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mardi 14 mai 2013

Le rapport Lescure

Pierre Lescure, après 9 mois de gestation, vient d'accoucher d'un beau bébé, 486 pages, 2,3 kilos. Je n'aborderai dans ce billet que l'impression générale sur les 41 premières pages, celles de la synthèse. Je traiterai certains sujets précis dans des billets séparés, tellement j'ai de choses à dire.

Bien évidemment, je ne suis pas d'accord avec toutes les analyses, certaines mesures m'apparaissent trop timides, d'autres m'apparaissent vaines et inutiles. Aucun rapport n'est parfait, mais globalement, je trouve que le rapport Lescure est excellent. On voit clairement que ses auteurs, Lescure revendique dès la départ d'avoir travaillé en équipe, ont écouté, sans prendre parti, ont cherché à comprendre ce qu'est le numérique, quelles sont les attentes de chacun. On est très loin des rapports précédents, qui n'étaient que l'habillage officiel des revendications d'une catégorie particulière, qui légitimait ainsi ses propres revendications, qui malheureusement se traduisaient ensuite par un hold-up législatif, d'où les difficultés récurrente sur les lois "en i" depuis 2005. Ici, on est devant un "vrai" rapport, sur lequel un consensus peut se faire. Je ne dis pas qu'il se fera forcément, car sur certains points, les antagonismes sont évidents et difficilement conciliables. Mais au moins, les choses sont posées sur la table, et le politique, dont c'est le rôle, sera amené à trancher ou à arbitrer entre des intérêts contraires en pleine connaissance de cause. C'est la première fois que ça arrive sur les questions numériques.

Sur l'essentiel des analyses sur les sujets qui m'intéressent, je suis globalement d'accord avec son approche. Il m'arrive bien entendu de ne pas être d'accord ou d'avoir des réserves, mais dans ces cas là, je peux admettre la légitimité des positions de Lescure, qui se défendent, car il cherche à ménager les uns et les autres afin de préserver l'acceptabilité de son rapport. Sur bien des sujets, des compromis, forcément pas complètement satisfaisants, devront être passés et parfois, je n'ai pas la même position que Pierre Lescure sur ce que doit être le compromis. Néanmoins, sur les grands axes (je ne parle pas des détails techniques des propositions) et notamment sur ces analyses, je n'ai pas de désaccord fondamental, de trucs qui m'ont fait hurler.

Le rapport Lescure m'apparait donc comme une base de départ acceptable dans les débats qui ne vont pas manquer de s'ouvrir. La mission est donc remplie pour Pierre Lescure. La balle est maintenant dans le camp du gouvernement, qui doit rendre ses arbitrages, tant sur les chantiers prioritaires (tout ne pourra pas être mené en même temps) que sur les choix qui lui reviennent et sur lesquels Lescure n'a fait qu'esquisser les pistes possibles. J'attends maintenant les textes législatifs, deuxième étape d'un processus qui démarre quand même beaucoup mieux qu'en 2007. Espérons que la phase politique conservera le même esprit que celui du rapport Lescure.

mercredi 26 décembre 2012

La valeur de la Presse

Bernard Tapie vient de racheter les derniers titres de presse du groupe Hersant, dont quelques journaux de la Provence et de la Côte d'azur. Cela irrite fortement (et inquiète) les élus socialistes du cru, qui se souviennent parfaitement du passage de Tapie dans la vie politique locale, et craignent qu'il ne revienne juste pour régler ses comptes et mettre la pagaille dans les prochaines échéances électorales. Le sieur Mennucci, candidat déclaré à la mairie de Marseille, et par ailleurs député socialiste, a même demandé une commission d'enquête parlementaire. De son coté, Bernard Tapie ne dément pas vouloir utiliser ces titres de presse comme outil d'influence, y compris éventuellement au service de ses propres intérêts politiques. Après tout, la famille Baylet fait bien ça avec la Dépêche de Toulouse depuis de longues années...

Vu l'état financier des titres que vient de racheter Bernard Tapie, on peut penser que sa motivation n'est pas vraiment économique, mais en même temps, vu son âge, il a le temps de faire ce pour quoi il a racheté l'entreprise, avant que celle-ci ne mette la clé sous la porte. Et puis il peut être tranquille, un titre de presse peut mourir (France-soir par exemple) mais pour cela, il faut vraiment que son patron soit le dernier des imbéciles et n'ait aucune relation dans les milieux politico-économiques français. C'était le cas du jeune oligarque russe de France-soir, ce n'est pas le cas de Bernard Tapie. La presse française est ultra-subventionnée, directement ou indirectement, pour qui sait frapper aux bonnes portes et jouer sur les cordes sensibles. Le fait est que Tapie ne va pas gagner beaucoup d'argent avec cet investissement, ce n'est pas le but. Mais on va sans doute bien se marrer en PACA (et ailleurs aussi) dans les prochains mois...

En même temps, au delà du sourire, c'est un signe de plus de la déliquescence de la Presse française, que ce soit la presse nationale ou la PQR. Voilà une industrie qui est véritablement au bout du rouleau, financièrement et moralement. Internet a flingué leur modèle économique, qui reposait sur des vaches à lait comme les petites annonces, les résultats sportifs locaux, les avis d'obsèques et l'info hyperlocale. Aujourd'hui, les petites annonces ont quitté la presse papier, et si la PQR s'en tire encore un peu, c'est parce qu'il reste les avis d'obsèques, les annonces légales et les photos des gens du cru, qui achètent le journal parce qu'eux ou leurs connaissances sont en photo dedans. Pour la presse nationale, le naufrage est total, et il ne leur reste guère que des suppléments magazines indigents en contenus, mais bourrés de pubs et les subventions publiques. Et même avec ça, ils sont dans la mouise. Mais s'il n'y avait que des problèmes financiers ! La presse française a également perdu tout honneur et toute considération, et évoquer régulièrement les mânes d'Albert Londres n'y change pas grand chose, sinon ajouter du grotesque à l'hypocrisie.

Aujourd'hui, il reste encore des gens qui investissent dans la presse, rachètent des journaux. Pour eux, c'est soit une danseuse qu'on entretient, parce que ça fait bien et que c'est une marque de standing, soit un outil d'influence au service de leurs intérêts. Pourquoi donc Dassault a-t-il le Figaro, que Xavier Niel a des billes partout, avec notamment Le Monde, que c'est un Rothschild qui possède Libé et que le banquier Pigasse s'est offert son magazine politique avec les Inrocks ? Parce qu'ils ont besoin de l'outil pour soutenir les autres secteurs du groupe, pour peser "politiquement", se protéger des attaques, placer des amis et obligés (le timing du passage de Pulvar aux Inrocks est éclairant), voire quand ils manquent de pudeur, faire la promotion des produits du patron. Aujourd'hui, les deux seuls titres réellement indépendants, parce que non contrôlés par des oligarques, c'est le Canard Enchainé et la Croix. Le Canard est d'autant plus indépendant qu'il ne vit pas de la publicité, et qu'il a un trésor de guerre. Les autres journaux ne sont que des conflits d'intérêts sur pattes, plus ou moins latents, plus ou moins assumés publiquement.

Quand on me dit que la presse ne va pas bien, je suis d'accord. Mais quand on me dit qu'il faut la renflouer avec de l'argent public, je tousse un peu (beaucoup même). Quand on voit qui est derrière ces journaux, les moyens qu'ils ont, et surtout, quand on voit les torchons que peuvent être ces journaux, avec des journalistes qui se prennent pour des grands intellectuels d'autrefois, donneurs de leçons le matin, allant chercher leur sportule le soir chez leur patron, je me dis que c'est un gâchis d'argent public. Les subventions publiques devraient être réservées aux organes de presse indépendants, sans actionnaires fortunés. Cela permettrait peut-être un vrai renouveau de crédibilité de la presse française, qui en a sacrément besoin, tellement elle est tombée bas.

lundi 10 décembre 2012

Les pubs qui dérangent

Le Nouvel Obs vient de publier une publicité clairement "anti-IVG" dans son dernier numéro. Le délicat lectorat de ce journal qui se veut bien-pensant en a été choqué. Les responsables du journal ont reconnu une erreur. Cette publicité n'aurait jamais du être acceptée. Toutes les contradictions du système sont là !

