Bernard Tapie vient de racheter les derniers titres de presse du groupe Hersant, dont quelques journaux de la Provence et de la Côte d'azur. Cela irrite fortement (et inquiète) les élus socialistes du cru, qui se souviennent parfaitement du passage de Tapie dans la vie politique locale, et craignent qu'il ne revienne juste pour régler ses comptes et mettre la pagaille dans les prochaines échéances électorales. Le sieur Mennucci, candidat déclaré à la mairie de Marseille, et par ailleurs député socialiste, a même demandé une commission d'enquête parlementaire. De son coté, Bernard Tapie ne dément pas vouloir utiliser ces titres de presse comme outil d'influence, y compris éventuellement au service de ses propres intérêts politiques. Après tout, la famille Baylet fait bien ça avec la Dépêche de Toulouse depuis de longues années...

Vu l'état financier des titres que vient de racheter Bernard Tapie, on peut penser que sa motivation n'est pas vraiment économique, mais en même temps, vu son âge, il a le temps de faire ce pour quoi il a racheté l'entreprise, avant que celle-ci ne mette la clé sous la porte. Et puis il peut être tranquille, un titre de presse peut mourir (France-soir par exemple) mais pour cela, il faut vraiment que son patron soit le dernier des imbéciles et n'ait aucune relation dans les milieux politico-économiques français. C'était le cas du jeune oligarque russe de France-soir, ce n'est pas le cas de Bernard Tapie. La presse française est ultra-subventionnée, directement ou indirectement, pour qui sait frapper aux bonnes portes et jouer sur les cordes sensibles. Le fait est que Tapie ne va pas gagner beaucoup d'argent avec cet investissement, ce n'est pas le but. Mais on va sans doute bien se marrer en PACA (et ailleurs aussi) dans les prochains mois...

En même temps, au delà du sourire, c'est un signe de plus de la déliquescence de la Presse française, que ce soit la presse nationale ou la PQR. Voilà une industrie qui est véritablement au bout du rouleau, financièrement et moralement. Internet a flingué leur modèle économique, qui reposait sur des vaches à lait comme les petites annonces, les résultats sportifs locaux, les avis d'obsèques et l'info hyperlocale. Aujourd'hui, les petites annonces ont quitté la presse papier, et si la PQR s'en tire encore un peu, c'est parce qu'il reste les avis d'obsèques, les annonces légales et les photos des gens du cru, qui achètent le journal parce qu'eux ou leurs connaissances sont en photo dedans. Pour la presse nationale, le naufrage est total, et il ne leur reste guère que des suppléments magazines indigents en contenus, mais bourrés de pubs et les subventions publiques. Et même avec ça, ils sont dans la mouise. Mais s'il n'y avait que des problèmes financiers ! La presse française a également perdu tout honneur et toute considération, et évoquer régulièrement les mânes d'Albert Londres n'y change pas grand chose, sinon ajouter du grotesque à l'hypocrisie.

Aujourd'hui, il reste encore des gens qui investissent dans la presse, rachètent des journaux. Pour eux, c'est soit une danseuse qu'on entretient, parce que ça fait bien et que c'est une marque de standing, soit un outil d'influence au service de leurs intérêts. Pourquoi donc Dassault a-t-il le Figaro, que Xavier Niel a des billes partout, avec notamment Le Monde, que c'est un Rothschild qui possède Libé et que le banquier Pigasse s'est offert son magazine politique avec les Inrocks ? Parce qu'ils ont besoin de l'outil pour soutenir les autres secteurs du groupe, pour peser "politiquement", se protéger des attaques, placer des amis et obligés (le timing du passage de Pulvar aux Inrocks est éclairant), voire quand ils manquent de pudeur, faire la promotion des produits du patron. Aujourd'hui, les deux seuls titres réellement indépendants, parce que non contrôlés par des oligarques, c'est le Canard Enchainé et la Croix. Le Canard est d'autant plus indépendant qu'il ne vit pas de la publicité, et qu'il a un trésor de guerre. Les autres journaux ne sont que des conflits d'intérêts sur pattes, plus ou moins latents, plus ou moins assumés publiquement.

Quand on me dit que la presse ne va pas bien, je suis d'accord. Mais quand on me dit qu'il faut la renflouer avec de l'argent public, je tousse un peu (beaucoup même). Quand on voit qui est derrière ces journaux, les moyens qu'ils ont, et surtout, quand on voit les torchons que peuvent être ces journaux, avec des journalistes qui se prennent pour des grands intellectuels d'autrefois, donneurs de leçons le matin, allant chercher leur sportule le soir chez leur patron, je me dis que c'est un gâchis d'argent public. Les subventions publiques devraient être réservées aux organes de presse indépendants, sans actionnaires fortunés. Cela permettrait peut-être un vrai renouveau de crédibilité de la presse française, qui en a sacrément besoin, tellement elle est tombée bas.