Le numérique a fini par avoir la peau de la filière musicale, du moins de son organisation actuelle. L'annonce de la création d'un centre national de la musique, chargé d'investir dans la création musicale est le signe d'une reconfiguration complète. Le pouvoir politique vient de donner son aval au projet. L'étape majeure est franchie, les grosses entreprises privées (appelées Majors), sont contraintes, par leurs résultats financiers calamiteux depuis plus de 10 ans, de lâcher prise en partie. Désormais, le soutien aux petites boites indépendantes passera par un organisme public. Les répercussions sont potentiellement énormes.
Il reste encore à mettre en place la direction de cet organe, et savoir sous le contrôle de qui il sera placé. C'est en fait le seul point d'incertitude, mais il est de taille. La seule chance pour les majors de se rattraper, c'est d'en prendre le contrôle. La grande chance des consommateurs serait qu'ils n'en prennent pas le contrôle. Car si tel est le cas, l'industrie de la musique à la Pascal Nègre serait morte, et ce serait une très bonne nouvelle.
Jusqu'ici, la création musicale était assurée par des artistes. Cela ne changera pas. Ils étaient repérés par des petits producteurs indépendants, qui espéraient, en cas de réussite, revendre quelques uns de leurs "poulains" aux majors, ce qui assurait le train de vie de producteur et lui permettait de continuer à faire le métier qu'il aime. Les majors, une fois le repérage et le tri effectué, récupéraient les bons éléments et se chargaient du pressage des supports, du matraquage promotionnel et de l'exploitation des droits. Cela permettait de faire des affaires en or. La qualité des artistes proposés par les majors était très inégales, et on s'est tous fait refiler des daubes musicales. Je me rappelle des "compils", il y a 20 ans, où aux cotés de standards, qui motivaient l'achat, on trouvait des grosses bouses saturant l'espace médiatique et aujourd'hui heureusement oubliées.
Est arrivé le numérique, et Napster. Qu'est ce qu'on a pu se gaver (moi le premier). Une fois Napster fermé, on est passé sur le Peer-to-peer. Moi j'étais Kazaa. C'était il y a 10 ans. Tout le monde s'y est mis, car on n'avait pas le choix, il n'y avait pas "d'offre légale" digne de ce nom, c'est à dire facile d'utilisation, sans DRM et à un prix jugé correct par le consommateur. Pendant 10 ans, le milieu de l'industrie musicale a vu son modèle économique s'effondrer. Fini les ventes d'albums avec trois bons titres (qui tiraient les ventes) et le reste de médiocrité, voire nul. Pas possible d'acheter à l'unité, les 45 tours et CD deux titres étant à un prix prohibitif. Depuis 2000, la santé financière des majors de la musique a sombré, avec des dégâts irréversibles. L'ensemble du catalogue "ancien" est désormais dans la nature, chacun ayant récupéré sans discothèque idéale. Les CD des vieux chanteurs ne se vendent plus que sous forme promotionnelle, à moins de 10 euros. Le fond de catalogue n'a plus aucune valeur pour la vente, et reste seulement exploitable pour la diffusion radio, là où les SPRD se taillent la part du lion.
L'industrie a tenté de répondre. La chasse au piratage a été un échec complet. Son dernier avatar, Hadopi, n'a encore fait condamner personne, et si les choses évoluent, en mieux, je doute très fortement que ce soit l'effet hadopi. Ceux qui veulent toujours pirater se contentent de ne plus sur les réseaux de peer-to-peer. Une autre réponse a été de réduire les coûts, en virant les artistes les moins rentables, en créant de toute pièce les nouveaux artistes. Plus besoin de subventionner les petits producteurs qui font le répérage et leurs racheter les contrats. Il suffit de prendre quelques beaux gosses, de préférence avec quelques talents vocaux (mais c'est optionnel), de les enfermer dans un local rempli de caméras et de tourner. C'est l'effort des académies en tout genre, où la phase de formation, de repérage et de promotion commerciale sont compressées dans la même séquence. Quitte à faire de l'éphémère, si au passage on peut faire du cobranding avec la télévision et rendre rentable cette phase qui normalement, coute, c'est parfait. Là encore, cela n'a qu'imparfaitement réussi, car bien peu de ces produits de la téléréalité ont émergé durablement. En tout cas pas assez pour redonner une santé financière aux majors.
Logiquement, elles ont continué à compresser les coûts, en vampirisant la filière. Elles ont ramené à elle tous les financements possible et imaginable, asséchant en partie l'étage du dessous, celui des petits producteurs indépendants, ceux qui repèrent, couvent et forment les vrais artistes, ceux qui ont du talent. Or, cette couche a besoin de financement, car trouver un jeune et l'amener à maturité coute cher, avec beaucoup d'échecs pour quelques réussites. On ne sait pas ce qui va plaire au public, on ne sait pas comment va se comporter un jeune musicien, qui de talentueux peut se révéler finalement décevant. On a vite vu qu'il fallait investir davantage dans ce segment, vital pour l'ensemble de l'écosystème. Mais les majors ne pouvaient plus le faire. Ce constat, cela fait plusieurs années qu'on le fait, dès 2007, on en est conscient. Mais encore faut-il trouver les fonds et lever les blocages.
