Authueil

Aller au contenu | Aller au menu | Aller à la recherche

vendredi 31 août 2012

La gauche et le conflit d'intérêts

Mathieu Pigasse, patron de la Banque Lazard, mais aussi propriétaire du magazine les Inrockuptibles vient de remporter le marché pour conseiller le Ministère de l'Economie et des Finances sur la mise en place de la nouvelle banque publique d'investissement. Le cas est intéressant, car deux problèmes déontologiques surgissent.

Mathieu Pigasse s'est beaucoup engagé dans la campagne de François Hollande, ne masquant pas ses opinions politiques. Comment pouvoir affirmer ensuite, de manière crédible, qu'il existe une séparation étanche entre le banquier Pigasse et le militant Pigasse, et qu'il travaillera uniquement en tant que banquier, sur un sujet certes de sa compétence technique, mais également politiquement emblématique? Comment peut-on être à la fois "expert technique" et militant politiquement engagé derrière celui qui vous recrute comme expert technique ? Il y a un premier conflit d'intérêts.

Le deuxième problème, c'est que la responsable du magazine les Inrockuptibles n'est autre que la compagne affichée de l'un des deux ministres qui intervient sur le dossier de la création de la banque publique d'investissement. Mathieu Pigasse va donc travailler comme banquier avec le conjoint de son employée. Et là, on ne peut pas s'empêcher de faire le rapprochement avec l'affaire Woerth, où Madame Woerth est l'une des conseillères en gestion de fortune de Madame Bettencourt, l'une des femmes les plus riches de France, quand Monsieur Woerth est Ministre du Budget, pouvant ainsi avoir à traiter de dossier touchant directement Madame Bettencourt.

Du fait des apparences, la question se pose de savoir si Mathieu Pigasse accomplira sa tâche auprès de l'Etat, son client, sans la moindre interférence, en ne tenant compte strictement que de l'intérêt de l'Etat. Il est tout à fait possible que ça soit le cas, et que Mathieu Pigasse soit absolument irréprochable comme banquier conseil sur cette mission. Mais le simple fait qu'il soit possible qu'il se laisse aller à mélanger les genres et les intérêts pose problème.Va-t-il faire taire le banquier pour préserver les intérêts du militant, à favoriser les intérêts (notamment communicationnels) d'Arnaud Montebourg au détriment de Pierre Moscovici, voire au détriment de l'intérêt de l'Etat ? Vu de l'extérieur, on ne peut pas savoir, et on peut donc tout soupçonner, vu que des liens publics et notoires unissent Mathieu Pigasse, le gouvernement socialiste et Arnaud Montebourg.

La réaction du public à l'affaire Woerth - mais aussi à d'autres qui ont émaillé le dernier quinquennat - a clairement montré une sensibilité à fleur de peau sur les questions de "copinage" et sur les collusions entre milieux politiques, médiatiques et économiques. Mathieu Pigasse est certainement un banquier très compétent, sinon, il ne serait pas à la tête de la banque Lazard. Mais parfois, le critère de la pure compétence technique n'est pas le seul qui doive être pris en compte. C'est tellement vrai que les marchés publics sont souvent attribués au "mieux disant" qui n'est pas nécessairement le "moins disant". Dans le choix de ses prestataires, le gouvernement doit faire très attention à ne pas prêter le flanc à la critique, d'où qu'elle provienne. La simple apparence d'un "arrangement" ou d'une faveur peut être politiquement dévastatrice. Même si je ne crois pas une seule seconde que Mathieu Pigasse ait décroché ce marché parce qu'il salarie la compagne d'un ministre, d'autres vont le croire, les apparences étant contre Pigasse et le gouvernement. Par contre, je suis nettement moins sûr que les accointances politiques manifestées au cours de la campagne par Mathieu Pigasse n'aient eu aucune influence sur le choix de Bercy de recourir aux services de la banque Lazard.

