tâche, c'est vrai et crispe à gauche.

A sa décharge, Jacques Toubon a un passé d'homme d’État où il n'a pas démérité. Certes, il ne fut pas un super-ministre de la justice entre 1995 et 1997. Mais il n'a pas été un mauvais ministre de la Culture, et a gardé toute l'estime de ce secteur. Il vient de quitter ses fonctions de membre du collège de la Hadopi, et est toujours en charge de suivre les sujets relatifs à la TVA des biens culturels à Bruxelles. Le personnage n'est pas désagréable, même s'il est très bavard et s'écoute volontiers parler. En tout cas, c'est quelqu'un qui connait bien le système administratif français, de la catégorie "vieux singe à qui on n'apprend pas à faire la grimace". Sous cet angle, son passé à la ville de Paris sous Chirac sera précieux dans ses fonctions de défenseur des droits...

Les critiques que j'ai pu voir fleurir, comme quoi il est un peu rétrograde, parce que pas spécialement gay-friendly, ou parce qu'ayant pris, il y a 30 ans, certaines positions sur des sujets de sociétés ne doivent pas entrer en ligne de compte. La seule chose qu'il faut regarder, c'est la concordance entre la feuille de poste et le profil du personnage.

Qu'attendons-nous du défenseur des droits ? Pour ma part, je lui demande d'être un vrai contre-pouvoir (ce que n'a pas été Dominique Baudis) qui ait à la fois expérience et indépendance, qui soit capable de ruer dans les brancards et mettre les autorités face à leurs contradictions et leurs bévues, sans peur du scandale. Pour ça, Jacques Toubon est parfait. A 73 ans, c'est clairement son dernier poste, il n'a plus personne à ménager. Étant chiraquien et rien d'autre, il n'est pas lié aux actuels responsables de l'UMP (il est de la génération d'avant) et l'est encore moins avec la gauche. Pour l'indépendance, on peut être tranquille, c'est garanti. Pour la compétence, j'en ai parlé, il a le CV qui va bien, et malgré ses 73 ans, il a encore toute sa tête (pourvu que ça dure).

Sur le fond, Jacques Toubon n'est pas un mauvais choix. D'autres auraient été possibles. Le seul souci, une fois de plus, c'est encore la méthode. Visiblement, si la nomination a tant surpris, c'est qu'une autre personne était attendue : Noëlle Lenoir. Un magazine a même publié l'info, oubliant que François Hollande est capable de changer de pied en quelques heures (ce qui a été le cas). Attendons de voir comment il va gérer la communication autour de ce qui est un choix finalement très acceptable, quand on veut bien l'étudier rationnellement et sans passions.

jeudi 5 juin 2014

Guaino et l'immunité parlementaire

J'ai bien ri en découvrant la proposition de résolution d'Henri Guaino, visant à suspendre les poursuites engagées contre lui-même pour outrage à magistrat. J'ai pensé "les cons, ça ose tout, et c'est à ça qu'on les reconnaît". J'ai toutefois reconnu qu'elle était remarquablement bien écrite et documentée. Henri Guaino ne bosse pas beaucoup, mais quand il s'y met, il fait les choses bien.

J'étais assez inquiet du spectacle que risquait de donner un tel débat en séance publique. En cette période de crise économique, mais aussi morale, qu'un élu veuille exciper de ses privilèges pour échapper (ou donner l'impression d'échapper) à la justice, c'est un coup à nourrir l'antiparlementarisme. Tous les ingrédients étaient au rendez-vous pour que l'image de la classe politique, déjà pas brillante, en prenne un coup. Mais bon, les élus sont grands, majeurs et vaccinés, ils assument. Je ne suis pas leur nounou. M'enfin bon, ça me faisait quand même un peu peur. Et puis le débat eu lieu, et je dois reconnaître qu'il fut de qualité et de haute tenue. Ça avait de la gueule, et ça n'a pas dérapé, contrairement à mes craintes. On a vu s'affronter deux conceptions du rôle du député, avec en toile de fond, deux manières de faire de la politique.

D'un côté, Henri Guaino (UMP) et Alain Tourret (RRDP), que l'on pourrait qualifier de "parlementaires à l'ancienne", qui auraient sans doute été beaucoup plus à leur aise sous la IIIème République. Ils font complètement de la politique, en assumant totalement la rudesse, voire la violence des polémiques politiciennes. Alain Tourret évoque, dans son propos, la manière dont on réglait autrefois les querelles, le duel. Je n'ai aucune difficulté à imaginer Henri Guaino se battant en duel. C'est complètement le bonhomme ! S'en prendre violemment à la décision d'un magistrat, pour des motifs clairement politiques et partisans, cela fait partie du job du député. L'immunité parlementaire doit donc jouer pour les protéger de poursuites judiciaires. Si l'institution judiciaire fait corps avec l'un de ses membres attaqué en lançant des poursuites, pourquoi le Parlement ne ferait-il pas, lui non plus ? Entendu comme cela, la proposition de résolution d'Henri Guaino est parfaitement cohérente et compréhensible.