La meilleure illustration est quand Renaud Dély reconnait que cette publicité là n'aurait pas dû être acceptée. Cela veut dire qu'il fait le tri des publicités, et qu'il y en a donc certaines qui sont admises et d'autres pas, sur des critères autres que le prix payé. C'est la reconnaissance quasi explicite que les pubs font partie intégrante de la "ligne" du journal, et sont donc assimilables au contenu dit "rédactionnel". Aveu terrible, même si tout observateur lucide l'a remarqué depuis longtemps ! Tous ces appels à la dépense somptuaire dans des voitures, des parfums, des montres, des vêtements seraient validées par la rédaction. Dans le même temps, on se veut bio et équitable, soucieux de la planète, chasseurs de gaspillages voire même "décroissant". Cherchez l'erreur...

Sur le fond, cette publicité est très bien conçue. Elle suggère, mais ne dit rien explicitement. On connait la Fondation Lejeune, qui officiellement, s'occupe de choses très respectables comme la recherche sur la trisomie 21. Mais en même temps, elle est très marquée politiquement. Son fondateur était à la fois un grand médecin, et un militant anti-avortement. La publicité aurait été une page blanche, avec marqué dessus "fondation Lejeune", elle aurait choqué et provoqué des réactions. Le choix de mettre en gros une image de foetus en rajoute dans le suggestion et le message ambigu achève de porter le coup. La conjonction de ces trois éléments est suffisamment éclairante pour qu'on perçoivent le message : "vous vous investissez pour sauver des animaux, mais en même temps, vous laissez massacrer des êtres humains". Le message est clairement politique, et avec une volonté de déranger. La diffuser dans le Nouvel Obs est une provocation. Objectif atteint !

Cet épisode permet de mesurer la profondeur de la misère, financière mais aussi intellectuelle, de la presse magazine française. Et dire qu'ils continuent à vivre sur le mythe d'Albert Londres et de "la plume dans la plaie".

vendredi 2 novembre 2012

Le CSA, moyen de ne pas appliquer la loi

La réflexion sur le rapprochement ou la fusion du CSA et de l'ARCEP suit son cours. Après l'ARCEP, c'est au tour du CSA de rendre son avis sur la question, avant que le gouvernement ne rende ses conclusions à la fin de l'année.

En allant sur le site du CSA pour y lire leur rapport, je suis tombé sur un autre rapport, concernant le bilan de la règlementation sur le placement produit. Le CSA avait pris une délibération sur le sujet en 2010 (à la suite de la loi audiovisuelle de 2009) et avait prévu, au bout de deux ans, de faire un bilan d'étape. Les conclusions ne sont en rien révolutionnaires, et seraient même plutôt insipides, sur l'air du "ça va plutôt bien" et "ne changeons rien". Ce qui m'a frappé dans ce rapport, c'est qu'en fait, le CSA ne sert à rien, et que sa règlementation est assez ridiculement tatillonne.

Je suis publiphobe. Je hais la publicité sous toutes ses formes, et je constate que les programmes télévisés ne sont qu'une vaste publicité. C'est au cœur même du modèle économique du système, c'est bien pour cela que je n'ai plus de télévision. Le placement produit c'est peanuts, et règlementer cela de manière aussi tatillonne est tout simplement ridicule. Tout, dans la télévision, c'est que promotion et manipulation, au service d'intérêts économiques essentiellement, et un peu politiques, quand ils peuvent l'imposer légalement. La règlementation CSA dans ce domaine relève du cache-misère permettant de donner bonne conscience.

Pire, le CSA permet de ne pas appliquer la loi, et donc de préserver les intérêts des acteurs de l'audiovisuel. La lecture du rapport est édifiante : derrière chaque décision CSA, il y a en fait un texte de loi, national ou européen, dont la décision CSA n'est parfois qu'une copie mot à mot. A quoi sert donc cette couche supplémentaire de règles ? A mon avis, strictement à rien, sauf à exonérer les acteurs de l'audiovisuel de leur responsabilité pénale. Le mécanisme est simple. On met en place une "régulation" par un organisme spécialisé, qui édicte des règles "spécifiques" qu'il est chargé d'appliquer. Comme cet organisme n'a aucun pouvoir de sanction réelle, les "régulés" en sont quitte pour un rappel à l'ordre purement formel (du genre au bout de 30 avertissements, vous avez un blâme...) et un peu de buzz médiatique de la part de "confrères" trop heureux de basher leurs concurrents. Pour le reste, inefficacité totale, encore démontrée dans ce rapport sur le placement produit. Plusieurs manquements graves ont été repérés, aucun n'a donné lieu à sanction. Ce système permet de substituer au mécanisme légal, avec sanction réelle, par des juges, un mécanisme sans sanction par un "régulateur".

Transposer une directive européenne sous forme de loi transparente renvoyant à une règlementation du CSA, c'est formellement une transposition valide. Dans la lettre. Parce que dans l'esprit, c'est autre chose, juste un moyen de neutraliser cette règlementation, tout en gesticulant suffisamment pour faire croire qu'il se passe quelque chose.

jeudi 6 septembre 2012

La détresse des créateurs

Un "collectif" de cultureux s'est encore fendu d'une tribune dans un grand journal du soir, afin de fustiger internet et ses conséquences. C'est sans doute le papier le plus lumineux que j'ai lu depuis longtemps. Il nous donne un éclairage brut sur l'état de détresse de ce milieu, et surtout, et c'est ça qui est essentiel, sur les raisons de cette détresse.

Il y a tout d'abord une panique dans ce milieu, liée au fait qu'internet fait bouger les lignes, touche à des situations acquises, et qu'ils ne comprennent rien. On peut essayer de leur expliquer qu'ils ont tort, je pense que c'est en pure perte. Quand on est en panique, on est assez peu réceptif aux explications rationnelles car on est dans le registre de l'émotion. Et puis visiblement, ces gens n'ont pas envie de comprendre, n'ont pas envie d'évoluer et de s'adapter. Dans cette tribune, c'est criant !

Jusqu'ici, ces créateurs, car pour une fois, on sent que c'est vraiment eux qui parlent, ont passé un deal avec les éditeurs et autres intermédiaires de l'industrie du divertissement. Ils acceptent de se faire exploiter économiquement en échange d'une protection contre le monde extérieur et sa dureté. Ils demandent à pouvoir vivre dans une bulle, où ils ont juste à se consacrer à leur art et à leurs passions, sans avoir à se soucier des aspects économiques. Il suffit juste qu'il y ait assez de soupe dans la gamelle pour ne pas crever de faim. Pour eux, le livre est un objet politique, artistique, et ils ne veulent surtout pas entendre parler de l'aspect économique (même s'ils savent qu'il existe). Ils le disent explicitement dans leur tribune : "Beaucoup d'entre nous se trouvent ainsi enrôlés dans des logiques marchandes, dépossédés de toute pensée collective ou de perspectives d'émancipation sociale". Or, ils ne veulent surtout pas de ça. Eux comprennent leur métier comme ça : "ce que nous produisons, partageons et vendons est avant tout un objet social, politique et poétique".

Un équilibre s'est donc mis en place dans l'écosystème, à la satisfaction de tous les acteurs. Les créateurs créent, avec un statut certes économiquement peu reluisant, mais sans le souci du rendement et de faire rentrer l'argent et avec de fortes rémunérations symboliques. A leurs yeux, selon leur échelle de valeur, ils ont le sentiment très fort d'être "utiles". De leur coté, les intermédiaires exploitent, font parfois de beaux profits, mais ont le devoir de rembourrer régulièrement le cocon de ces grands enfants qui ne veulent surtout pas grandir et affronter le monde extérieur. Cela passe par le remplissage des gamelles et beaucoup de belles paroles sur "l'utilité sociale" de la Culture. Reprenez les discours des ministres de la Culture, vous avez les "éléments de langage".

Le numérique ayant déstabilisé les positions économiques des intermédiaires, c'est tout l'écosystème qui s'en trouve remis en cause. De nouveaux acteurs apparaissent, on a même les noms : "les Leclerc, Fnac, Amazon, Lagardère et autres grands groupes financiers". Ils sont accusés de quoi ? C'est là encore dit très explicitement dans la tribune : ils "veulent nous faire perdre de vue l'une des dimensions essentielles du livre : un lien, une rencontre". Le créateur veut bien se faire exploiter, mais il faut savoir habiller les choses des atours adéquats. Tous ces nouveaux entrants n'ont pas encore l'art de lubrifier comme il faut...