Le problème pour le gouvernement, c'est que, il aura beau nier, dans ces cas-là, c'est parole contre parole, puisqu'on ne peut pas prouver que l'on n'a pas fait quelque chose. Restera le soupçon, et une dégradation de l'image du gouvernement. C'est d'autant plus délicat à gérer que François Hollande a mis la barre très haut sur ce sujet pendant la campagne. Il y avait certainement d'autres banquiers conseils compétents, dépourvus de liens avec le PS. Une erreur de plus qui, et c'est le plus triste, aurait pu être évitée avec un petit peu de sens politique.

jeudi 30 août 2012

Un blogueur n'est pas un journaliste

La blogosphère et Twitter semble se prendre de compassion pour un blogueur qui a été condamné pour avoir publié sans autorisation des photos de Marion Cotillard. Les faits sont établis, et ne sont d'ailleurs pas contestés, le blogueur ne fera pas appel de sa condamnation. Là où certains pleurnichent, c'est sur l'absence de "pitié" de Marion Cotillard, qui non seulement a refusé la règlement amiable avant et est allée jusqu'au procès, mais a en plus refusé un délai de paiement pour les 2500 euros que lui devait le blogueur.

Certes, Marion Cotillard n'est pas "cool", mais elle est dans son droit. Le plus strict. Je ne vois pas pourquoi, sous prétexte que le blogueur en question est un divorcé surendetté, on devrait lui faire des cadeaux. Il a fait une connerie, il assume. 2500 euros, cela ne va certes pas arranger sa situation financière, mais ce n'est pas la mort non plus. D'ailleurs, il a visiblement réussi à se les procurer, preuve que quand on veut (ou qu'on a le couteau sous la gorge), on y arrive.

C'est une leçon pour tous les blogueurs. C'est la fable "le corbeau voulant imiter l'aigle", le petit amateur qui croit pouvoir jouer dans la cour des grands. Sauf qu'il n'a pas les reins assez solides, et se fait avoir, là où les professionnels arrivent à s'en tirer. C'est une limite qu'on trouve partout. Quand on critique, il faut connaitre ses limites, ce qu'on peut se permettre et ce qui va vous amener à Pôle-Emploi, parce que le patron ou les collègues se sont reconnus et n'ont pas aimé. Les journalistes ont cette différence avec les blogueurs qu'ils sont habitués à être violemment critiqués, à recevoir des menaces ou même à subir des pressions ou des tentatives de rétorsion. Ils font donc très attention à ce qu'ils publient, et pour le reste, ils ont un blindage émotionnel à tout épreuve. Ce n'est pas forcement le cas des blogueurs, qui peuvent perdre leur emploi ou subir d'autres conséquences désagréables parce qu'ils "ne sont pas couverts" ou tout simplement, mal vivre psychologiquement le retour de flammes des attaques qu'ils ont eux-mêmes lancées.

La différence entre les amateurs et les professionnels est aussi là, dans la solidité des reins, et donc, dans ce qu'ils peuvent se permettre.

mercredi 29 août 2012

L'incompétence crasse de Filippetti

Aurélie Filippetti vient de donner une interview à un magazine spécialisé dans la photo, Polka magazine. Le sujet central de l'interview est le photojournalisme, qui est en crise. Le journaliste demande donc à la ministre comment elle compte aider les photojournalistes, très mal payés, et finalement assez peu considérés au regard de la difficulté et du risque de leur métier. Les réponses d'Aurélie Filippetti sont tout simplement pitoyables...