De l'autre côté, on avait Mathias Fekl, le président de la Commission des immunités, et Jean-Jacques Urvoas, le président de la Commission des lois. Pour eux, le député, c'est d'abord un législateur, quelqu'un qui est là pour délibérer, dans l'intérêt général, afin d'écrire la loi, contrôler l'action du gouvernement et évaluer les politiques publiques. C'est une conception beaucoup plus "moderne" de la politique, plus apaisée aussi. Les débordements de langage et les polémiques outrancières sont une manière dépassée de faire de la politique, car elles ne collent plus avec l'esprit du temps. Il faut que les représentants soient en phase avec les représentés dans la manière dont ils exercent leur mandat. Ils estiment que les citoyens attendent autre chose de leurs députés que de faire de la politique politicienne sur les plateaux de télévision. Ils pensent aussi que les écarts de langage et les outrances ne sont plus acceptables pour une majorité d'électeurs, qui ne comprendraient donc pas que l'Assemblée nationale les couvre. Ils ont pour eux le droit, qui a pris acte, par la réforme de 1995, de la modification profonde de la perception qu'ont les Français de la légitimité des immunités parlementaires. Elles peuvent encore être acceptables, mais il faut vraiment que les poursuites soient à l'évidence malveillantes ou "politiques" pour que l'usage de l'immunité parlementaire soit acceptable.

Le vote a été finalement assez serré. La droite a naturellement fait bloc autour d'un de ses membres, mais il s'est aussi trouvé des voix de gauche pour approuver la demande d'Henri Guaino. Cela montre que la vision "traditionnelle" du mandat parlementaire est encore vivace. C'est intéressant à observer, car les occasions sont rares de voir les parlementaires débattre publiquement (et avec tenue) de la nature de leur mandat et des conditions de son exercice.

Personnellement, j'aurais été bien ennuyé d'avoir à voter. Je sais que la conception "Guaino-Tourret" appartient au passé et ne colle plus aux réalités du terrain. Mais, en même temps, ça a sacrément de la gueule et, quelque part, c'est aussi ça qu'on attend des élus, qu'ils fassent de la politique au sens noble du terme, qu'ils s'insurgent et ne se comportent pas en technocrates parlementaires, pâles et aseptisés.

lundi 2 juin 2014

Le naufrage du redécoupage des régions

François Hollande est à nouveau parti pour se planter sur la réforme du redécoupage des régions. Tous les ingrédients sont là, comme si rien n'avait été appris des échecs passés. C'est presque désespérant tellement ça devient prévisible.

Pour commencer, les annonces sont cafouilleuses. Quand on prépare une telle réforme, on choisit tout de suite la ligne. Soit on passe en force, soit on laisse le dialogue se dérouler. Mais on ne change pas de pied en cours de route. Alors que Manuel Valls avait annoncé une feuille de route dans laquelle le gouvernement laissait, dans un premier temps, les mariages se faire spontanément, voilà que Hollande nous prépare, pour demain matin, une carte des nouvelles régions. On a zappé la phase de dialogue entre collectivités, pour arriver directement sur le découpage autoritaire. Non sans avoir laissé du temps à tous les fantasmes et les redécoupages. Les journaux ne se sont pas privés, d'ailleurs, avec leurs petites infographies "faites vous-même le redécoupage". Résultat, chacun a sa petite idée sur ce qu'il faut faire, ou ne pas faire. Un peu comme la composition de l'équipe de France de football, où on compte plusieurs millions de sélectionneurs...

Le déroulé est problématique, car avant même la publication officielle, au moins une fusion a fuité, celle des Pays-de-Loire et de Poitou-Charentes, qui finalement, ne s'est pas faite, mais elle donné le ton. Elle cristallise toutes les critiques qui tomberont sur cette réforme. Évidemment, tout le monde a pensé que Ségolène Royal a pesé sur ce choix, car même s'il est cohérent, il n'est pas la seule alternative. Le soupçon du copinage et du redécoupage spécialement conçu pour favoriser les intérêts de certains grands élus socialistes surgit immédiatement. Bien entendu, le reste du redécoupage va être examiné à cette aune, et on trouvera des cas où la nouvelle carte arrange bien un président de région sortant. Comme pour le repassage, s'il y a un faux pli au premier passage du fer, c'est galère à rattraper quand on est sur un tissu très froissable. La publication de la carte "officielle", a immédiatement entrainé une critique en règle de Dominique Bussereau, accusant Hollande d'avoir favorisé Sapin et Royal (de la promotion Voltaire) avec la fusion de Poitou-Charentes-Limousin-Centre. Un attelage il est vrai un peu inattendu.

Autre source d'ennuis, la Bretagne historique, les 4 départements plus la Loire-Atlantique, c'est raté, et la prochaine fenêtre de tir, c'est dans cinquante ans, au minimum. Les élus et la population bretonne ont beaucoup espéré des annonces de François Hollande sur le redécoupage régional. La déception risque d'être immense (et le mot est faible) avec une pression sur les parlementaires bretons qui risque d'être terrible. L'étiquette pèsera peu au regard des attentes du terrain. Voter contre la réunification de la Bretagne, c'est un coup à perdre sa circonscription en 2017. Un cas comme celui-là est parfait comme abcès de fixation médiatique. Le risque est grand que l'enjeu de la réforme se retrouve, sous le prisme des médias, résumée à la question de la Loire-Atlantique. Je ne parle pas de la fusion entre Alsace et Lorraine, avec un choix problématique pour la capitale régionale.

