Aurélie Filippetti vient de donner une interview sur la presse numérique. C'est toujours aussi affligeant de vide ! On a un enfilage de poncifs et de lieux communs sur le travail de journaliste, avec des erreurs d'analyses pitoyables. Non, madame la Ministre, le "Data-journalisme", cela ne se résume pas à l'exploitation des seules données publiques. C'est l'exploitation statistique de données, d'où qu'elles viennent. Un travail que les journalistes, littéraires purs et souvent nullissimes en maths, ne font que très peu. Depuis la dernière fois, elle ne connait toujours pas mieux ses dossiers. Par contre, elle sait parfaitement caresser les lobbies dans les sens du poil. Visiblement, cet interview est l'occasion de faire plaisir aux patrons de presse, et notamment aux pure players. Petite revue des annonces (ineptes par ailleurs) et des oublis.

Premier sujet, faire payer Google. C'est devenu la nouvelle marotte des patrons de presse : ils sont pillés par Google, donc Google doit les indemniser. Je suis désolé, mais ça s'appelle de la vente forcée. Google ne fait que récupérer et indexer ce qui est mis librement en ligne. Pas compliqué du tout de mettre un bout de code qui empêche les robots de Google d'entrer. Sur l'ensemble de la presse en ligne, mis à part Médiapart et Arrêt sur images qui ont un modèle d'abonnement payant, aucun site de presse ne le fait. Pour la simple et bonne raison qu'ils y trouvent leur avantage. Ils vivent de revenus publicitaires, qui supposent de faire du trafic. Or, celui-ci vient par Google, qui, s'il veut vraiment jouer au con, peut déréférencer les sites de presse français. Et là, les patrons de presse vont pleurer... Vouloir "faire payer Google", c'est tout simplement vouloir le beurre et l'argent du beurre.

Deuxième sujet, les aides publiques à la presse. Là encore, bel exercice d'hypocrisie sur "je veux la transparence" et "je veux revoir le système". Comique ! Les flux financiers qui partent des caisses de l'Etat pour les caisses des titres de presse, Bercy les a. Il suffit de tout publier, intégralement. Qui a touché combien, sur quelle ligne budgétaire. C'est possible tout de suite, ça s'appelle l'Open Data, celui dont elle parle au paragraphe suivant, et qu'elle semble vouloir soutenir. Évidemment, ça ne ferait pas trop plaisir au petit monde de la presse écrite qu'on dévoile les dessous de ses combines, donc hors de question pour Aurélie Filippetti d'être aussi "novatrice" dans la transparence.

Troisième sujet, clairement posé par les journalistes : faut-il un véritable "freedom of information act" pour remplacer la minable loi sur la protection des sources des journalistes, qui ne protège rien ? La non-réponse de Filippetti est ahurissante. Elle ne répond pas, comme si elle n'avait pas compris la question. Et quand on creuse un peu, pour savoir jusqu'où on peut enquêter sur les politiques eux-mêmes, c'est non. La réponse aurait pu être beaucoup plus fine, car la question est très mal posée. Comme d'habitude, on se focalise sur les questions de train de vie, c'est à dire des cacahuètes au regard du gouffre financier que représentent certains dossiers. Messieurs les patrons de presse, plutôt que de chercher à ergoter sur une centaine d'euros avec les notes de frais des ministres, allez plutôt enquêter sur les agences de l'Etat, celles qui coutent 50 milliards par an.

Le summum de l'hypocrisie et du non-dit est atteint dans le dernier paragraphe. C'est même sublime. On lui pose la question de la précarité des journalistes, et plus particulièrement des jeunes journalistes. Pour moi, la question qui est posée est celle de la précarité économique, du recours aux pigistes et aux contrats précaires comme norme pour les journalistes de moins de 30 ans. Que propose Filippetti ? Rien, strictement rien ! Si, juste quelques compensations symboliques, en les assurant qu'ils sont également couverts pour le secret des sources. Je rappelle pour mémoire que la dame est membre du Parti Socialiste, censée être de gauche et donc, si j'ai bien suivi, contre la précarité, pour les petits contre les patrons. Les solutions à la précarité, elle les a, par exemple avec les aides publiques. Pourquoi ne pas moduler les aides à la presse, quitte à les augmenter un peu, en fonction du nombre de précaires dans les effectifs ? Plus tu as de CDI, plus tu as d'aides publiques (et inversement). Après tout, quand on voit combien sont payés certains journalistes de plus de 50 ans, ceux du haut du panier, on se dit que ce n'est pas la crise pour tout le monde. La précarité statutaire et salariale des jeunes journalistes est le résultat du gavage et de l'hpersécurisation statutaire de la génération du dessus. Il n'y a aucune fatalité. Mais ça, Aurélie Filippetti ne va surtout pas le dire, car sa cible, ce sont justement ces vieux journalistes, installés au sommet, qui "font" l'opinion, et sont donc politiquement utiles et redoutés. Comme par hasard, l’interview est menée par deux représentants de cette espèce "vieux crocodiles de la presse" qui ne sont pas les plus précaires du lot.

Et pourtant, tout a été dit ou presque, sur la crise de la presse, sur les raisons qui amènent à cette chute. Il suffit de lire quelques bons blogs de gens qui ont tout compris (Narvic, revient !). Les solutions sont connues, et demandent une véritable révolution intellectuelle, que les "vieux" sont totalement incapable de mener. Ils s'emploient donc à renflouer le vieux modèle économique, le temps pour eux d'atteindre l'âge de la retraite. Tant pis pour les autres si le bateau coule après eux, faute d'avoir mené à temps des réformes structurelles indispensables. Dans tout cela, le pouvoir politique est comme un bateau ivre, balloté au gré des courants et des tourbillons du milieu professionnel qu'il est censé réguler, incapable d'avoir une vraie pensée structurée et une vision politique. Sur ce dernier point, Aurélie Filippetti est dans la complète continuité de ses prédécesseurs de droite. Ni mieux ni pire.