Leurs demandes sont simples, et exprimées de manière encore une fois très lisible. Il faut d'abord préserver le statut "d'artiste" ou au moins "d'artisan" : "qu'il s'agisse des professions symboliquement reconnues ou des petits boulots indispensables à toute chaîne économique, culturelle et sociale, les divers métiers du livre sont disqualifiés et remplacés par des opérations techniques, à côté desquelles prendre le temps devient inconcevable". Un peu plus loin, c'est encore plus clair. Il faut les préserver du changement, des mutations et des "soucis économiques" : "Etourdis, nous tentons de rester dans le coup : on fait avec les logiciels, les commandes en ligne, les correcteurs automatiques, les délocalisations, l'avalanche de nouveautés creuses, les menaces des banques, la hausse des loyers et les numérisations sauvages".

En clair, les "créateurs" demandent le maintien du statu quo. Or, sur un marché en pleine mutation, où tout bouge très vite, rien n'est stabilisé, d'où une véritable angoisse, parfaitement compréhensible. Quand son monde s'écroule, et qu'on ne voit pas encore se dessiner les contours du nouveau, on panique. Les intermédiaires de l'industrie du divertissement se retrouvent à devoir "gérer" cette panique (quand ils ne la partagent pas eux-mêmes) sans avoir de réponse à apporter. D'où des initiatives qui peuvent, du point de vue numérique, apparaitre absurdes, mais qui en fait, ont leur logique. Cette tribune nous donne une clé pour comprendre, et pour œuvrer afin d'apaiser cette panique en traitant le mal à la racine au lieu de ne s'attaquer qu'aux symptômes.

mardi 21 août 2012

Un pas de plus vers le clash

Je vois venir depuis maintenant très longtemps la troisième grande bataille entre le Net et les rentiers de la propriété intellectuelle et leurs alliés. Cela viendra du CSA. L'annonce faite aujourd'hui par le Premier Ministre, qui demande à trois de ses ministres de lui faire des propositions sur le rapprochement de l'ARCEP et du CSA ne m'étonne donc pas du tout. Mais vraiment pas !

Quand on lit le communiqué, c'est limpide ! L'idée est d'étendre la régulation que le CSA exerce sur les contenus audiovisuels aux contenus sur le Net : "la diffusion des programmes audiovisuels acheminés par voie hertzienne est assortie d’une régulation des contenus destinée notamment à en assurer la qualité et la diversité, alors que les contenus diffusés via internet font l’objet d’une régulation plus limitée et parfois inadaptée". Et si ce n'est pas encore assez clair, le communiqué précise que cette réflexion "sera coordonnée avec celle conduite par Pierre Lescure sur l’acte II de l’exception culturelle". Les deux mamelles du CSA sont là : régulation politique des contenus et maintien du système de financement des producteurs de contenus par leurs diffuseurs. On est donc partis pour un nouvel Hadopi, c'est à dire un nouveau naufrage législatif pour le gouvernement. Je ne vois pas comment le gouvernement français va réussir. C'est évident qu'il va se planter, tellement les obstacles sont nombreux.

D'abord, il va falloir passer sur le corps de l'ARCEP. Eric Besson se souvient encore de la claque magistrale qu'il s'est pris dans les dents quand il a voulu leur coller un commissaire du gouvernement ! Fusionner ou réformer des autorités administratives contre leur gré est un exercice délicat. Fusion, ça veut dire économie d'échelle, dont perte de postes et licenciements. Je peux vous dire qu'à l'ARCEP, ils doivent être en train de remplir les sacs de sable et dérouler les rouleaux de fil de fer barbelé. Eux peuvent très bien continuer seuls, leur avenir n'est pas menacé, ils n'ont pas besoin du CSA. Alors qu'à l'inverse, le CSA, c'est un peu des réfugiés qui quittent un navire en train de prendre l'eau et qui tentent de s'installer chez le voisin. L'ARCEP dispose d'un atout majeur, son statut de régulateur économique, protégé par Bruxelles. L'ARCEP a pour rôle essentiel d'empêcher France Télécom de bouffer ses concurrents, tout en assurant le meilleur service possible aux consommateurs. L'Etat étant le premier actionnaire de France Télécom, ses intérêts d'actionnaire sont diamétralement opposés à la feuille de route de l'ARCEP. Il y a, comme on dit, un magnifique conflit d'intérêt. Il faut donc que l'ARCEP soit indépendante. Toute tentative de tripatouillage par l'Etat du statut de l'ARCEP l'expose à l'accusation de vouloir mettre fin à l'indépendance du régulateur. C'est au gouvernement d'aller expliquer à Bruxelles qu'il n'y a pas de lézard. La contrainte de l'indépendance du régulateur des télécoms implique donc que la nouvelle entité qui serait issue du rapprochement aura l'obligation d'être indépendante. Pour de vrai, avec un cœur de métier qui est la régulation économique des télécoms, car il est évident que les actuels métiers du CSA sont voués à décliner.

Le CSA joue deux rôles. Il impose des contraintes de financements, par les chaines de télévision, de productions, par des systèmes de commandes obligatoires (quotas de diffusion) et de pré-achat. Il régule aussi les contenus, en imposant des contraintes à la limite de la censure. C'est le dernier avatar de l'ORTF, celui de l'époque où le ministre de l'information, vient lui même au 20 heures de la chaine unique, présenter la nouvelle formule, dont il a eu l'initiative. Cette régulation un peu ridicule (car sans réelle sanction) est basée sur un deal qui ne tient plus avec le numérique. Pour les télévisions, cette régulation des contenus est la contrepartie de la gratuité des canaux de diffusion hertzien. Les acteurs du numériques ne bénéficient pas de canaux de diffusion hertziens... S'ils sont français comme dailymotion, on peut leur tomber de dessus. Mais Youtube et Netflix doivent bien rigoler, d'autant plus que ça va handicaper un de leurs concurrents sans les gêner eux-mêmes. La France a toujours été championne olympique des tirs de balle dans le pied.

Le fond du problème, c'est l'impossibilité technique d'imposer une régulation au numérique, à moins de mettre en place un filtrage généralisé. C'est le nœud du problème, et c'est là que ça va clasher, parce que bien entendu, ils vont essayer... Hadopi n'était qu'une vaste blague. La perte causée par le partage non marchand de musique et de vidéos, c'est pas grand chose finalement. Ça impacte les ventes de CD et de DVD, et puis c'est tout ! Les gens vont toujours autant, voire plus au cinéma, continuent quand même à acheter des CD, vont aux concerts, et même, commencent à acheter sur les sites "légaux". Par contre, si la régulation du CSA s'écroule, c'est l'équilibre de l'industrie de la production audiovisuelle qui s'effondre, avec des dégâts énormes. Bien entendu, ça ne va pas s'effondrer, mais les chaînes audiovisuelles vont se retrouver en position de force face aux producteurs, et ça va saigner.

Pour certains, le CSA en tête, c'est une question de survie. C'est le filtrage généralisé et la mise à mort de la neutralité du net, ou la disparition. Ce qui me rassure, c'est que ce petit monde ne comprend que dalle (et le mot est faible) à internet et n'est pas capable de comprendre que toute tentative de blocage génère un contournement. Leur seule voie de salut est de faire pression sur les fabricants de télévisions connectées pour que ces terminaux ne puissent recevoir que des services gérés, donc régulables. Je pense qu'on arrivera sur ce compromis. Les équilibres du milieu de l'audiovisuel seront globalement préservés, car la population continuera encore longtemps à consommer les produits de l'industrie du divertissement sur un terminal appelé "télévision". Dans le même temps, on laissera tranquille (à peu près) ceux qui utilisent un autre terminal, car leur faire la guerre couterait trop cher, alors que l'essentiel est sauf pour les industries du divertissement.

En fait, le point névralgique, ce n'est pas le réseau, c'est le terminal. Apple l'a compris avant les autres, mais ils ne vont pas garder leur avance très longtemps. Pour moi, ce n'est pas plus mal que le combat se déplace vers les terminaux, tant qu'il en reste de libres. Le vrai combat est là : que le PC reste un terminal libre et neutre. Le reste, on s'en fout, de toute manière, il faudra bien lâcher du lest.

lundi 23 juillet 2012

Maljournalisme, nullité des politiques

Il n'y a pas si longtemps, la Gauche a hurlé quand Stéphane Guillon s'est fait virer de France-Inter. Tout y est passé, surtout les termes de censures. On a dénoncé l'Etat-Sarkozy, le fait du prince. Et voilà qu'arrivés au pouvoir, l'une des premières choses que cette même Gauche demande, c'est de virer des journalistes qui ont tenu des propos "inconvenants".

