Ministre est un poste en vue, exposé, lourd. Mais c'est aussi un élément de la machinerie complexe qu'est un système décisionnel comme l'Etat. Il y a des choses qu'un ministre doit faire lui-même, d'autres qu'il peut déléguer, tout en gardant la validation, et d'autres où doit laisser les acteurs agir, quitte a sanctionner ex post. Un ministre n'est pas un petit despote, qui décide selon ses caprices, évoque les sujets selon son bon vouloir. De toute manière, ce n'est physiquement pas possible de tout faire. Déjà que le temps manque à un ministre pour faire ce qu'il doit faire lui même, alors si en plus, il commence à se mêler du travail des autres, il explose en vol, et fait un très mauvais travail. Le film "l'Exercice de l’État" est un formidable documentaire !

Un Ministre est avant tout un politique. Il n'a pas à avoir une légitimité technique, et parfois, c'est même mieux qu'il n'ait pas de liens antérieurs à sa nomination avec les milieux liés à son ministère. Un médecin ne fait pas nécessairement un bon ministre de la Santé. Cela ne veut pas dire qu'il faut rester ignorant des sujets. Une fois nommé, il faut bosser pour savoir de quoi on parle, mais toujours éviter de se faire transformer en porte-parole de son administration, ou pire, en représentant des lobbies de son secteur. Le ministre est là pour faire appliquer des choix politiques généraux, définis au niveau du gouvernement, en les déclinant dans son secteur (et en les adaptant aux réalités). Il est l'agent du gouvernement dans son ministère, et pas l'agent de son ministère au conseil des ministres.

Le Ministre a plusieurs rôles importants, qu'il doit assumer seul. Il doit déjà savoir s'entourer. On voit tout de suite un bon ministre à la composition de son cabinet. Un mauvais aussi. In fine, si l'entourage est mauvais, c'est la responsabilité du ministre et de lui seul. C'est très important, car c'est à cet entourage, le cabinet et quelques très hauts fonctionnaires, qu'il va déléguer. Autre rôle essentiel, la communication. C'est le Ministre qui s'exprime officiellement, et lui seul. Même s'il n'écrit pas ses discours, c'est lui qui les prononce, et donc les assument (d'où l'importance de bien recruter ses plumes). Il doit donc comprendre ce qu'il dit, afin de ne pas se trouver pris en défaut si, au fil de l'interview ou de la conversation, des questions plus précises, et pas prévues, sont posées. C'est pour cela que défendre un texte de loi devant une assemblée est toujours délicat. C'est sans filet.

C'est lui qui va sur les plateaux télé, signe les conventions et autres documents officiels, coupe les rubans. C'est terriblement chronophage, même personne ne peut le faire à sa place. Enfin, c'est au ministre d'assurer le relais avec les très hautes sphères politiques. Même s'il y a des collaborateurs politiques autour des ministres, quand il faut dealer directement avec le Premier Ministre et le Président, c'est le ministre qui s'y colle, pas son conseiller politique (ou alors c'est qu'il y a un sérieux problème). Cela peut aussi être très chronophage, car le temps de présence autour des chefs est assez peu productif. J'ai été très frappé, lors de la conférence de presse de François Hollande, de voir la moitié du gouvernement (au moins), faire tapisserie derrière lui pendant près de 3 heures. Mais c'est indispensable de cultiver son crédit politique auprès du souverain, dont la faveur donne un poids politique que la disgrâce enlève. Un ministre sans poids politique ne garde pas longtemps son poste, car il lui manque la qualité essentielle : l'autorité.

Par contre, beaucoup de choses peuvent être déléguées, principalement ce qui concerne le fond. Beaucoup de décisions techniques sont prises sans que le ministre en ait la moindre connaissance. Et heureusement, car sinon, il ne ferait que signer des parapheurs et lire des notes. Les choses qui font consensus dans l'administration, ou qui arrivent à se régler par des arbitrages internes ne remontent même pas au cabinet. C'est ce qui pose problème et provoque des conflits qui remonte au ministre. Ou alors ce qui est très politique ou très emmerdant, les décisions dont personne ne veut assumer la responsabilité. Le Ministre doit accepter cela, que des décisions soient prises par d'autres et qu'elles soient respectées, même si le ministre n'aurait pas fait exactement comme ça. Certains ont du mal. Tous ceux qui ont travaillé avec des élus savent qu'il y en a qui ne savent pas déléguer, mais qui sous-traitent : tout doit être fait exactement comme ils le conçoivent. D'autres voient d'abord l'efficacité, et sont plutôt sur le mode "qu'importe le flacon, pourvu qu'on ait l'ivresse". Dans le même temps, le ministre doit quand même être au courant de tout ce qui peut poser problème, et donc avoir un entourage aux aguets, qui sait où trouver l'information et comment la lire, sans être submergé par le flot d'information, la technique de la noyade étant fréquemment utilisée par les administrations pour neutraliser le cabinet du ministre.

Il y a enfin les décisions que la Ministre doit accepter de confier à d'autres, sans s'arroger un droit d'appel ou de cassation (du moins pas trop souvent). Un ministère, c'est une administration qui ne peut pas tout faire, faute de moyens, mais aussi parce que les choses sont faites bien plus efficacement si c'est un organisme autonome qui s'en occupe. Parfois, l'autonomie est liée à, des raisons techniques, mais souvent aussi pour des raisons politiques. Depuis 30 ans, les opérateurs de l'Etat, les autorités administratives indépendantes se sont beaucoup développés. Le pouvoir politique garde un rôle de nomination et de contrôle, mais est prié de ne pas s'ingérer dans le détail de la gestion de ces organismes. Là encore, c'est parfois compliqué à accepter pour les politiques, qui sont, de fait, dessaisis d'une part de pouvoir. Ils ont certes de moyens de se faire entendre, mais en face, les capacités de résistance sont bien plus importantes (et peuvent parfois être victorieuses). En cas de conflit avec une AAI ou une puissante entreprise publique, c'est rarement le ministre qui gagne, sauf à faire sauter le patron en face, ce qui n'est jamais une mince affaire.

Un bon ministre est celui qui sait s'entourer, qui potasse ses dossiers et les maitrisent. Il ne se fait pas capturer par ses lobbies et son administration et sait dégager des orientations politiques claires. Il sait déléguer et ne cherche pas à se mêler de tout, notamment des détails. Il respecte les frontières, du moins formellement, et s'il entre en conflit avec une AAI ou les dirigeants d'une entreprise publique, c'est pour de bonnes et solides raisons, pas pour contester le choix de la couleur de la moquette du hall d'entrée. A cette aune, Aurélie Filippetti est une bien mauvaise ministre...