Elle commence par leur adresser de belles paroles, et leur dire qu'il ne faut compter sur une quelconque subvention sur argent public. Malheureusement, comme cela ne suffit pas, au regard de la détresse (réelle) de la profession, elle tente quelques ouvertures, qui sont des impasses. Elle propose d'utiliser le dispositif d'aides de l'Etat à la presse pour, en y incluant des critères d'obligations d'achat de photoreportage, contraindre les groupes de presse à financer les photojournalistes. Outre que cela ne mènera pas loin, financièrement, je doute de la faisabilité même de l'idée. Les aides à la presse sont conçues comme un moyen de maintenir le pluralisme. A partir du moment où ces aides commencent à être un peu trop conditionnées, on s'approche de la limite, avec un risque d'exclure certains, sur des critères en apparence technique, mais avec des arrières-pensées politiques. C'est un terrain très glissant. Aurélie Filippetti propose aussi, et ça me laisse pantois, de revenir sur la loi Guigou qui permet à chaque citoyen de contrôler son image et de refuser d'être pris en photo. Je ne comprend pas que l'on puisse proposer une telle énormité. C'est d'autant plus énorme qu'elle souhaite réserver cet assouplissement aux seuls photographes professionnels. Un truc comme ça ne passe pas la rampe au conseil constitutionnel, si tant est qu'il soit voté par le Parlement.

Et puis rapidement, ça dérape complètement. Poussée par le journaliste, Aurélie Filippetti commence à parler d'aide à la création, mélangeant allègrement photo d'art et photojournalisme. Les problématiques ne sont pourtant pas du tout les mêmes. En termes artistiques, les photos d'amateurs n'ont strictement rien à envier à celles des professionnels. De bons amateurs, dotés du matériel adéquat, font des photos absolument superbes. La spécificité du photojournalisme n'est pas dans photo mais dans journalisme. Un photojournaliste vous amène des photos d'endroits où personne ne va parce que trop dangereux, et surtout, apporte une garantie que la photo est authentique. C'est ce dernier point qui est absolument crucial et sur lequel repose tout le dispositif professionnel. Pour le reste, rien ne distingue plus le travail d'un professionnel de celui d'un bon amateur. Combien les organes de presse sont-ils prêts à payer pour cela ? Pas toujours de quoi faire vivre décemment les photojournalistes. En fait, ils ne paient vraiment que si l'endroit est dangereux, ou que l'enjeu politique de l'authenticité est fort. L'une des solutions qui n'est pas envisagée par Aurélie Filippetti serait de pénaliser beaucoup plus lourdement les bidonnages de la presse, l'utilisation à tort et à travers de photos qui peuvent n'avoir aucun lien avec l'évènement qu'elles illustrent.

Et puis c'est le désastre : "c’est par la qualité que la presse peut aujourd’hui se refaire. Et dans cette qualité, il y a les bons textes mais aussi les meilleures photos. Si la presse abandonne la qualité, il n’y aura plus de différence entre les journaux, les magazines payants et la presse gratuite, notamment sur le Net où rien n’est éditorialisé. Il n’y a que par la qualité, que par le professionnalisme, que par un parti pris, un point de vue, un regard photographique que la presse s’en sortira". Passons rapidement sur "le Net où rien n'est éditorialisé", preuve d'une incompétence crasse qui sera sans doute abondamment commentée. Le vrai désastre, c'est ce que cette phrase sous-entend vis-à-vis de la presse : vous ne vous en sortirez que par la qualité, et si vous connaissez actuellement des problèmes, c'est que vous faites de la merde... Elle révèle par là sa méconnaissance des problématiques de la presse en général. La presse est une entreprise économique, qui vend un produit. Celui-ci doit correspondre, un minimum, aux attentes des acheteurs, sinon, ils n'achètent pas. La "qualité" n'est donc pas définie par l'offre, mais par la demande. Or, tout dans l'interview nous dit que pour Aurélie Filippetti, la qualité se définit "dans l'absolu" et que le public ne peut qu'être ébloui quand il la rencontre, et donc acheter. Exactement l'état d'esprit du monde de la culture...

Je ne pensais pas que l'on puisse tomber aussi bas dans l'incompétence. Et pourtant, des ministres de la Culture nullissimes et incompétents, on en a eu une belle brochette depuis 10 ans. Mais là, je crois qu'Aurélie Filippetti les bat tous.

mardi 28 août 2012

Subventionnite aigue

Le nouveau gouvernement n'a pas mis longtemps à revenir à un fondamental de la politique française : les subventions de fonctionnement à tout-va. Le Trésor Public est pour eux un puits sans fond destiné à financer le fonctionnement. Voilà qu'arrivent un remake des emplois jeunes, et que le gouvernement va faire baisser les taxes sur l'essence. Deux gigantesques gaspillages d'argent public...