Stéphane Guillon était plus bête que drôle, et souvent méchant. Ce n'est pas de l'humour, c'est autre chose, qui ne mérite pas, à mon avis, d'être à l'antenne. Je n'ai donc absolument pas regretté son départ, au contraire, je me suis réjoui que ce bobo parisianiste aille chercher ailleurs des prébendes bien rémunérées dans les médias. L'interview de Fleur Pellerin par Daniel Schick est du même tonneau, bête et méchante, avec des questions affligeantes. On peut difficilement faire passer cela pour de l'humour. Comme pour Stéphane Guillon. Dans les deux cas, c'est pitoyable de débilité.

Dans le même temps, on a des interviews de personnes politiques qui sont d'une gentillesse et d'une innocuité à faire rêver les services de comm'. Les monologues télévisés de Nicolas Sarkozy, à peine interrompus par deux potiches appelés "journalistes" est le summum d'une pratique que l'on rencontre partout. Combien de journalistes "questionnent" réellement les politiques, c'est à dire vont sur les sujets qui fâchent et relancent, ou alors, posent simplement des questions de fond, celles qui demandent du temps et de la place pour répondre ? Très peu... Le journalisme en France oscille entre deux extrêmes, la servilité et l'agressivité bête et méchante. Pour l'intelligence, vous pouvez chercher longtemps, elle est rare.

Oui, le Journalisme français est malade, on le sait tous, et en tant que lecteur, je m'en désole. Et je ne vois pas tellement la porte de sortie vers le haut, car finalement, journalistes et politiques ont intérêts à ce système basé sur la paresse, le coup d'éclat et le produit light, rapide à consommer, conçu pour le zapping. La réaction de Laurence Rossignol face à l'interview de Fleur Pellerin n'est pas de demander à ce que les journalistes fassent mieux leur travail. Elle prend juste appui sur un travail minable pour faire parler d'elle en demandant que le sang coule, pour cause de "malpensance". C'est d'un niveau de paresse intellectuelle et de nullité à peu près équivalent à celui du journaliste d'Europe 1.

mercredi 28 mars 2012

Le Livre ouvert de l'ACCEN

L'an dernier, je suis allé à un grand raoût du lobby de l'industrie culturelle, autour de la création de la très pompeuse "Assemblée pour la culture et la création à l'ère numérique". Ils annonçaient l'ouverture d'une grande plate-forme où tous seraient invités à s'exprimer sur le sujet de la création à l'heure du numérique, sujet devant lequel les cultureux sont comme des poules ayant trouvé un couteau. La plate-forme a été ouverte, elle a reçu des contributions, et le compte-rendu était présenté ce matin sous forme d'un "livre ouvert". Ce fut intéressant à double titre, pour le contenu de ce document, mais aussi pour la réunion de présentation.

Il y a eu d'abord la table ronde, qui était une table-ronde de plus où les cultureux des différentes filières sont venus se lamenter. On y trouvait la presse, nationale et spécialisée, l'Adami, la Sacd, l'APC (producteurs de cinéma) et la SCAM, puissance accueillante. Comme d'habitude, il a été question de régulation et de taxes sur les entreprises du numérique. Mais l'intérêt, c'est quand on commence à entrer dans les détails. C'est là qu'on voit, de colloques en table-rondes, l'évolution de la pensée, des projets, des priorités. Ce que j'ai retenu aujourd'hui, c'est la demande, formulée par le directeur général de la SCAM, démenti par personne dans la salle, que la "participation" des entreprises du numérique à la "création" prenne deux formes : la rémunération des auteurs, mais aussi des obligations de préfinancement, comme celle que connaissent les médias audiovisuels. Des sous pour les auteurs ET pour les producteurs. Fromage ET dessert ! En clair, chaque filière va venir demander sa taxe spécifique.

A peine ai-je pensé cela que Francis Morel, sous sa casquette du syndicat de la Presse nationale, évoque une sorte de "contribution" (il ne faut pas dire "taxe", ils n'aiment pas ça les cultureux) sur chaque abonnement et sur les ventes de matériels informatiques, afin de rémunérer les producteurs d'informations (en clair, les entreprises de presse). Son raisonnement est simpliste : si on achète des tablettes, c'est essentiellement pour les informations, et consulter les sites de presse. Donc ils ont droit à leur part du gâteau, puisqu'ils participent à l'essor de l'industrie numérique. En dehors de cela, ce monsieur est le PDG des Echos, journal "économique"... On a aussi eu droit au couplet sur le différentiel de TVA entre presse papier et presse en ligne, avec là encore, un raisonnement pour le moins contestable : un même contenu doit être taxé de la même manière. Un jour, je leur poserai la question de la définition de l'assiette quand on parle de "contenus". C'est quand même beaucoup plus facile de fixer l'assiette en fonction du support, et au moins, ça tient la route juridiquement, alors que pour une assiette définie en fonction de la nature du contenu, c'est plus fragile.

Et puis il y avait le contenu du produit présenté, qui m'a agréablement surpris. Ce que j'ai lu collait, sur le fond, aux âneries propositions développées pendant la table-ronde. En fait, l'intérêt est d'avoir un catalogue des positions d'à peu près tous les acteurs de la filière, dans un format parfait, ni trop long ni trop court, avec un article par sujet. Un magnifique panorama, où on voit que ce petit monde est quand même très divisé. D'ailleurs, la table-ronde s'est conclue par le constat d'une impossible synthèse. Ce document est pour moi très précieux, pour connaître les sujets "chauds" et, sujet par sujet, les convergences et divergences. A lire !

Finalement, les campagnes présidentielles ont du bon. Elles obligent les lobbies à poser clairement leurs revendications par écrit, tous à peu près en même temps, avec une "wishlist" qui permet d'anticiper ce qui arrivera dans les mois et années qui suivent.

lundi 27 février 2012

les Oscars et les pirates

Le cinéma français vient de connaitre un triomphe sans précédent aux Oscars, avec "the artist", qui vient couronner une année exceptionnelle en qualité. Il n'y a pas eu assez de Césars pour récompenser tous les films qui l'auraient mérité. La liste est longue, et le public ne s'y est pas trompé en explosant les chiffres de fréquentation. Même moi, j'ai du aller au moins trois fois au cinéma, ce qui est un record depuis plusieurs années. Bref, incontestablement, le cinéma français se porte bien, et c'est tant mieux !

Les explications sur ce succès sont nombreuses, et semblent démentir le lamento des professionnels contre le "piratage" sur internet. Les français consomment toujours autant de cinéma en salle, et le "piratage" permet une découverte d'oeuvre et des habitudes culturelles qui se traduisent en une plus grande consommation culturelle, notamment de cinéma en salle. Certes, les revenus "dérivés" se sont un peu cassés la figure (ventes de DVD...) et globalement, malgré le succès, les revenus et donc les moyens du monde du cinéma sont moindres. Et c'est peut être justement ça, la clé du succès.

Une moindre richesse a obligé les producteurs à "faire autrement". Finis les budgets somptuaires, les films financés alors qu'ils n'en valent pas la peine, les "nanards" qu'on va rentabiliser de toute manière avec la vidéo et les diffusions TV. Maintenant, il faut tout miser sur le succès en salle, afin que le film soit amorti avec ces seules recettes, le reste étant du bonus. Cela veut donc dire miser sur la qualité, prendre des risques, se bouger le cul, en gérant au mieux. Bref, faire réellement le métier de producteur. Tout cela me fait penser à un obèse contraint de se mettre au régime. Il gueule, se plaint d'avoir faim, puis, la perte des kilos superflus lui rend une santé qu'il n'avait plus. Il est plus léger, les hanches et les genoux souffrent moins, le système cardio vasculaire s'améliore. Un nouveau "monde du cinéma français" émerge, composé de producteurs lucides sur les scénarios, qui ne financent plus les yeux fermés, car les risques sont réels, mais au contraire, qui parient. Si parfois (souvent même) les paris risqués font perdre beaucoup, quand ça paye, c'est le jackpot. 5 Oscars par exemple ! Est ce qu'il y a 10 ans, le cinéma français aurait été capable de ça ?

