dimanche 8 juin 2008
Taxer Total ?
Par Samuel, dimanche 8 juin 2008 à :: Politique
Verel et Protéos soulèvent, dans le billet précédent, l'intéressante question de savoir s'il est moral que l'on fasse contribuer Total au fond de soulagement des professions touchées par l'augmentation brutale et vertigineuse du prix du pétrole. Verel qualifie cette attitude de pur et simple racket et que c'est tout bonnement scandaleux. J'ai une autre manière d'analyser la situation (Amis juristes et bisounours, accrochez-vous...).
Total est une grande entreprise internationale, présente dans tous les continents. Elle est française de part son management, la localisation de son siège social, son histoire et ses zones d'influence. C'est une entreprise privée, dont le but n'est pas la philantropie mais la réalisation d'un profit maximal, pour lequel tous les moyens sont bons. Une pollution est un accident industriel, qui afflige davantage Total pour la perte de brut et pour la mauvaise image de marque que pour les dégâts à l'environnement. En cela, c'est une multinationale très ordinaire. Actuellement, du fait de la hausse des cours du pétrole, elle réalise des profits colossaux. Cette situation crée une sensibilité particulière des français vis-à-vis de cette entreprise et donne au gouvernement français quelques leviers sur elle.
Cela fait bien entendu plaisir au management et aux actionnaires, mais pose aussi des problèmes. Bien que cela n'ait rien à voir, le consommateur de base fait un lien mécanique entre les surcouts que cela représente pour lui et le bénéfice réalisé par Total. "Ce que je perd, c'est Total qui le gagne". Il s'ensuit une réaction très compréhensible d'amertume et de colère qui se traduit vite en revendication politique, surtout dans notre France restée très marxiste : que l'infâme exploiteur capitaliste rende au peuple cette plus-value injustement réalisée sur son dos. Les démagogues de gauche n'ont aucun mal à enfourcher ce cheval tellement il s'inscrit dans leurs schémas mentaux. Espérer faire comprendre au public que ce raisonnement est faux est peine perdue ! Total le sait, et sait aussi que toute tentative pour aller dans ce sens ne ferait qu'empirer les choses. Total se doit donc d'agir pour préserver le peu d'image de marque qui lui reste, déjà bien écornée par différents scandales (corruption, marées noires...). Si en plus, l'entreprise se fait coller l'image d'affameur du peuple, c'est la diabolisation assurée, avec des inconvénients majeurs. Voyez ce qui arrive à Microsoft ou à Macdonald, qui trainent une mauvaise image comme un boulet, et qui dépensent un fric fou pour essayer de s'en débarasser.
La seule solution, c'est de payer, mais pas n'importe comment et surtout, le moins possible. Il faut que la ponction opérée sur les bénéfices soit très directement liée à un fond d'aide pour les victimes de la hausse des prix du carburant. Il n'y a pas que le prix du carburant qui flambe, c'est le cas de tous les dérivés du pétrole, mais politiquement, il n'y a que le carburant qui touche directement l'électeur moyen. Pour le reste, il ne fait pas le lien, donc il n'y a pas de demande politique, donc il n'y aura certainement pas de ponction à ce titre.
En créant cette "prime d'aide à la cuve", le gouvernement aide Total, en lui offrant le moyen de maximiser l'effet symbolique des versements qu'il est obligé, politiquement, de faire. Au passage, le gouvernement se rend service en montrant qu'il n'est pas indifférent au problème (bien réel) et qu'il agit. Le seul point de divergence entre l'Etat et Total, c'est sur le niveau du prélèvement. C'est là que se joue le bras de fer, car Total souhaite verser le moins possible, à l'inverse de l'Etat, qui sait qu'on peut en demander beaucoup, sans mettre en péril l'entreprise. Et c'est doublement intéressant pour l'Etat que Total verse de grosses sommes : c'est autant de moins à sortir des caisses de l'Etat et surtout, cela permet politiquement de griller le discours de l'extrême-gauche, sur l'air du "ils le disent, mais c'est nous qui le faisons". Face à la pression de l'opposition, la meilleure réponse est encore la surenchère.
S'il y a racket, les premiers responsables sont ceux qui attaquent les superprofits de Total et font le lien avec les difficultés de certaines professions et des particuliers. Mais d'autres sont aussi responsables, car si certains ne sont pas dupes de l'absence de lien, ils ont franchement intérêt à ce qu'un fond d'aide soit mis en place et qu'il soit le plus gros possible, sachant qu'il n'y en aura pas assez pour tout le monde. Au final, le gouvernement ne fait que réagir aux pressions qui lui arrivent de toutes parts, en essayant de ne pas y laisser politiquement des plumes.