La solution, évoquée très tôt, a été la mise en place d'un financement mutualisé par les consommateurs, et notamment les internautes. Jusqu'ici, le consommateur ne payait que pour ce qu'il consommait, par l'achat d'un support. Les conditions matérielles empêchaient le consommateur de se soustraite au système, faisant de lui une vache à lait qui a permis au secteur de bien vivre. Mais voilà, ce consommateur a trouvé une faille, par internet, pour consommer sans payer. La faille étant techniquement incolmatable, il faut tirer un trait définitif sur l'ancien modèle où on ne paye que ce qu'on consomme. Ce basculement intellectuel demande du temps, tellement l'ancien modèle est ancré dans les esprits. Si on met en place un financement mutualisé, il ne peut se faire qu'à un seul point, celui de l'accès à internet. C'est le seul de point de passage obligé, où forcement, on paye. Rajouter une ligne de plus à la facture ne présente absolument aucune difficulté, la collecte est simple, puisqu'assurée par le FAI. Un taxe fixe sur tous les accès internet permet de toucher des millions, de manière d'autant plus indolore pour l'internaute que les prix de l'accès internet sont très bas en France.
Les majors ne voulaient pas de ce système, car cela revenait pour elle à reconnaitre la mort définitive du si rentable modèle économique qu'elles avaient développé, et qu'elles ne désespéraient pas de sauvegarder par des mesures répressives. Je pense que cet obstacle s'est émoussé grâce aux résultats d'hadopi, qui a finalement très bien rempli son rôle, celui de crash test de la politique de répression des usagers. Soit ça marche, et on sauve l'ancien modèle économique, soit ça ne marche pas et on prend acte que cette voie est définitivement sans issue, et on cherche autre chose. On est clairement sur la deuxième option, et tout le monde en convient, du moins en off. Le milieu de la musique, a bout de souffle financier a donc basculé bon gré mal gré vers un système de licence, mais qu'elle espère sous son contrôle. Cela n'a pas été simple, car qui dit système mutualisé dit organisme central chargé de la collecte et de la redistribution... Se pose donc un problème de redistribution des cartes du pouvoir au sein de la filière.
On est finalement assez facilement tombé d'accord sur le modèle. Le CNC a fait ses preuves, il n'y a qu'à décalquer. On va y apporter les différentes subventions dont bénéficie le milieu de la musique, et comme c'est un peu maigrichon, on va taxer les FAI, qui ne manqueront pas de répercuter. De fait, on arrive à une licence globale, organisée par la loi. Plusieurs points, liés entre eux, sont encore en suspens. D'abord, les internautes vont-ils accepter de payer ? Ce n'est pas le plus difficile, et je dirais que si les réponses en terme de gouvernance du CNM et d'affectation des fonds sont satisfaisantes, ce n'est même pas un problème. Si l'argent du CNM va réellement aux petits producteurs, ceux qui aident concrètement les vrais talents artistiques à émerger, si l'argent va réellement et directement à la vraie création, ça ne me dérange absolument pas de payer un surcoût sur mon accès internet, à la limite, j'en serais même heureux (donc disposé à accepter un prelèvement supérieur). Il n'y a qu'à voir le succès de ces plates formes où les internautes peuvent devenir producteurs en misant des petites sommes sur un jeune artiste en lequel ils croient ! Par contre, si cet argent est destiné à gonfler les profits d'Universal ou à alimenter les frais généraux de la SACEM, c'est hors de question !
C'est là que les politiques ont un rôle fondamental à jouer, en donnant gardant le contrôle du CNM et en l'orientant vers les lieux où se fait réellement la création, afin que les petits producteurs indépendants puisse faire leur travail de repérage et de formation, mais puissent aussi investir suffisamment longtemps sur un même artiste pour qu'il devienne "rentable" sans qu'on ait du, entre temps, le "vendre" à une major. Bien évidemment, les majors seront toujours là, il y aura toujours des rachats, notamment de catalogues. Mais si on maintient un dynamisme de la découverte et de la formation, on aura pleinement réussi et le consommateur acceptera de payer, car il n'est pas idiot. Il sait que s'il veut des "contenus" de qualité, cela demande de l'argent, et il faut bien que quelqu'un paye. Il sait aussi qu'in fine, c'est lui qui paye. Alors quitte à payer, autant que ce soit pour les artistes, et pas pour des industriels qui en regardent que leur profitabilité.