Certes, ça ne payera plus comme avant, il y a un deuil financier à faire, qui est loin d'être achevé. Mais si en fait, grâce à cela, le cinéma français se trouvait à l'orée d'un nouvel âge d'or artistique ? Quand on nous dit que la création souffre, je ne trouve pas quand je vois la qualité des films français sortis en 2011. Parfois, c'est d'avoir trop d'argent qui nuit à la création...

mardi 7 février 2012

Tes intérêts tu défendras

Mes bons amis cultureux de la SCAM et de la SCAD continuent à diffuser la bonne parole sur leur site. Aujourd'hui, c'est le jour du plaidoyer pro domo, de l'auto-justification de modèle économique. En résumé (et si je trahis leur pensée, ils sauront rectifier en commentaire), il faut maintenir le droit exclusif des auteurs et généraliser la gestion collective, seule solution efficace pour l'exploitation numérique. C'est beau, ça semble couler de source, et en plus, c'est pour le bien des créateurs. Une fois de plus, mes bons amis oublient de dire certaines choses...

La gestion collective existe en France depuis assez longtemps pour que l'on sache à peu près comment cela fonctionne. Vous êtes un auteur ou un artiste, vous adhérez à une société de gestion de droit, afin de ne pas avoir à vous occuper de ces choses là. Parce que vous êtes un artiste et que l'administratif vous passe à 10 000 pieds au dessus de la tête, parce que seul, il n'est pas possible, à moins d'être un gros artiste, de pouvoir tout suivre et tout exploiter. Bref, vous n'avez pas le choix, soit vous adhérez, soit vous pouvez vous asseoir sur toute rémunération liée au droit d'auteur. Même si ça rapporte des clopinettes pour la plupart des artistes, adhérer à une SPRD offre quelques avantages annexes. On vous invite à des animations, des soirées (on ne vous dit surtout pas comment c'est financé), on s'occupe de votre formation professionnelle, et surtout, on peut (si vous êtes gentil, sage et obéissant) subventionner vos projets. Même si on a autant de chance de gagner qu'au loto, vu que la mise ne coûte rien, les artistes adhèrent en masse.

Une fois qu'ils ont signé, ils sont quasiment dépossédés. Quand on délègue la gestion de ses droits, c'est tous les droits (sauf le droit moral, et encore...) sur toute son oeuvre. Vous n'avez même pas le droit d'autoriser, personnellement, une exploitation ou une représentation. Seule la SPRD est habilitée à autoriser. La SACEM a commencé à s'ouvrir à la possibilité de laisser à l'artiste un droit de regard, et même le droit de placer certaines de ses oeuvres sous licence Créatives Commons. Le but est de permettre aux artistes de faire ainsi leur promotion, en mettant leurs oeuvres gratuitement en ligne, ce qu'ils ne pouvaient pas faire avant. Mais cela reste encore marginal. Dans le système, l'artiste n'a qu'une possibilité : sortir de la SPRD. On est dans le tout ou rien, ce qui limite drastiquement, dans les faits, les possibilités de s'échapper. Sans compter qu'on prend le risque d'être un "vilain mouton noir" dans le milieu artistique.

Je rigole donc quand j'entends les SPRD nous dire que s'attaquer à leurs intérêts, c'est tuer la création. L'artiste commence par créer, puis vient au sein de la SPRD, qui ne lui verse que peu d'argent, certainement pas de quoi vivre décemment. Ils oublient qu'il faut d'abord créer avant de bénéficier de droits sur une création, et qu'on n'a pas attendu le droit d'auteur et la gestion collective pour créer. Les deux actions sont totalement indépendantes l'une de l'autre.

L'intérêt de la gestion collective, surtout quand elle dispose de l'immense majorité des droits sur un secteur, est de réaliser une formidable synergie. Jamais une exploitation individuelle, chacun dans son coin, ne pourrait générer autant d'argent qu'une gestion collective et unifiée. On a d'abord les économies d'échelle, avec un seul réseau, une seule organisation ou au moins une organisation ultra-dominante par type de droit. Ce réseau ayant l'essentiel des droits dans son escarcelle, il pèse face à ceux qui ont besoin des droits : pas de possibilité de jouer les rivalités sur cette catégorie de droits, de faire en sorte que les artistes passent d'une SPRD à l'autre. La gestion collective permet aussi d'éviter les déperditions, le drame des oeuvres orphelines, où des droits existent mais ne sont pas exploités parce qu'on ne trouve plus trace du titulaire. Avec la gestion collective, un droit n'est jamais orphelin, et si on ne trouve plus l'ayant droit, ce n'est pas bien grave, l'argent tombe dans le pot commun. On appelle cela les "irrépartissables" et c'est un véritable fromage, qu'on se garde bien de répartir entre les sociétaires, comme son nom l'indique. Enfin, cela permet de peser face aux pouvoirs publics, et de leur soutirer des subventions, des crédits d'impôts, et même le droit exorbitant de rançonner légalement les autres maillons de la chaîne de valeur. Quand on mesure tout l'argent que les SPRD retirent de la simple exploitation "normale" des droits, comme chacun pourrait le faire à titre individuel, et ce qu'ils gagnent en supplément, parce que ces droits sont gérés collectivement, on voit effectivement tout l'intérêt de la gestion collective.

On le voit donc, les SPRD ont des intérêts qui leur sont propres et ne sont pas forcement ceux des artistes. Souvent, quand on critique l'action ou la gestion des SPRD, c'est sur ça qu'on tombe : irrépartissables, redevance pour copie privée, patrimoine énorme, autant de sommes colossales dont on se demande où elles vont, car nombre d'artistes, justement la fameuse "classe moyenne de la création" qui se paupérise, ne voient pas grand chose de cet argent. Grâce à ces sommes, ces SPRD se lancent dans des "missions d'intérêt général" qui ne relèvent pas de leur statut (à la base, ce sont des sociétés civiles) mais qui leur donnent un pouvoir énorme sur le milieu culturel, et en font de véritables "parrains"(dans toutes les acceptions) des artistes, mais aussi des partenaires puissants de l'industrie du divertissement, qui n'est pas forcement réputée produire de la très haute qualité artistique.

On comprend alors tout l'intérêt qu'il y a, pour certains, à maintenir le double verrou du droit exclusif et de la gestion collective (si possible obligatoire). Il y a trop d'intérêts en jeu. Rassurez vous, ces intérêts sont surtout économiques et financiers. La création artistique, dans tout cela, c'est juste pour la comm'.

mardi 22 novembre 2011

Pour une fois, Noah n'a pas tort

Oui, vous avez bien lu, je suis d'accord avec Yannick Noah. Événement rare et mémorable ! Ses propos sur le dopage, où il pointe clairement les espagnols, mais aussi l'ensemble du sport business, ne sont malheureusement pas dénués de fondements. Comment se fait-il que l'on continue à avoir des contrôles anti-dopage positifs, que les coureurs du Tour de France roulent toujours comme des Ferrari, que l'on continue à avoir des performances aussi spectaculaires quand on pensait que les records avaient été établis pour longtemps ?

La violence des réactions est sidérante, mais pas surprenante, car le sport-spectacle et le sport business sont devenues des industries très rentables qui vendent du rêve. La première est celle des médias : le sport spectacle fait de l'audience et créé un univers dont on peut extraire beaucoup de "contenus" annexes comme les potins sur les stars. Des journaux et des magazines ne vivent que de ça, et en vivent très bien. La deuxième sphère est celle du commerce, car l'audience générant de la visibilité, les sportifs sont devenus des hommes sandwich, qui gagnent bien plus avec leurs contrats publicitaires qu'avec leurs primes sportives. Par dessus, il faut rajouter une couche d'appartenance et de lien social qui renforce encore plus l'attraction du public. On "admire" les performances, mais on soutient également son équipe locale et ses champions nationaux.

A coté de tous ces enjeux, la question du dopage ne pèse pas toujours très lourd. Mais elle ne peut pas être évacuée car le sport business s'est construit sur une ambiguité, celle de faire croire qu'il est toujours dans la lignée de Pierre de Coubertin et du sport "amateur au service du développement de l'homme". Il faut donc continuer à faire croire que les sportifs tourne à l'eau de source, alors même qu'on leur demande des performances inouïes, tant dans la qualité de la performance que dans la quantité. Cela fait bien longtemps qu'ils se "dopent" le plus légalement du monde avec une alimentation très étudiée, un soin corporel soutenu (masseurs...) et toutes sortes de techniques de récupération. Et puis il y a les techniques qui dépassent la limite, et sont qualifiées de "dopage" (sachant que la frontière évolue, mais ça, il ne faut pas le dire).