Ayrault l'a annoncé, la baisse du prix de l'essence devrait être de 2 à 4 centimes au maximum. Le consommateur ne s'en rendra pas compte, la baisse n'étant pas assez significative. Elle représentera quelques euros sur un plein, donc quasiment rien en gain de pouvoir d'achat. Et si en plus, les pétroliers se lâchent, la baisse n'aura pas lieu, et c'est Total qui se mettra l'argent dans la poche. Par contre, cela va couter très cher au trésor public. C'est d'autant plus navrant que la hausse du coût de l'énergie est structurelle et durable. Le litre d'essence à moins d'un euro, c'est fini, ça ne reviendra plus, il faut s'y faire et s'y adapter. C'est dans la parfaite continuité du plan de soutien aux constructeurs automobiles. Plutôt que de mettre un emplâtre sur une jambe de bois, mettons l'argent sur le développement de la recherche en économie d'énergie, sur les transports en commun (en Ile-de-France par exemple...), sur le co-voiturage. Le vrai sujet, et il est massif, c'est l'organisation de notre société, qui est construite sur la mobilité. Pendant longtemps, se déplacer n'a pas été un problème. On a donc séparé l'habitat et les lieux de travail, on a mis le commerce dans les périphéries de ville (où il faut aller en voiture). En Ile-de-France, ça donne un logement massivement en banlieue Est et une concentration de l'immobilier de bureau sur l'Ouest parisien. Il faut remettre le paramètre "mobilité" en avant dans les choix d'organisation de l'espace, afin de limiter les besoins de déplacement. Arrêter de vider les centre-ville par exemple ! On colmate les brèches du vieux dispositif, à fonds perdus, sans envisager le nouveau paradigme.

Pareil pour les "emplois d'avenir", dont on sait qu'ils n'ont pas d'avenir. Comment, après le fiasco des emplois jeunes, oser remettre le couvert ? Bien évidemment qu'il y a des besoins et qu'on trouvera à employer ces jeunes qui vont se précipiter sur ces postes de précaires de la fonction publique. Mais est-ce que ce qu'on va leur faire faire en vaut la peine, au regard du coût ? Si on n'a pas développé certaines activités avant, c'est parce que des arbitrages ont eu lieu, et qu'on a préféré orienter les emplois vers autre chose. Comme on peut le prévoir, ces "emplois d'avenir" vont être occupés par des jeunes diplômés, qui envisagent par ce biais d'intégrer la fonction publique, mais sans avoir à passer un concours trop difficile, voire sans concours du tout. Pas forcément les meilleurs donc, et comme tous n'y arriveront pas, forcément des déceptions et de la frustration. Bien entendu, ce seront des emplois à très faible valeur ajoutée, un peu comme les "emplois à domicile", le nouveau nom des "domestiques" d'autrefois, abondamment subventionnés eux aussi. Ce qu'il faut pourtant, ce sont de vrais emplois, où on apporte une véritable valeur ajoutée à l'économie ou à la société, où on est en CDI et pas en CDD sans avenir, condamné à la précarité et l'absence d'évolution.

Cette incapacité à cerner les vrais enjeux est affligeante. Pour l'instant, le gouvernement Ayrault se contente de mettre du baume et des pansements sur des jambes de bois, avec de l'argent public qu'il n'a pas. On déplace le problème, mais on ne le règle pas. Au moins, le gouvernement précédent avait le mérite d'avoir lancé un plan d'investissement, qui valait ce qu'il valait, mais au moins, c'était de l'investissement, pas du fonctionnement.

