La patate chaude arménienne est une nouvelle recette de cuisine parlementaire. Elle a été expérimentée ce matin dans l'hémicycle de l'Assemblée Nationale. Encore un grand moment de parlementarisme, édifiant et pas forcement à l'honneur de nos députés, toutes tendances confondues.

Ce matin, deux propositions de loi avaient été déposées par le groupe socialiste. L'une portait sur une modification de l'article 34 de la constitution, l'autre sur la création d'un délit de négationnisme concernant le génocide arménien de 1915. Au cours de cette matinée, les députés ont montré deux visages, le meilleur et le pire.

Le meilleur aspect est cette proposition socialiste, déposée par Paul Quilès, qui vise à modifier l'article 34 de la constitution pour permettre un meilleur contrôle de l'exécution de la loi par le parlement. Le constat est en effet affligeant. Le parlement vote des lois, de plus en plus nombreuses, qui ne sont pas appliquées faute de décrets et de circulaires administratives. Cela fait longtemps que cet état de fait irrite les parlementaires et un mouvement de fond, au delà des clivages politiques, les amènent à rééquilibrer les pouvoirs. Depuis quelques années, les rapporteurs des lois ont l'heureuse initiative, un an après la promulgation, de faire le point sur les décrets d'application. Nous voilà dans une réforme du même esprit que la LOLF, initiée par un député de l'opposition, soutenue et votée à l'unanimité. On aimerait voir cela un peu plus souvent.

A l'inverse, le débat sur la question du génocide arménien a dévoilé les turpitudes, les compromissions et l'hypocrisie de la vie parlementaire. Les arméniens, après avoir obtenu en 2001 la reconnaissance du génocide, veulent maintenant que sa négation soit pénalisée. A droite comme à gauche, les lois mémorielles n'ont plus trop la côte, et chacun est bien conscient que l'extension de la qualification de négationnisme au génocide arménien affaiblit la loi Gayssot en désingularisant la Shoah, et ouvre ainsi la porte à toutes les revendications. Les digues seraient rompues. Mais alors, comment ne pas se mettre le lobby arménien à dos, un an avant les élections ? C'est à ce petit jeu que se sont lamentablement livrés les députés, tous aussi hypocrites les uns que les autres.

Les socialistes, après moult discussions internes, ont fini par mettre ce texte à l'ordre du jour dans leur niche parlementaire (une niche parlementaire est une matinée dont l'ordre du jour est fixé par l'opposition). Mais ils ont aussi inscrit un second texte, consensuel, et dont on pouvait penser que la discussion n'allait pas traîner. C'est sans compter avec l'inventivité de l'UMP, qui a fait traîner les débats, avec l'active complicité de Jean-Louis Debré. A 11 heures 30, la discussion générale n'était pas encore close, après deux heures de débats. Jean-Marc Ayrault, président du groupe socialiste s'alarme et constate que l'on aura pas le temps de finir le texte sur le génocide arménien. Il interpelle alors le président Debré et au terme d'échanges assez vifs et d'une suspension de séance, il est décidé d'accélerer l'examen du premier texte, quitte à la bâcler, pour enfin arriver sur la question du génocide arménien. Au passage, les députés de droite, le président du groupe UMP en tête, se font un malin plaisir de souligner l'inconfort de la position de Jean-Marc Ayrault. Si ce texte sur le génocide arménien était si important, pourquoi avoir inscrit un autre texte et l'avoir fait passer en premier. Ensuite, ce n'est qu'au bout de deux heures de séance qu'il se rend compte que l'on ne va pas y arriver. Il fallait réagir avant mon bon monsieur !

Finalement et après négociation, l'examen du texte sur le génocide arménien débute à 12 heures 15. Comme cela était prévisible, l'heure de la fin de séance arrive alors que la discussion n'est pas terminée. Elle est donc interrompue et renvoyée à une date (sans doute aux calendes grecques) qui doit être déterminée à la prochaine conférence des présidents.

Dans cette affaire, nos leaders politiques ont été pitoyables. Ils ont pris les arméniens (très présents dans des tribunes du public pleines à craquer) pour des imbéciles, en faisant semblant de leur donner satisfaction pour récupérer leurs voix. Toute cette mascarade était depuis le départ vouée à l'échec, et cela, les socialistes le savaient bien. Toute loi qui n'est pas définitivement votée avant la fin d'une législature tombe de plein droit. A chaque renouvellement de l'Assemblée nationale, on remet les compteurs à zéro. Il s'agissait donc pour le groupe socialiste de faire un geste de bonne volonté en direction des arméniens, et pour l'UMP d'empêcher les socialistes de tirer profit de leur initiative en sabotant le débat.

Le meilleur et le pire dans la même matinée, Etonnant, non ?