Admettre officiellement le dopage, c'est quelque part renoncer à cet idéal de pureté, auquel le public est encore naïvement attaché. Les "performances" en seraient ternies, et donc limiteraient l'attrait du public pour le sport concerné. De fait, les gains financiers seraient atteints. Il faut donc maintenir un semblant de fiction et ne jamais avouer, même si personne n'est dupe, le public en premier. Il se doute bien qu'il y a des produits, mais ferme les yeux tant que l'évidence ne lui est pas mise sous le nez de manière indiscutable. On fonctionne comme ça depuis toujours : quand un sportif se fait prendre, c'est un dérapage individuel, en aucun cas un système généralisé.

Il y a quand même une limite, c'est celle de la compétition entre les nations. Tant qu'il ne s'agit que de sportifs à titre individuels ou roulant pour une équipe avec un nom de marque commerciale, ce n'est pas grave. Mais quand c'est un équipe nationale qui s'amuse à truster tous les titres, ça passe moins bien. Une limite est franchie et permet, légitimement, aux autres de gueuler. Cela permet de lever un coin du voile sur la réalité de ce business et de poser la question qui fâche et à laquelle le monde du sport ne veut surtout pas répondre : Amateur ou professionnel ? Dans l'idéal de Coubertin et cashmachine assumée ?

Comme à chaque fois, le boisseau sera vite remis sur la chandelle, les enjeux sont beaucoup trop importants. Mais il faut saluer le courage de ceux qui osent mettre les pieds dans le plat. Contrairement à d'autres engagements médiatiques gentillets et sans risque (contre le mal, la guerre...) Yannich Noah prend ici des risques car c'est un coup à se faire de gros ennemis et à se prendre des boomerangs dans la figure.

Personnellement, cela fait bien longtemps que je ne m'intéresse que de très loin au sport business. D'ailleurs, je ne m'intéresse que de très loin à ce qui est diffusé sur les médias audiovisuels. Le taux de déchets est bien trop important par rapport aux quelques produits qui peuvent effectivement présenter un intérêt. L'infotainement et le divertissement me laissent totalement froid. J'ai comme l'impression que nous sommes de plus en plus nombreux à l'être.

lundi 14 novembre 2011

Le revers de la communication

DSK et Anne Sinclair en ont assez qu'on parle d'eux dans la presse. Enfin du moins, qu'on parle d'eux d'une manière dont ils ne veulent pas et qu'ils ne maîtrisent pas. Pour un couple qui a érigé la comm' au rang d'art de vivre, avec des passages à la télévision pour ne rien dire ou pour faire passer le "bon" message, c'est un peu gros.

Malheureusement, le droit français est pour eux. Ils ont le droit d'exposer ce qu'ils veulent de leur vie privée, sous le jour qui les arrangent le mieux, et d'interdire tout angle déplaisant, voire tout propos à contre-temps de leur plan médias. Si légalement, le droit sera pour eux, politiquement, c'est gênant et cela appelle, au minimum, à une réflexion sur le caractère absolu du respect de la vie privée. Qu'on fasse un outing sauvage contre une personnalité qui n'a rien demandé et est d'une grande discrétion médiatique est inacceptable. Par contre, que ceux qui instrumentalisent les médias de manière aussi outrancière que DSK soient "poursuivis" par ces mêmes médias qui veulent avoir la fin de l'histoire qu'il a commencé à raconter sur les plateaux, cela ne me choque pas. C'est même normal !

Quand on entre dans de tels rapports avec les médias, il faut aller jusqu'au bout de la logique. Je serais partisan d'une modification de la réglementation sur le respect de la vie privée, pour instaurer un "droit de suite" pour les médias. L'idée est d'exclure du droit à la protection, sur les sujets qu'ils ont eux-même lancé, les personnes qui manipulent les médias avec des plans comm'. Vous vous plaignez d'atteintes à votre vie privée ? Fallait pas commencer...

Oui, il faut équilibrer respect de la vie privée et droit du public à l'information. Dans le cas de DSK, on est clairement dans le droit du public à avoir une information sur le nouvel épisode d'un strorytelling lancé par DSK lui-même. On pourrait étendre d'ailleurs cette jurisprudence à bien des people qui montrent leur cul pour se faire de la pub et assurer la promo de leurs produits. On assurerait l'équilibre financier de bien des groupes de presse !

mercredi 9 novembre 2011

Licence globale, on y arrive

Le numérique a fini par avoir la peau de la filière musicale, du moins de son organisation actuelle. L'annonce de la création d'un centre national de la musique, chargé d'investir dans la création musicale est le signe d'une reconfiguration complète. Le pouvoir politique vient de donner son aval au projet. L'étape majeure est franchie, les grosses entreprises privées (appelées Majors), sont contraintes, par leurs résultats financiers calamiteux depuis plus de 10 ans, de lâcher prise en partie. Désormais, le soutien aux petites boites indépendantes passera par un organisme public. Les répercussions sont potentiellement énormes.

Il reste encore à mettre en place la direction de cet organe, et savoir sous le contrôle de qui il sera placé. C'est en fait le seul point d'incertitude, mais il est de taille. La seule chance pour les majors de se rattraper, c'est d'en prendre le contrôle. La grande chance des consommateurs serait qu'ils n'en prennent pas le contrôle. Car si tel est le cas, l'industrie de la musique à la Pascal Nègre serait morte, et ce serait une très bonne nouvelle.

Jusqu'ici, la création musicale était assurée par des artistes. Cela ne changera pas. Ils étaient repérés par des petits producteurs indépendants, qui espéraient, en cas de réussite, revendre quelques uns de leurs "poulains" aux majors, ce qui assurait le train de vie de producteur et lui permettait de continuer à faire le métier qu'il aime. Les majors, une fois le repérage et le tri effectué, récupéraient les bons éléments et se chargaient du pressage des supports, du matraquage promotionnel et de l'exploitation des droits. Cela permettait de faire des affaires en or. La qualité des artistes proposés par les majors était très inégales, et on s'est tous fait refiler des daubes musicales. Je me rappelle des "compils", il y a 20 ans, où aux cotés de standards, qui motivaient l'achat, on trouvait des grosses bouses saturant l'espace médiatique et aujourd'hui heureusement oubliées.

Est arrivé le numérique, et Napster. Qu'est ce qu'on a pu se gaver (moi le premier). Une fois Napster fermé, on est passé sur le Peer-to-peer. Moi j'étais Kazaa. C'était il y a 10 ans. Tout le monde s'y est mis, car on n'avait pas le choix, il n'y avait pas "d'offre légale" digne de ce nom, c'est à dire facile d'utilisation, sans DRM et à un prix jugé correct par le consommateur. Pendant 10 ans, le milieu de l'industrie musicale a vu son modèle économique s'effondrer. Fini les ventes d'albums avec trois bons titres (qui tiraient les ventes) et le reste de médiocrité, voire nul. Pas possible d'acheter à l'unité, les 45 tours et CD deux titres étant à un prix prohibitif. Depuis 2000, la santé financière des majors de la musique a sombré, avec des dégâts irréversibles. L'ensemble du catalogue "ancien" est désormais dans la nature, chacun ayant récupéré sans discothèque idéale. Les CD des vieux chanteurs ne se vendent plus que sous forme promotionnelle, à moins de 10 euros. Le fond de catalogue n'a plus aucune valeur pour la vente, et reste seulement exploitable pour la diffusion radio, là où les SPRD se taillent la part du lion.