Comme il va falloir passer par une loi, qui n'est pas encore passée en conseil des ministres, il y aura un temps de latence entre les annonces de François Hollande et l'adoption définitive du texte. Le temps, pour tous les opposants à la nouvelle carte, de se répandre dans les médias. Et ils seront nombreux, y compris à gauche, car si on favorise certains barons, c'est au détriment d'autres, qui vendront chèrement leur peau. Les présidents de conseils généraux, voués à disparaitre, ont une occasion en or de casser les reins de Hollande, pour lui enlever toute velléité de proposer un autre texte de loi portant réforme des collectivités locales. Un très bon moyen pour que la question de la survie du département soit tuée dans l'oeuf.

Quand viendra le moment de l'examen au Parlement, ça va être sportif pour le gouvernement... qui risque un rejet du texte qui sera interprété comme un nouveau revers politique, enfonçant un peu plus François Hollande, déjà bien affaibli.

mardi 27 mai 2014

La chute de la maison Copé

L'histoire s'est accélérée et Jean-François Copé a finalement été contraint de quitter la présidence de l'UMP. Cela ne règle qu'une crise passagère, mais sur le fond, ça ne règle rien.

Copé est mis sur la touche parce qu'il a dépassé les limites pénales, pourtant souples, et que ça s'est vu. Ce n'est pas avec ça que la classe politique dans son ensemble va redorer son blason. J'ai même l'impression, au regard de ce qui sort sur Le Point (des rétro-commissions versées par Bygmalion à Patrick de Carolis) que les révélations ne sont pas terminées. Les dénégations de Copé ne sont pas convaincantes (c'est même du foutage de gueule intégral). On peut penser qu'il est sur la touche pour longtemps (je l'espère) même s'il ne faut préjuger de rien. Copé est un redoutable animal politique, qui n'a que 50 ans. Il peut ressurgir à tout moment... Et c'est bien cela le problème. Dans d'autres pays, cela fait longtemps que Copé aurait été viré, sans la moindre chance de retour en politique.

En attendant, c'est le vide à droite : Borloo en retraite pour raison de santé, Copé dégagé pour cause de scandale politico-financier, Sarkozy pour longtemps encore empêtré dans les affaires. Aucun leader naturel ayant l'envergure d'être candidat à la présidentielle en 2017 n'apparaît avec évidence, à part peut-être Fillon. Et encore, il est marqué par les combats passés et aura du mal à faire l'union derrière lui. Or, le succès politique repose sur un facteur : c'est le camp le moins désuni qui l'emporte. Sur ce plan, la droite est mal barrée, et même si Hollande est nul, il a encore ses chances.

Enfin, et c'est le pire, absolument aucune perspective de rénovation doctrinale à l'UMP. Le prochain congrès se concentrera sur le choix du chef, qui ne pourra être que le plus petit dénominateur commun, donc un ectoplasme intellectuel. Le départ de Copé n'entraîne pas un effrondrement de l'aile droite de l'UMP, et ne change rien aux lignes de fractures idéologiques de ce parti. On ne peut même pas parler d'occasion manquée, car il n'y a tout simplement pas eu d'occasion de rénover quoi que ce soit.

La chute de Jean-François Copé n'est qu'un épiphénomène, qui enfonce un peu plus encore l'UMP dans son marasme et sa lente auto-destruction. Il ne faut pas lui accorder plus d'importance qu'elle n'en a. C'est la chute d'un homme, pas d'un système.

vendredi 23 mai 2014

La lente auto-destruction de l'UMP

L'UMP est un parti qui se casse la figure. Ces dernières semaines, juste à la fin de la campagne des européennes, trois affaires sont sorties, et pas des moindres. A chaque fois, un rapport malsain avec l'argent.

D'abord, l'affaire "bygmalion" a ressurgit avec force. De nouveaux documents, sortis par Libé, confirment les énormes soupçons de malversation, et explosent la défense de Copé (dont on attend toujours la proposition de loi annoncée fin mars). Bastien Millot va sans doute morfler et porter le chapeau (s'il se laisse faire) mais cela n'empêchera pas que Copé en sorte encore plus abîmé. Sa légitimité à diriger l'UMP pourrait s'en trouver affectée.

Ensuite, on s'est aperçu que des sénateurs du groupe UMP ont tapé dans la caisse. Les anciens centristes et DL, ralliés à l'UMP, ont conservé un sous-groupe au Sénat, auquel étaient affectés des financements. Comme par hasard, cet argent destiné à permettre à un groupe politique de fonctionner correctement, a fini dans la poche personnelle des sénateurs. Ne soyons pas dupes, c'est un coup bas contre Raffarin dans la course à la présidence du Sénat, qui ne devrait pas échapper à la droite en octobre prochain. Mais cela donne un coup à l'image des institutions et de l'UMP.

Enfin, c'est Madame Balkany qui se retrouve en garde à vue, avec derrière une mise en examen, assortie d'un contrôle judiciaire où il lui est interdit de quitter le territoire, avec en prime une caution d'un million d'euros. Du lourd donc, pour des affaires clairement liées à l'argent. Ce n'est pas passé médiatiquement inaperçu !