J'attends de voir ce que nos partenaires allemands vont dire de tout cela... Le retour sur terre risque d'être très douloureux, un peu comme le tournant de la rigueur en 1983.

mardi 21 août 2012

Un pas de plus vers le clash

Je vois venir depuis maintenant très longtemps la troisième grande bataille entre le Net et les rentiers de la propriété intellectuelle et leurs alliés. Cela viendra du CSA. L'annonce faite aujourd'hui par le Premier Ministre, qui demande à trois de ses ministres de lui faire des propositions sur le rapprochement de l'ARCEP et du CSA ne m'étonne donc pas du tout. Mais vraiment pas !

Quand on lit le communiqué, c'est limpide ! L'idée est d'étendre la régulation que le CSA exerce sur les contenus audiovisuels aux contenus sur le Net : "la diffusion des programmes audiovisuels acheminés par voie hertzienne est assortie d’une régulation des contenus destinée notamment à en assurer la qualité et la diversité, alors que les contenus diffusés via internet font l’objet d’une régulation plus limitée et parfois inadaptée". Et si ce n'est pas encore assez clair, le communiqué précise que cette réflexion "sera coordonnée avec celle conduite par Pierre Lescure sur l’acte II de l’exception culturelle". Les deux mamelles du CSA sont là : régulation politique des contenus et maintien du système de financement des producteurs de contenus par leurs diffuseurs. On est donc partis pour un nouvel Hadopi, c'est à dire un nouveau naufrage législatif pour le gouvernement. Je ne vois pas comment le gouvernement français va réussir. C'est évident qu'il va se planter, tellement les obstacles sont nombreux.

D'abord, il va falloir passer sur le corps de l'ARCEP. Eric Besson se souvient encore de la claque magistrale qu'il s'est pris dans les dents quand il a voulu leur coller un commissaire du gouvernement ! Fusionner ou réformer des autorités administratives contre leur gré est un exercice délicat. Fusion, ça veut dire économie d'échelle, dont perte de postes et licenciements. Je peux vous dire qu'à l'ARCEP, ils doivent être en train de remplir les sacs de sable et dérouler les rouleaux de fil de fer barbelé. Eux peuvent très bien continuer seuls, leur avenir n'est pas menacé, ils n'ont pas besoin du CSA. Alors qu'à l'inverse, le CSA, c'est un peu des réfugiés qui quittent un navire en train de prendre l'eau et qui tentent de s'installer chez le voisin. L'ARCEP dispose d'un atout majeur, son statut de régulateur économique, protégé par Bruxelles. L'ARCEP a pour rôle essentiel d'empêcher France Télécom de bouffer ses concurrents, tout en assurant le meilleur service possible aux consommateurs. L'Etat étant le premier actionnaire de France Télécom, ses intérêts d'actionnaire sont diamétralement opposés à la feuille de route de l'ARCEP. Il y a, comme on dit, un magnifique conflit d'intérêt. Il faut donc que l'ARCEP soit indépendante. Toute tentative de tripatouillage par l'Etat du statut de l'ARCEP l'expose à l'accusation de vouloir mettre fin à l'indépendance du régulateur. C'est au gouvernement d'aller expliquer à Bruxelles qu'il n'y a pas de lézard. La contrainte de l'indépendance du régulateur des télécoms implique donc que la nouvelle entité qui serait issue du rapprochement aura l'obligation d'être indépendante. Pour de vrai, avec un cœur de métier qui est la régulation économique des télécoms, car il est évident que les actuels métiers du CSA sont voués à décliner.

Le CSA joue deux rôles. Il impose des contraintes de financements, par les chaines de télévision, de productions, par des systèmes de commandes obligatoires (quotas de diffusion) et de pré-achat. Il régule aussi les contenus, en imposant des contraintes à la limite de la censure. C'est le dernier avatar de l'ORTF, celui de l'époque où le ministre de l'information, vient lui même au 20 heures de la chaine unique, présenter la nouvelle formule, dont il a eu l'initiative. Cette régulation un peu ridicule (car sans réelle sanction) est basée sur un deal qui ne tient plus avec le numérique. Pour les télévisions, cette régulation des contenus est la contrepartie de la gratuité des canaux de diffusion hertzien. Les acteurs du numériques ne bénéficient pas de canaux de diffusion hertziens... S'ils sont français comme dailymotion, on peut leur tomber de dessus. Mais Youtube et Netflix doivent bien rigoler, d'autant plus que ça va handicaper un de leurs concurrents sans les gêner eux-mêmes. La France a toujours été championne olympique des tirs de balle dans le pied.