L'industrie a tenté de répondre. La chasse au piratage a été un échec complet. Son dernier avatar, Hadopi, n'a encore fait condamner personne, et si les choses évoluent, en mieux, je doute très fortement que ce soit l'effet hadopi. Ceux qui veulent toujours pirater se contentent de ne plus sur les réseaux de peer-to-peer. Une autre réponse a été de réduire les coûts, en virant les artistes les moins rentables, en créant de toute pièce les nouveaux artistes. Plus besoin de subventionner les petits producteurs qui font le répérage et leurs racheter les contrats. Il suffit de prendre quelques beaux gosses, de préférence avec quelques talents vocaux (mais c'est optionnel), de les enfermer dans un local rempli de caméras et de tourner. C'est l'effort des académies en tout genre, où la phase de formation, de repérage et de promotion commerciale sont compressées dans la même séquence. Quitte à faire de l'éphémère, si au passage on peut faire du cobranding avec la télévision et rendre rentable cette phase qui normalement, coute, c'est parfait. Là encore, cela n'a qu'imparfaitement réussi, car bien peu de ces produits de la téléréalité ont émergé durablement. En tout cas pas assez pour redonner une santé financière aux majors.

Logiquement, elles ont continué à compresser les coûts, en vampirisant la filière. Elles ont ramené à elle tous les financements possible et imaginable, asséchant en partie l'étage du dessous, celui des petits producteurs indépendants, ceux qui repèrent, couvent et forment les vrais artistes, ceux qui ont du talent. Or, cette couche a besoin de financement, car trouver un jeune et l'amener à maturité coute cher, avec beaucoup d'échecs pour quelques réussites. On ne sait pas ce qui va plaire au public, on ne sait pas comment va se comporter un jeune musicien, qui de talentueux peut se révéler finalement décevant. On a vite vu qu'il fallait investir davantage dans ce segment, vital pour l'ensemble de l'écosystème. Mais les majors ne pouvaient plus le faire. Ce constat, cela fait plusieurs années qu'on le fait, dès 2007, on en est conscient. Mais encore faut-il trouver les fonds et lever les blocages.

La solution, évoquée très tôt, a été la mise en place d'un financement mutualisé par les consommateurs, et notamment les internautes. Jusqu'ici, le consommateur ne payait que pour ce qu'il consommait, par l'achat d'un support. Les conditions matérielles empêchaient le consommateur de se soustraite au système, faisant de lui une vache à lait qui a permis au secteur de bien vivre. Mais voilà, ce consommateur a trouvé une faille, par internet, pour consommer sans payer. La faille étant techniquement incolmatable, il faut tirer un trait définitif sur l'ancien modèle où on ne paye que ce qu'on consomme. Ce basculement intellectuel demande du temps, tellement l'ancien modèle est ancré dans les esprits. Si on met en place un financement mutualisé, il ne peut se faire qu'à un seul point, celui de l'accès à internet. C'est le seul de point de passage obligé, où forcement, on paye. Rajouter une ligne de plus à la facture ne présente absolument aucune difficulté, la collecte est simple, puisqu'assurée par le FAI. Un taxe fixe sur tous les accès internet permet de toucher des millions, de manière d'autant plus indolore pour l'internaute que les prix de l'accès internet sont très bas en France.

Les majors ne voulaient pas de ce système, car cela revenait pour elle à reconnaitre la mort définitive du si rentable modèle économique qu'elles avaient développé, et qu'elles ne désespéraient pas de sauvegarder par des mesures répressives. Je pense que cet obstacle s'est émoussé grâce aux résultats d'hadopi, qui a finalement très bien rempli son rôle, celui de crash test de la politique de répression des usagers. Soit ça marche, et on sauve l'ancien modèle économique, soit ça ne marche pas et on prend acte que cette voie est définitivement sans issue, et on cherche autre chose. On est clairement sur la deuxième option, et tout le monde en convient, du moins en off. Le milieu de la musique, a bout de souffle financier a donc basculé bon gré mal gré vers un système de licence, mais qu'elle espère sous son contrôle. Cela n'a pas été simple, car qui dit système mutualisé dit organisme central chargé de la collecte et de la redistribution... Se pose donc un problème de redistribution des cartes du pouvoir au sein de la filière.

On est finalement assez facilement tombé d'accord sur le modèle. Le CNC a fait ses preuves, il n'y a qu'à décalquer. On va y apporter les différentes subventions dont bénéficie le milieu de la musique, et comme c'est un peu maigrichon, on va taxer les FAI, qui ne manqueront pas de répercuter. De fait, on arrive à une licence globale, organisée par la loi. Plusieurs points, liés entre eux, sont encore en suspens. D'abord, les internautes vont-ils accepter de payer ? Ce n'est pas le plus difficile, et je dirais que si les réponses en terme de gouvernance du CNM et d'affectation des fonds sont satisfaisantes, ce n'est même pas un problème. Si l'argent du CNM va réellement aux petits producteurs, ceux qui aident concrètement les vrais talents artistiques à émerger, si l'argent va réellement et directement à la vraie création, ça ne me dérange absolument pas de payer un surcoût sur mon accès internet, à la limite, j'en serais même heureux (donc disposé à accepter un prelèvement supérieur). Il n'y a qu'à voir le succès de ces plates formes où les internautes peuvent devenir producteurs en misant des petites sommes sur un jeune artiste en lequel ils croient ! Par contre, si cet argent est destiné à gonfler les profits d'Universal ou à alimenter les frais généraux de la SACEM, c'est hors de question !

C'est là que les politiques ont un rôle fondamental à jouer, en donnant gardant le contrôle du CNM et en l'orientant vers les lieux où se fait réellement la création, afin que les petits producteurs indépendants puisse faire leur travail de repérage et de formation, mais puissent aussi investir suffisamment longtemps sur un même artiste pour qu'il devienne "rentable" sans qu'on ait du, entre temps, le "vendre" à une major. Bien évidemment, les majors seront toujours là, il y aura toujours des rachats, notamment de catalogues. Mais si on maintient un dynamisme de la découverte et de la formation, on aura pleinement réussi et le consommateur acceptera de payer, car il n'est pas idiot. Il sait que s'il veut des "contenus" de qualité, cela demande de l'argent, et il faut bien que quelqu'un paye. Il sait aussi qu'in fine, c'est lui qui paye. Alors quitte à payer, autant que ce soit pour les artistes, et pas pour des industriels qui en regardent que leur profitabilité.

mardi 25 octobre 2011

Relais de lobbying

La presse spécialisée est dépendante du milieu dans lequel elle évolue. Un magazine culturel ne peut pas aller contre le milieu qu'il chronique, il se doit d'en épouser les intérêts. Sinon, il est mort, coupé de ses bases. Les inrockuptibles viennent d'en donner un exemple éclatant avec leur couverture des dispositions votées par le députés sur les finances du centre national du cinéma.

Lors de l'examen de la première partie du budget, les députés ont adopté plusieurs dispositions. La première, qui plaît au CNC, vise à colmater une brèche juridique dans laquelle Free s'était engouffré pour éviter de payer cette taxe de soutien au cinéma. L'an dernier, lors du budget, le gouvernement a mis fin à un système dérogatoire qui permettait aux FAI de bénéficier d'une TVA à 5,5% sur la part "télévision" de leur offre triple play. Désormais, c'est 19,6% pour tout. On est déjà dans une période où le gouvernement cherche à gratter sur tout, et les FAI ayant une rentabilité appréciable, ils sont une proie tentante. La riposte a été trouvée par Free, qui récupère d'une main ce qu'il est obligé de céder de l'autre. L'astuce n'aura duré qu'un temps (chez Free, ils le savaient bien, mais c'est toujours ça de pris) mais il aura quand même fallu s'y reprendre à deux fois pour que les branquignols du CNC arrivent à colmater la brèche. Une première tentative avait lamentablement échoué en juin dernier.

Par contre, une autre disposition déplait fortement au CNC. Pour comprendre, il faut expliquer la base du système. Le CNC est financé par plusieurs taxes, prélevées notamment sur les entrées dans les cinémas et sur les diffuseurs de programmes audiovisuels (chaînes de télévision et FAI). Autrefois, on appelait cela des "taxes parafiscales". elles ont été transformées en 2003 en taxes affectées, pour des raisons juridiques, la nouvelle loi organique sur les finances publiques, véritable constitution budgétaire de la France, ne les autorisant plus. Dans les faits, pas grand chose n'a changé et le CNC se retrouve être celui qui reçoit les déclarations des redevables, calcule le montant dû, assure le recouvrement et le traitement des réclamations, et dépense cet argent pour les missions qui lui étaient confiées. Résultat, le CNC était un "Etat dans l'Etat", qui donnait les chiffres qu'il voulait et n'acceptait qu'un contrôle très lointain des services fiscaux. Aucun étranger ne vient polluer ce système qualifié de "vertueux" par le député socialiste Patrick Bloche...