Depuis 2007, l'UMP s'enfonce lentement mais sûrement. Petit à petit, les centristes sont partis, pour rejoindre l'UDI qui est apparue, sous la houlette de Borloo, comme une alternative crédible. De l'autre bord de l'échiquier, la course à l'échalote avec l'extrême droite dans le populisme et le sécuritaire montre ses limites. Le FN n'a pas reculé aux élections, loin de là même ! En interne, la guerre des chefs a été une véritable boucherie. Copé et Fillon, les deux seuls capables de porter les couleurs du parti en 2017, se sont entre-tués en novembre 2012. L'UMP n'a comme choix que l'ancien président, battu sur sa personnalité par un adversaire dont on perçoit clairement les limites, ou une série de jeunes pas encore mûrs. Je ne sais pas qui sera le candidat de l'UMP pour la présidentielle en 2017, mais il sera en difficulté. Heureusement que l'UDI est également en panne de leader, sinon, ça aurait été difficile...

Avec ces histoires d'argent, qui se surprennent personne, l'UMP va encore descendre d'un cran. On peut s'attendre à une nouvelle hémorragie de militants, ainsi qu'à une crise financière. Les campagnes d'appel aux dons rapportent de moins en moins (tu m'étonnes...) et les charges sont toujours là. Or, le recalcul des dotations, c'est en 2017, il y a encore trois ans à tenir. C'est là que le drame se noue, car l'unité d'un parti politique tient aux finances.

Dans notre système de financement des partis politiques, il n'y a que deux sources, les dons privés, minoritaires, et les dotations publiques, attribuées pour 5 ans selon les résultats des législatives. Celui qui part laisse le pognon à celui qui reste, et se retrouve sans le sou pour monter un nouveau parti. Cela dissuade clairement de claquer la porte. Sauf qu'aujourd'hui, il n'y a aucun intérêt, ou presque, à être à la tête de l'UMP : plus d'argent pour mener à bien des activités militantes, des emmerdes de gestion avec le personnel et les fournisseurs, une marque dégradée. Un député UMP a annoncé que l'UMP n'existera plus dans un mois. C'est peut-être exagéré, mais on n'a jamais été aussi proche d'une telle perspective.

Certes, il y a encore de beaux restes à l'UMP et un rebond est possible. Mais il passe par un renouvellement des cadres donc un départ de Jean-François Copé, ainsi que par un véritable travail de fond sur les idées, pour donner au parti un contenu idéologique et une ligne qui, pour l'instant, n'existent pas. Il reste deux ans avant le début de la pré-campagne présidentielle.

Mal barré...

mercredi 30 avril 2014

Les erreurs d'Olivier Schrameck

Quand Olivier Schrameck a été nommé président du CSA, j'avoue avoir eu un peu peur pour le numérique. Je savais depuis longtemps que le CSA tournait autour du pot de miel, le CV du personnage était assez impressionnant (Dir cab de Jospin entre 1997 et 2002), tout était réuni pour que le CSA étende son emprise sur la toile. Finalement après un peu plus d'un an, il se révèle que Schrameck est nettement moins bon que je ne le pensais, avec une belle série d'erreurs politiques.

La première erreur est d'avoir été trop gourmand lors de la loi audiovisuelle votée à l'automne 2013. Au départ, le texte se résumait à rendre au CSA le pouvoir de nommer les responsables de l'audiovisuel public. Au fil des amendements, à l'Assemblée puis au Sénat, le texte a grossi, donnant de nombreux pouvoirs au CSA. Une véritable orgie qui a indisposé certains parlementaires, pris de vitesse par les débats. Ils se sont rendus compte, un peu tard, que le CSA avait véritablement franchi un cap. Pour Olivier Schrameck, ce n'était qu'un rattrapage de réformes qui auraient dus être faites avant. Il ne s'est peut-être pas rendu compte, sur le moment, qu'il avait consommé une grosse partie de ses crédits.

La deuxième erreur est d'avoir raté l'assassinat de la Hadopi à l'occasion de la loi audiovisuelle. Quand on veut tuer une institution dans une guerre éclair, on évite de rater sa cible. Autant avant, un accord amiable aurait pu être trouvé pour une "fusion" CSA-Hadopi, autant après, les ponts sont rompus. Cette agressivité dans la tentative d'absorption a pu faire peur à d'autres institutions, qui se sont posées des questions sur les ambitions du CSA, qui pourrait ne pas se contenter de la Hadopi. Des organismes comme l'Arcep ou l'autorité de la concurrence ont intérêt à surveiller de près leurs compétences, surtout celles qui sont mitoyennes du CSA.

La troisième erreur est d'avoir rendu un rapport annuel comprenant 10 pages de propositions de modifications législatives. Ceux qui trouvaient que le CSA avait déjà beaucoup obtenu se sont un peu étouffés en le lisant. Mais la grosse maladresse a consisté à être trop précis et détaillé. Les propositions du CSA ce sont des amendements parlementaires clé en mains. Tous les observateurs du Parlement savent que les députés, et en particulier les rapporteurs, ne sont pas les auteurs des amendements qu'ils font adopter. Mais on s'efforce quand même de maintenir un semblant de fiction, qui peut permettre de sa pavaner devant le grand public, qui ignore tout des subtilités parlementaires.