Le fond du problème, c'est l'impossibilité technique d'imposer une régulation au numérique, à moins de mettre en place un filtrage généralisé. C'est le nœud du problème, et c'est là que ça va clasher, parce que bien entendu, ils vont essayer... Hadopi n'était qu'une vaste blague. La perte causée par le partage non marchand de musique et de vidéos, c'est pas grand chose finalement. Ça impacte les ventes de CD et de DVD, et puis c'est tout ! Les gens vont toujours autant, voire plus au cinéma, continuent quand même à acheter des CD, vont aux concerts, et même, commencent à acheter sur les sites "légaux". Par contre, si la régulation du CSA s'écroule, c'est l'équilibre de l'industrie de la production audiovisuelle qui s'effondre, avec des dégâts énormes. Bien entendu, ça ne va pas s'effondrer, mais les chaînes audiovisuelles vont se retrouver en position de force face aux producteurs, et ça va saigner.

Pour certains, le CSA en tête, c'est une question de survie. C'est le filtrage généralisé et la mise à mort de la neutralité du net, ou la disparition. Ce qui me rassure, c'est que ce petit monde ne comprend que dalle (et le mot est faible) à internet et n'est pas capable de comprendre que toute tentative de blocage génère un contournement. Leur seule voie de salut est de faire pression sur les fabricants de télévisions connectées pour que ces terminaux ne puissent recevoir que des services gérés, donc régulables. Je pense qu'on arrivera sur ce compromis. Les équilibres du milieu de l'audiovisuel seront globalement préservés, car la population continuera encore longtemps à consommer les produits de l'industrie du divertissement sur un terminal appelé "télévision". Dans le même temps, on laissera tranquille (à peu près) ceux qui utilisent un autre terminal, car leur faire la guerre couterait trop cher, alors que l'essentiel est sauf pour les industries du divertissement.

En fait, le point névralgique, ce n'est pas le réseau, c'est le terminal. Apple l'a compris avant les autres, mais ils ne vont pas garder leur avance très longtemps. Pour moi, ce n'est pas plus mal que le combat se déplace vers les terminaux, tant qu'il en reste de libres. Le vrai combat est là : que le PC reste un terminal libre et neutre. Le reste, on s'en fout, de toute manière, il faudra bien lâcher du lest.

dimanche 19 août 2012

Mission Lescure, Piège à cons ?

La mission Lescure prend forme. Lentement, très lentement. Il n'a toujours pas reçu sa lettre de mission, ce qui fait qu'on ne connait pas exactement son périmètre, ni son orientation. Près de deux mois après l'annonce de cette mission, on peut se poser des questions. Soit c'est de l'incompétence, soit c'est de la gêne et de l'indécision des politiques sur ce que doit être la politique vis-à-vis de la question du droit d'auteur et du financement de l'industrie du divertissement à l'heure du numérique.

En tout cas, Pierre Lescure reçoit, ce qui permet d'avoir quelques indications. Philippe Aigrain, avec qui je partage beaucoup de convictions et de positions sur ce sujet vient de publier un compte rendu de sa rencontre avec Pierre Lescure. Ce n'est pas très rassurant. Ce qui apparait clair, c'est que Lescure s'inscrit dans le cadre mental de "l'exception culturelle" et qu'il s'agit bien, pour lui et ses commanditaires, de continuer à boucher les trous du modèle existant, mais absolument pas de changer de paradigme. Il faut faire "contribuer" le numérique et tenter de freiner le manque à gagner généré pour les industries du divertissement, par les usages du numérique.