Les choses sont allées comme ça jusque vers 2008. A ce moment là, du fait du décollage d'internet, l'assiette de la taxe sur les FAI a beaucoup augmenté, et donc les recettes du CNC ont beaucoup augmenté. Cet organisme s'est alors retrouvé devant un problème assez sympathique. Il avait trop d'argent ! Il s'est constitué de belles réserves et a commencé à se montrer très généreux, finançant des projets de films qui, objectivement, ne méritaient pas franchement de l'être. Mais la rentabilité financière étant le cadet de ses soucis, ça passait. Rapidement, les limiers de Bercy ont flairé le magot, et en ces temps de disette financière, ont commencé à tourner autour, cherchant à mettre la main dans le panier pour en piquer un peu. Le sénateur Marini (le génial inventeur de la taxe google) s'est intéressé de près au pactole et a obligé le CNC, en 2009, à lâcher quelques dizaines de millions d'euros. Mais répéter l'opération tous les ans est compliqué, le CNC se défendant becs et ongles, avec une belle capacité de lobbying (faire pleurer les artistes, c'est imparable).

Les députés spécialistes des finances ont alors cherché la solution "définitive" et l'ont trouvée. En plus, ils ont fait d'une pierre deux coups ! Plutôt que de s'attaquer au CNC, ils ont attaqué le système à la base de son pouvoir, celui des taxes affectées. Ils ont voté un amendement du gouvernement (vous pensez bien que Bercy a rappliqué immédiatement) qui soumet l'ensemble des taxes affectées, une bonne trentaine touchant des secteurs très variés, à un plafonnement. Le mécanisme est très simple : l'organisme affectataire reste bénéficiaire des revenus de la taxe jusqu'à un montant déterminé en fonction de ses besoins, et si jamais la taxe rapporte plus, le surplus tombe dans les caisses de l'Etat ! Plutôt que de piquer dans la cagnotte du CNC, on met en place une dérivation.

Le CNC n'a pas aimé. D'abord, ça tarit son trésor de guerre à la source, de manière assez définitive. Deuxièmement, cela le met à la merci de Bercy, qui tout les ans, va fixer le plafond des recettes qui lui sont affectées, et on peut imaginer sans être grand clerc, que ce plafond ira davantage en diminuant qu'en augmentant. Enfin, cela va obliger le CNC a ouvrir complètement ses livres de comptes. Bref, il perd de fait son autonomie financière. Le drame ! Tout de suite, le ban et l'arrière ban du monde de la culture et du cinéma est rameuté, afin de hurler en chœur que l'on assassine la cinéma français. Sauf qu'avec un plafond de ressources à 705 millions d'euros, il y a quand même un peu de marge et ce n'est pas en 2012 que le CNC va crever la gueule ouverte ! Mais cela importe peu, car le CNC et donc le milieu de la Culture va devoir rendre des comptes...

On voit donc fleurir les communiqués de presse et le siège de l'Élysée est fait pour qu'on revienne sur cette disposition. Nicolas Sarkozy n'a pas résisté bien longtemps puisque dès le lundi, il a capitulé. On peut compter sur les fidèles serviteurs du lobby au Sénat (au hasard Monsieur Assouline et Madame Tasca) pour qu'un contre amendement soit adopté, cassant le système pour préserver le pouvoir du CNC.

Cela me pose quand même un souci. En mettant en place ce dispositif, les députés ont fait entrer dans le champ du contrôle parlementaire, et donc démocratique, l'affectation de pas loi d'un milliard d'euros d'argent public, qui était jusqu'ici prélevé et redistribué dans réel contrôle. Les députés spécialistes des finances publiques en auraient presque dansé de joie dans l'hémicycle. Cela faisait 15 ans qu'ils cherchaient à exercer un contrôle parlementaire sur cet argent... ils ont enfin réussi à y parvenir, les faire lâcher va être compliqué et ne se fera pas sans larmes et grincements de dents. L'examen au Sénat promet une séance dantesque, Philippe Marini, désormais président de la commission des finances, fera barrage de son corps.

Mais de cet aspect "contrôle démocratique des finances publiques", vous n'en entendrez pas parler dans la presse culturelle, qui recopie servilement les positions des lobbies du secteur. C'est dommage car c'est un aspect essentiel, fruit d'un long travail des députés qui n'ont absolument aucune intention de nuire au cinéma français et de l'égorger. Ils veulent juste contrôler, comme c'est leur rôle, l'utilisation de l'argent public prélevé sur le contribuable français.

jeudi 20 octobre 2011

Troisième round

J'ai déjà eu l'occasion d'en parler, mais j'en reparle ici parce que les choses se précisent, je vois arriver un troisième round du match entre le numérique et les cultureux, entre les tuyaux et les contenus. Le premier round fut la Dadvsi, le second la hadopi, le troisième sera autour de la régulation des contenus et du financement des contenus par les tuyaux (enfin ils vont essayer).

Les plus lucides (et ils sont rares) dans le milieu des producteurs de contenu (musique, audiovisuel, édition...) voyaient venir le problème que leur poserait la convergence de l'audiovisuel et de l'internet. Ils le voyaient bien, déjà, avec le piratage des séries, mais comme les choses se faisaient sur deux terminaux différents, et qu'on était dans l'illégal, ils pouvaient faire l'autruche. Avec les téléviseurs connectés, les choses changent complètement. Tout sera sur le même terminal, qui plus est le terminal familial, celui qui est encore le plus regardé, avec une facilité d'utilisation pour des publics peu familiers d'internet. Le jour où TF1 est sur la touche 1 de la zapette, et youtube sur la touche 2, tout explose pour le CSA et la production audiovisuelle française. Et ça pourrait arriver beaucoup plus vite que prévu. Deux sujets concentrent l'attention du CSA : la régulation des contenus et le financement de la production audiovisuelle par les distributeurs, actuellement les chaînes de télévision, demain les FAI et d'autres acteurs du numérique.

Sur la régulation, on va voir la protection de l'enfance érigée en totem. Si plus aucune régulation des contenus n'existe, imaginez ce sur quoi vos enfants vont tomber en regardant la télévision. En deuxième ligne, et de manière subliminale, le CSA dira aux parents que dans ce cas, ce sera à eux de "faire la régulation", sans pouvoir s'appuyer, comme maintenant, sur une signalétique CSA, finalement bien pratique comme argument d'autorité pour les parents afin d'interdire certains émissions à leurs enfants. Le but derrière est de sauver la fonction régulation, qui justifie l'existence d'une bureaucratie, et même l'existence du CSA depuis qu'il ne nomme plus le président de France télévision. Si on lui enlève même ça, il peut mettre la clé sous la porte. Une fois de plus, l'épouvantail de la pédo-pornographie et de la protection de l'enfance va être brandi.

Le financement de la création sera l'autre angle d'attaque, afin de rallier des alliés. En effet, les chaînes de télévision et le monde de l'audiovisuel en général se moquent pas mal de la régulation du CSA, voire ne seraient pas fâchés de la voir disparaître, tant elle est tatillonne. Par contre, si on touche au système de financement de la production audiovisuelle, là ils sont concernés. Et le problème est réel, car les nouveaux entrants dans la distribution ne sont pas assujettis aux obligations de financement de la production audiovisuelle, et n'entendent pas l'être. Or, rien de plus facile pour eux que d'échapper à la loi française, en se domiciliant pas plus loin qu'au Luxembourg ou en Irlande, où, par un heureux hasard, la TVA est très accueillante. En résumé, les FAI et autres acteurs numériques vont prélever de la valeur, sans verser leur écot aux cultureux, alors que les anciens acteurs vont eux, continuer à payer, avec un risque de voir leur charge augmenter (alors même que leur audience baisse), sous la pression des cultureux qui veulent que l'argent rentre, sans se préoccuper de qui paye...

Une des solutions qui se dessine est qu'un deal soit passé avec les FAI. On leur met des obligations de contributions sur leurs services gérés et en échange, on lève les obstacles pour qu'ils puissent écraser l'internet ordinaire au profit de leurs services gérés... Ceux qui ont suivi les débats sur la neutralité du Net comprennent vers où on va. Si ce scénario se réalise, l'usager-internaute-téléspectateur risque de se retrouver bien seul dans le combat face à ce monstre législatif qui se profile !