Je ne peux pas m'empêcher de sourire, voire d'éprouver un réel plaisir à la lecture du blog de Pascal Rogard et aux communiqués de la SACD. Après les avoir vu à l'offensive sur DADVSI et sur Hadopi, les voilà maintenant sur la défensive, avec des couinements de plus en plus forts depuis l'échec cuisant de la ratification d'ACTA. A force d'avoir tiré sur la corde du droit d'auteur, parfois avec des délires hallucinants, arrive ce qui devait arriver : les fondements même du droit d'auteur sont questionnés. Si très peu de gens remettent en cause le principe même du droit d'auteur, ses modalités de mise en œuvre font l'objet de critiques virulentes qui trouvent de plus en plus d'écho, car l'influence des industries culturelles décline.

La première cause du déclin est liée à l'émergence de l'économie numérique, qui dépasse très largement le seul champ des biens culturels. Le numérique pèse plus lourd que l'industrie culturelle en terme d'emplois, de marges de croissance. Le numérique est partout, dans tous les secteurs d'activités, et la plupart du temps, à la grande satisfaction des acteurs économiques. Finalement, on se rend compte que les industries culturelles sont à peu près les seules à être mécontentes du fonctionnement d'internet, les autres secteurs économiques s'y étant adaptés. Plus on avance dans le temps, plus on aura de gens à avoir intérêt à surveiller de près les règles de fonctionnement d'internet. Et beaucoup de ces secteurs ont intérêt à conserver le modèle existant, car ils se sont organisés autour de lui. Changer les règles du jeu impacterait fortement leur business et leurs équilibres. C'est d'autant plus fort que ce sont les entreprises numériques qui se trouvent au cœur des nouveaux équilibres. Alors que ce n'était pas vraiment le cas il y a 10 ans, les positions des industries culturelles sont aujourd'hui de plus en plus marginalisées en ce qui concerne l'évolution du numérique.

La deuxième cause, qui n'est qu'un accélérateur, vient des erreurs et maladresses des industries culturelles. Quand on plante plusieurs gouvernements successifs avec des lois en "i" qui se passent mal, entrainant directement le départ du ministre de la culture qui les a portées, avec des dégâts certains dans le segment électoral des jeunes, on finit par perdre son crédit auprès des politiques et des élus. Lisez donc le compte rendu de la table ronde organisée par la commission des affaires culturelles de l'Assemblée nationale sur la copie privée. La belle unanimité des parlementaires que l'on rencontrait encore il n'y a pas si longtemps, autour des positions des industries culturelles, n'existe plus. Les tirs venaient de partout, et il n'y avait plus guère que quelques députés socialistes pour assurer, mollement, la défense de "l'exception culturelle". Et encore, ils sont parfaitement lucides et semblent ne pas y croire eux-mêmes.

Malgré tous les coups qu'ils se sont pris dans la gueule, ils n'ont toujours pas compris ! Le point d'étape de la mission Lescure en est une parfaite illustration. Les industries culturelles continuent à essayer de changer les règles du droit du numérique, alors même qu'elles sont de moins en moins crédibles et de moins en moins écoutées sur ce sujet. Mon plaisir vient aussi du fait que les industries culturelles, et notamment l'un de leur gros bataillon, les sociétés de gestion de droit, sont obligées de livrer de plus en plus de batailles défensives. Les champs de bataille sont désormais sur leur territoire, que ce soit sur la copie privée, où le système s'effondre morceau par morceau, où sur l'organisation même de la gestion collective, où la Commission Européenne cherche à mettre son nez, pour le plus grand désarroi des principaux intéressés.

Pour l'ancien combattant de la DADVSI et de Hadopi que je suis, l'évolution du combat est clairement positif. L'ennemi est en recul partout, obligé de défendre son territoire, décrédibilisé auprès des lieux de décisions, sans propositions solides pour la suite. De plus, nous sommes maintenant en mesure de proposer, c'est à dire de participer à l'offensive, alors que jusqu'ici, on pouvait tout juste se livrer à une guérilla. Le vent tourne...