Cette précision n'a pas plu à David Assouline, le spécialiste de l'audiovisuel au groupe PS du Sénat. Rapporteur de la loi audiovisuelle de 2013, il a de bonnes chances, si le Sénat reste à gauche (ce qui n'est pas gagné) d'être aussi le rapporteur de la future loi création. En balançant tout dans son rapport annuel, Schrameck déflore complètement ce qui aurait pu être des "amendements Assouline" et dévoile complètement que les parlementaires sont des porteurs d'eau qui ne décident de pas grand chose. Froisser la susceptibilité des parlementaires, c'est pas malin. Se fâcher avec un sénateur influent, c'est une faute politique lourde.

Olivier Schrameck paiera sans doute très cher ces erreurs au moment de la loi création. Justement celle qui est censée lui donner la main sur une partie du numérique. Dommage pour lui...

jeudi 24 avril 2014

La crédibilité des sanctions contre les députés

Manuel Valls et Bruno Le Roux agitent la menace de sanctions contre les députés PS qui ne voteraient pas le pacte de stabilité, la semaine prochaine. La marge de manoeuvre est techniquement assez étroite, car le système parlementaire français est encore bâti sur la primauté du député par rapport au groupe.

Le président du groupe peut décider de sanctionner des députés, avec la menace suprême, l'exclusion du groupe. Le député concerné se retrouve non inscrit, donc sans vrais moyens de travailler, isolé, réduit à ses seuls assistants. Pas de temps de parole en discussion générale, pas de représentation aux instances. Ce n'est pas bien confortable. Mais les députés PS ne risquent absolument rien de ce côté-là. Le groupe socialiste comptera, au 2 mai, 290 membres, avec une majorité absolue à 289. Passer sous la barre serait symboliquement lourd. Concrètement, l'appoint du très docile groupe radical permettra au gouvernement de continuer à avoir une majorité. Mais cela peut avoir des incidences non négligeables sur le fonctionnement interne de l'Assemblée.

En conférence des présidents, l'instance qui a un pouvoir décisionnel important, un président de groupe a autant de voix qu'il y a de députés dans son groupe (moins les députés de son groupe qui y siègent à titre personnel). Actuellement, aucune décision ne peut s'y prendre sans l'assentiment de Bruno Le Roux, qui a la majorité absolue à lui tout seul. Si jamais il devait perdre ce pouvoir, il serait à la merci d'une coalition de tous les autres groupes. Ce n'est pas le plus probable, mais il est déjà arrivé que le PS se retrouve seul contre tous. Un vote négatif, d'où qu'il vienne, serait un camouflet pour le gouvernement Valls. Il ne peut pas prendre ce risque. Les exclusions sont donc exclues.

L'autre niveau de sanction est de priver les "mauvais députés" de places honorifiques, où de positions de pouvoir. C'est encore largement le groupe et le gouvernement qui désignent les rapporteurs des textes de loi, ou encore ceux qui posent les questions au gouvernement, celles qui permettent de passer à la télévision le mardi et le mercredi. Pour les récalcitrants, ça risque d'être la disette, la réduction au rang de "député de base". Pour les postes au bureau de l'Assemblée nationale, c'est la même chose, c'est le groupe qui décide, tous les ans en septembre, qui seront ses représentants. Comme la répartition se fait à la proportionnelle, chaque groupe sait exactement à quoi il a droit. Comme il y a souvent autant de candidats que de postes à pourvoir, il n'y a pas de vote. Laurence Dumont, actuelle vice-présidente de l'Assemblée nationale, prend beaucoup de risques. Elle pourrait bien perdre sa place, en octobre prochain, si le président de groupe décide qu'une autre femme fera mieux le job.

Enfin, il serait éventuellement possible de priver les députés frondeurs de réserve parlementaire. C'est une menace qui a très bien fonctionné, jusqu'en 2012. Depuis que tout est transparent, c'est plus compliqué d'en priver un député, car on en fait un martyr. La subtilité consistait, avant, à ne lui donner que le minimum, et de le priver des rallonges que le président de groupe distribuait à discrétion. Aujourd'hui, ces rallonges n'existent plus, et la part de réserve parlementaire de chaque député est quasiment sanctuarisée.

C'est à peu près tout ce qu'un président de groupe peut faire car, pour le reste, le député tient ses pouvoirs et prérogatives de son élection, pas de son groupe. Même non inscrit, un député peut déposer et défendre tous les amendements qu'il souhaite, poser des questions écrites. Un temps de parole est alloué aux députés non inscrits, ainsi qu'un quota de billets de séance pour assister aux séances.

Face à un groupe de députés décidés, qui acceptent par avance de ne plus être rapporteurs, d'avoir moins de questions au gouvernement que les autres, et qui ne sont ni secrétaires, ni vice-président, les menaces brandies par Bruno Le Roux sont tout simplement risibles et sans le moindre effet. Si leur nombre dépasse la cinquantaine, c'est même eux qui sont en position de force : constituer un nouveau groupe se fait immédiatement, par simple déclaration déposée au secrétariat général de l'Assemblée. François Fillon a montré à quel point c'est facile. Un épisode que personne n'a oublié dans les murs du Palais-Bourbon.

vendredi 18 avril 2014

L'abdication de François Hollande

La France a vécu une journée très étrange avec la petite phrase balancée par François Hollande, qui nous dit qu'il n'aura aucune raison d'être candidat en 2017 si le chômage ne baisse pas. Vu que la crise dure depuis 2008, et qu'aucune réforme réellement nouvelle n'est en vue, on peut raisonnablement penser que le chômage ne baissera pas d'ici 2017, Hollande vient de se suicider politiquement. Un chef qui annonce à ses troupes qu'il n'est pas celui qui pourra assurer leur réélection au prochain coup perd 95% de son pouvoir. Tous vont se tourner vers celui qui incarne l'avenir, en l'occurrence Manuel Valls.