Mais visiblement, les coups que le monde du divertissement a pris dans la gueule depuis 10 ans leur ont inculqué une certaine prudence et un rien d'humilité. Pierre Lescure met en avant sa volonté de dialogue, semblant placer "la planète numérique" sur un pied d'égalité avec le monde de la culture et du divertissement, du moins, il reconnait que cette planète numérique est un partenaire incontournable, sur lequel on ne peut plus s'asseoir comme autrefois, du moins, sans mettre des formes et de la vaseline. Le but est de mettre autour d'une table les "ayants-droits les plus ouverts" et une partie de la "planète numérique", donc entre les modérés de chaque camp, afin d'essayer de trouver des pistes et ouvertures pour régler un problème qui empoisonne beaucoup plus le monde du divertissement que celui du numérique. C'est déjà beaucoup, et le progrès est réel. Denis Olivennes recevant Philippe Aigrain en 2007, cela aurait été tout simplement inconcevable. Mais on est encore loin du but, car si Pierre Lescure reçoit, rien ne dit qu'il écoute réellement et encore moins qu'il retient les idées et propositions. Mais il sent quand même qu'il va falloir lâcher des choses. Il y a donc des ouvertures.

C'est là que je commence à m'inquiéter, car on ne sait strictement rien de ce que vont être ces ouvertures. Quand je lis par exemple que Pierre Lescure "accepte la perspective que les recommandations qui en émaneront ne fassent pas l’objet d’un consensus", j'ai peur, car si des propositions non consensuelles sont émises, je doute fort que ce soit celles de la planète numérique, et encore moins celles de Philippe Aigrain, qui soient retenues... Il nous demande donc de venir autour d'une table, et donc de cautionner sa démarche, pour ensuite sortir un rapport écrit par ses soins, où il retient ce qu'il veut, en prévenant à l'avance qu'il ne fera pas forcément plaisir à tout le monde. Si c'est cela, ça sent à plein nez le piège à cons. Philippe Aigrain est d'une extrême prudence sur ce point et il a raison de souligner que la confiance ne règne pas, c'est le moins qu'on puisse dire, entre les ayants-droits et le monde du numérique. En fait, je ne vois pas comment la mission Lescure pourrait être autre chose qu'une mission Olivennes bis, car tout l'amène à l'être. Pierre Lescure n'est pas un homme du numérique, mais au contraire, un ancien de l'industrie du divertissement, y ayant encore des intérêts personnels. Le mandataire est clairement le ministère de la Culture, même si un comité de pilotage associant Bercy a été mis en place. Ce comité ne pilotera sans doute pas grand chose quand on connait la puissance du lobby de l'industrie du divertissement. Enfin, et je l'ai déjà dit, la mission est clairement de trouver des solutions pour les ayants-droits, en lâchant éventuellement un peu de lest. On peut avoir de sérieux doutes sur la sincérité des éventuelles "concessions".

Autre sujet de méfiance et d'inquiétude, la diversité du monde numérique. Philippe Aigrain représente une frange finalement assez marginale, du moins en surface économique et médiatique. Or, c'est à cette aune que les politiques jaugent leurs interlocuteurs. Il n'y aura pas que lui autour de la table, mais aussi des FAI et divers acteurs économiques, à commencer sans doute par des représentants de Google et consorts, par des distributeurs numériques. Ils ont leurs propres intérêts et si le gouvernement a besoin de s'afficher "numérique friendly", même si ce n'est que de la poudre aux yeux, ces acteurs économiques seront prêts à jouer le jeu. Ils ont tellement de sujets sur la table. On va donc retomber sur un vieux classique, le deal "Bercy-rue de Valois", sur le dos des internautes et des libertés numériques, qui finalement, gênent autant les industriels du divertissement que les entreprises de service numérique.