Ce dernier a symboliquement pris le pouvoir le même jour. Même si Aquilino Morelle est proche de Manuel Valls, ce n'est pas à ce dernier de faire le ménage, mais au président lui-même. Pas bien compliqué, depuis Clermont-Ferrand, d'appeler son conseiller et de lui donner l'ordre de démissionner. Le Premier ministre n'a rien à faire dans ce processus. Or, non seulement Valls l'a fait, mais en plus, Hollande l'a laissé faire et a acquiescé. Je n'aurais pas imaginé François Fillon convoquer Patrick Buisson et le virer de cette manière.

C'est juste sidérant, car si cela se confirme, on va se retrouver avec un premier ministre qui devient réellement le chef de la majorité, alors même que le président de la République est de la même couleur politique. Si c'est le cas, et on ne va pas tarder à en avoir soit la confirmation, soit le démenti, on entre dans une pratique institutionnelle totalement inédite. Un peu comme si Jacques Chirac avait nommé Sarkozy Premier ministre en 2005, en lui laissant les rênes du pouvoir. Cela montre à quel point les institutions de la cinquième république sont robustes. Avec un même texte, on peut avoir des pratiques qui s'adaptent aux circonstances, aux personnalités des présidents, aux équilibres politiques. Un président complètement carbonisé (18% de bonnes opinions, c'est le fond du trou) peut ainsi passer la main à un nouveau leader, sans démissionner, sans dissoudre, bref, sans repasser devant les électeurs.

Que va faire Manuel Valls ? Il a un boulevard politique, mais aussi institutionnel, car si cet effacement de François Hollande se confirme, il a une feuille vierge devant lui. C'est peut-être un moment fascinant pour les constitutionnalistes et les politistes qui est en train de s'ouvrir...

dimanche 6 avril 2014

Le spectre du vide au centre

Jean-Louis Borloo vient de créer un vide politique inquiétant au centre. A la suite de problèmes de santé, il a décidé de quitter la vie politique. Il abandonne donc ses mandats parlementaires (la présidence du groupe UDI) ainsi que la tête du parti. Une zone de dangereuses turbulences s'ouvre au centre. Une succession qui s'ouvre brutalement, sans qu'on l'aie vue venir, provoque toujours des tensions. Mais en plus, elle survient alors qu'aucun dauphin ne s'impose avec évidence, dans un parti où les forces centrifuges sont importantes. L'unité retrouvée du centre peut-elle voler en éclats ?

Jean-Louis Borloo était la clé de voute du centre en France. On ne s'en rendait pas trop compte, car le personnage n'est pas flamboyant. Pourtant, c'est lui a fédéré tout le monde. Arrivé à la tête du vieux parti radical valoisien, il en a pris le contrôle alors que cela n'avait rien d'évident. Il a ensuite fédéré les autres composantes de l'ancienne UDF, les démocrates chrétiens notamment, en créant l'UDI. Dernièrement, en vue des européennes, il a commencé à ramener Bayrou dans l'orbite de l'UDI. On peut penser qu'avec le temps, il aurait réussi à le ramener complètement, achevant ainsi la résurrection de l'ancienne UDF.

Il a aussi mis en place toutes les conditions d'une candidature centriste à l'élection présidentielle de 2017. En 2012, il a hésité à y aller, et a fini par renoncer. La structure de soutien n'était pas mure. Pour faire une présidentielle, il faut un réseau militant solide, une visibilité médiatique et un logo identifié et enfin des financements. En 2012, c'est encore Bayrou qui avait encore les éléments de la candidature. En 2017, cela aurait été Borloo qui avait tout pour se porter candidat. Au sein d'un parti politique de la cinquième république, c'est cette perspective qui fédère et fait tout tenir.

L'UDI va donc devoir se trouver un chef, qui aura vocation à être le candidat à la présidentielle de 2017. Ce n'est pas chose simple car personne ne semble s'imposer. Le premier nom qui me vient à l'esprit est celui de Jean-Christophe Lagarde. Il a tous les atouts pour faire un bon candidat. Il a une présence, une maitrise des médias, une expérience comme élu local et national. Il lui manque d'avoir été ministre et devra travailler sa notoriété médiatique, encore un peu faible. Il devra aussi fédérer les différentes familles de l'UDI, et c'est là que cela va être délicat. Que vont faire les radicaux ? Que va faire Bayrou ? Les haines au sein du Nouveau Centre sont cuites et recuites. Les obstacles ne vont pas manquer...

Les choses devraient se jouer assez vite, avec le vote pour la présidence du groupe à l'Assemblée nationale. Si Jean-Christophe Lagarde échoue, la suite sera compromise pour lui et la famille centriste va entrer dans une crise de leadership qui est son vice fondamental. On n'y aime pas les chefs, chacun est viscéralement attaché à sa liberté. L'ancienne UDF, tout comme l'UDI, n'est pas un parti "positif", construit autour d'une unité doctrinale, c'est un conglomérat de personnalités et de courants idéologiquement très différents, qui cherchent en se groupant à se protéger du grand parti conservateur. L'un des ciments de l'UDI, c'est l'existence de l'UMP. Or, en ce moment, c'est le bazar à l'UMP, qui ne semble pas trop faire peur. Les municipales ont été une bonne cuvée pour le centre, estampillé UDI ou pas. La tentation peut être grande, pour certains, de flinguer celui qui apparait comme un leader trop fort et destiné à durer...

vendredi 4 avril 2014

Les bonnes résolutions de Manuel Valls

Lors du premier conseil des ministres d'un nouveau chef de gouvernement, c'est le moment des bonnes résolutions. En général, elles ne tiennent pas longtemps. Celles de Manuel Valls risquent, comme les autres, d'exploser en vol, même si sur le fond, j'aimerais me tromper, car il va dans le bon sens. Petite tournée commentées des 6 consignes.

La clarté de la chaine de décision. Rappel évident, il est chef du gouvernement. Sauf qu'on est sous la cinquième République, et que le vrai patron, c'est le président de la République. Ayrault l'a bien vu, il se faisait court-circuiter en permanence par Hollande, qui passe son temps à envoyer des textos aux uns et aux autres. Il n'y a pas de raison que ça s'arrête. Le premier couac du gouvernement Valls viendrait du fait que Hollande à promis le commerce extérieur à Fabius, alors que Valls le donnait à Montebourg. Dans les faits, c'est du président de la République et de son élection que vient la légitimité des députés. Ils savent que leur sort est lié à celui de François Hollande, pas à celui de Manuel Valls.

La collégialité et l'importance de la délibération politique. C'est beau comme de l'antique, et je suis d'accord sur le fond. La délibération est une chose essentielle dans le cadre du processus de décision politique. Sauf que la délibération, c'est très chronophage, et les ministres ont autre chose à faire. Ils doivent diriger leur département ministériel, faire de la représentation sur le terrain, assurer la solidité de leur assise politique personnelle. En pratique, la délibération au sein d'un gouvernement tel que nous le connaissons, même à 17, ça ne peut marcher que pour les décisions politiques majeures, et encore.

L'innovation annoncée, celle d'une réunion des ministres, le jeudi matin, tous les 15 jours, m'apparait très étrange. Normalement, cela ne se fait qu'en période de cohabitation, quand le gouvernement veut travailler sans la présence du président de la République, qui n'est pas de son bord. En période de concordance entre président et majorité parlementaire, on va surtout créer un doublon par rapport au conseil des ministres. Ça va mal finir, car ce n'est absolument pas la logique de fonctionnement des institutions de la 5ème République. C'est quelque part une volonté affichée de vouloir marginaliser le président de la République, ce que Hollande pourrait ne pas apprécier.

L’efficacité. En même temps, Valls veut moins de réunions interministérielles. Il demande que les ministres échangent entre eux de manière approfondie, et chercher des accords entre eux avant de venir demander l'arbitrage de Matignon. Le coeur même du rôle du Premier ministre, dans la 5ème République, c'est d'arbitrer, et les RIM, c'est une forme de délibération politique. Par contre, s'il pouvait imposer que les RIM soient mieux préparées en amont, et qu'il n'y ait pas besoin de revenir plusieurs fois sur un même sujet, il fera gagner du temps à tout le monde. Il y aura sans doute autant de RIM, car elles sont indispensables, mais elles seront moins longues et personne ne s'en plaindra.

Le principe de la solidité juridique. Valls demande qu'on évite les risques constitutionnels et qu'on fasse des textes peu nombreux, courts et clairs. Là, c'est la lettre au père Noël ! Notre société est complexe, son organisation juridique l'est aussi. On ne peut pas croire qu'on va pouvoir faire des lois de deux pages, comme au XIXème siècle. C'est juste irréaliste. Par contre, on peut réformer les processus de fabrication de la norme, afin de ne pas encombrer les ministres et parlementaires de détails sans importances, qui noient complètement la décision publique. On peut aussi faire en sorte que les textes soient plus cohérents et synthétiques, il y a effectivement une "marge de progression". Il y a toutes les compétences juridiques au sein de l'appareil d'Etat, il faut juste organiser les choses autrement. Mais croire qu'une incantation en conseil des ministres va résoudre quoi que ce soit...

Intégrer les contraintes de la communication dans le processus décisionnel. S'il n'y a qu'un principe qui sera appliqué, ce sera sans doute celui là. Pas étonnant venant de Valls, dont le métier de base, c'est quand même la communication. Le risque évident est celui d'un dérive vers des textes et des décisions dictées uniquement par le service de la communication de Matignon, qui va devenir le filtre. A terme, c'est la crédibilité de la politique et des institutions qui est en jeu, si Matignon se met à ne plus faire de la comm'. Malheureusement, c'est l'aboutissement logique de l'affaiblissement du pouvoir des politiques. Valls ne fait que tirer la conclusion qui s'impose : le gouvernement et les élus en général ne maitrisent plus grand chose, à part la communication.

Enfin, le Premier ministre entend moins légiférer et mieux associer les parlementaires de la majorité. On verra le score du vote de confiance de mardi prochain, mais il ne devrait pas être fabuleux, vu le rétrécissement de la coalition gouvernementale. Ayrault avait bénéficié du votre positif des socialistes, des verts et des radicaux, avec une "abstention bienveillante" des communistes. Valls aura droit à un vote négatif des communistes, à une abstention pas forcément toujours bienveillante des verts, et des fragilités sur l'aile gauche du PS. Avec une majorité parlementaire fragile, on ne peut pas se permettre de traiter les députés comme des valets de ferme, en leur servant plusieurs couleuvres à avaler tous les mois. D'autant plus qu'il va commencer par leur faire avaler un boa constrictor appelé "pacte de responsabilité".

mercredi 2 avril 2014

Comment planter un remaniement en 24 h

Un évènement résume, à lui seul, le plantage du remaniement : la pseudo-nomination de Fleur Pellerin à l'hypothétique secrétariat d'Etat aux affaires européennes, au commerce extérieur et au tourisme. On y trouve toutes les tares de la pratique "hollandaise" du pouvoir : les guerres intestines entre ministres, une communication pas maitrisée et l'incapacité du sommet à trancher rapidement. La crédibilité du nouveau premier ministre est remise en cause le lendemain de sa nomination, on peut dire que l'état de grâce est court.

Hollande et Valls n'ont pas nommé tout de suite les secrétaires d'Etat, ce qui à la fois une bonne et une mauvaise idée. Tactiquement, c'est très bien joué de dire aux députés que les secrétaires d'Etat seront connus après le discours de politique générale et le vote de confiance qui ne manquera pas de suivre. Je ne vois pas meilleur moyen de rendre une majorité docile que d'agiter la perspective d'un maroquin. Cela va aussi permettre d'ajuster un peu les équilibres, certaines tendances ne vont pas manquer de réclamer davantage de postes, et l'ajustement "courants du parti socialiste" se fera sur les sous-fifres, pas sur l'équipe principale. Mais cela va continuer à alimenter la machine à rumeurs et les prédictions farfelues, ce qui brouille la communication. Les journalistes se concentrent sur ce qu'ils adorent, le storytelling et les prédictions sur les nomminations. Fleur Pellerin, à son corps défendant, a ouvert le bal, avec l'attribution, non confirmée officiellement, d'un poste qui n'est pas celui où on l'attendait, à savoir le numérique.

La spectaculaire querelle entre Fabius et Montebourg pour la tutelle sur le commerce extérieur est venue se greffer là dessus. Deux grands fauves qui se disputent une carcasse de gazelle, c'est un classique de la politique. Je ne suis pas très surpris de cette dispute, car on voyait depuis longtemps le quai d'Orsay tourner autour de cette compétence, pas tant pour faire le le boulot que pour prendre le contrôle du réseau d'Ubifrance. Que ce soit Montebourg qui soit attaqué n'est pas non plus étonnant, car contrairement aux apparences, il est affaibli par ce remaniement. Il reste au même poste, où il est quand même un peu carbonisé, avec des extensions de compétences cosmétiques. Un signe qui ne trompe pas, c'est Sapin qui s'est emparé, cet après-midi, du grand bureau au 6ème étage, reléguant Montebourg au 5ème étage. Les décisions "protocolaires" en disent souvent long sur la réalité des équilibres politiques et des influences. Mais une affaire comme celle-là, ça se gère et normalement, ça ne s'étale pas ainsi sur la place publique, avec une guerre de communiqué d'agences de presse.

Cerise sur le gâteau, on retrouve l'incapacité à trancher. Le déroulement de la journée est édifiant. C'est au milieu de l'après-midi qu'on apprend, alors même que les secrétaires d'Etat ne seront nommés que la semaine prochaine, que Fleur Pellerin prendrait le maroquin du commerce extérieur, des affaires européennes et du tourisme. Aucune source sérieuse n'est nommément citée, personne ne confirme officiellement quoi que ce soit. La composition du portefeuille est ridicule et devrait alerter. Quoi de commun entre commerce extérieur, les affaires européennes et le tourisme ? Absolument rien. On nous annonce qu'elle sera sous l'autorité de Laurent Fabius. En quoi est-il compétent sur les questions de tourisme ? Ça sent l'intox à des kilomètres, probablement un coup fourré destiné à affaiblir Montebourg et à le "mater" dès le début en lui cassant politiquement les reins. Le fait que le nom de Fleur Pellerin, son ancienne ministre délégué avec laquelle il s'entendait mal, soit évoqué suffit à signer le forfait.

A l'heure où j'écris ce billet, aucune clarification officielle, dans un sens ou un autre, n'est intervenue de l'Elysée ou de Matignon. Pourtant, Manuel Valls avait une fenêtre de tir parfaite, puisqu'il est passé au JT de TF1. Or, il n'a rien dit, ratant ainsi une magnifique occasion d'établir son autorité en annonçant lui-même le résultat de l'arbitrage, quitte à dire qu'il a été pris en concertation avec le président de la République. Mais non, rien, la querelle non seulement n'est pas tranchée (donc s'envenime), mais en plus, c'est Hollande sape de fait l'autorité de son premier ministre, en montrant ainsi qu'il reste le vrai chef et où est la limite de ce que le Premier ministre peut décider seul.