Dans ces conditions, faut-il se compromettre dans un tel processus ? Le risque est grand de se faire avoir au final...

lundi 13 août 2012

L'église catholique et le mariage gay

Le président de la République s'étant engagé à supprimer la barrière de la différence de sexe pour l'accès au mariage, les personnes du même sexe pourront s'unir civilement dans le cadre de l'institution civile appelée mariage et régie par le code civil. Ni plus ni moins. Il n'est pas question de modifier les autres règles relatives au mariage, ni de forcer d'autres communautés à s'aligner sur cette reconnaissance civile. C'est un point d'aboutissement pour une revendication ancienne, et une reconnaissance d'un état de fait. Il se trouve que les obstacles juridiques à l'adoption (afin d'empêcher les homosexuels d'adopter, soyons clairs) se limitaient, pour l'essentiel, au statut matrimonial des demandeurs. Une fois cet obstacle rendu inopérant, il va être difficile d'en trouver un autre, ce qui rend encore plus hargneuse l'opposition de ceux qui refusent le mariage ouvert à tous en partie à cause de cette question de l'adoption.

Cette évolution ne fait que consacrer l'acception sociale de l'homosexualité dans la société française. La refuser est un combat d'arrière-garde. Refuser ce mariage homosexuel est une manière d'exprimer un refus de cette acceptation sociale de l'homosexualité comme "mode normal" de vie et de sexualité. Je ne porte aucun jugement sur ce refus, que je ne partage pas, mais qui a encore un nombre important de soutiens dans le pays. Le sujet est trop passionnel et dérape immédiatement. Par contre, certains arguments utilisés, notamment par l'église catholique, par la voie de sa haute hiérarchie en France, me choquent profondément.

Tout part d'une prière, que le cardinal André Vingt-Trois, archevêque de Paris, propose pour la fête catholique du 15 août. Le texte est parfaitement anodin, écrit dans le plus pur style euphémisé que les catholiques manient à merveille, au même titre que la langue de bois, avec un jargon bien à eux qui les coupent du reste de la société. Bien évidemment, les cathos vont se réfugier derrière ce texte pour crier à l'attaque gratuite, à l'anticléricalisme et à je ne sais quoi pour tenter de disqualifier les critiques. Le vrai souci n'est pas dans le texte mais dans les explications de texte. C'est le cardinal Barbarin, archevêque de Lyon qui s'en est chargé, et c'est du lourd.

Sa maitrise de la communication médiatique semble limitée, car une phrase telle que "la première page de la Bible a plus raison qu'un Parlement" est absolument dévastatrice, et je ne note pas, jusqu'ici, de réel rétropédalage sur ce point. Il récidive aujourd'hui dans le Figaro, en reconnaissant explicitement que cette prière a une dimension politique. S'il veut se faire déchiqueter par les laïcards, qui sont chaud bouillants depuis quelques temps, qu'il continue. La rentrée risque d'être violente, car de telles déclarations, c'est un casus belli !

Le premier point qui me dérange profondément est cette prétention de l'église catholique à ériger sa doctrine en dogme, et à vouloir l'imposer à la société civile. Visiblement, les évêques n'ont pas compris que si le vieux fonds religieux catholique est toujours là, c'est devenu une langue morte pour beaucoup de contemporains. On peut par ce fonds culturel, expliquer des comportements et des attitudes héritées, mais il ne sert plus à élaborer les nouvelles constructions, ou du moins, il est en concurrence sévère avec d'autres matrices anthropologiques. Pendant plusieurs siècles, l'église catholique s'est illusionnée sur l'emprise qu'elle avait sur la société française, croyant qu'elle avait gagné les esprits, alors que nombre de "fidèles" agissaient par conformisme social. La puissance de l'église catholique venait en fait du contrôle social, qui a largement disparu au XXe siècle. On pensait que les responsables catholiques d'aujourd'hui avaient renoncé aux vieilles lunes, on constate qu'il y a encore des résurgences, des poussées de fièvres, contre lesquelles la société civile développe des anticorps, pour reprendre, en la retournant, la métaphore du cardinal Barbarin.

Cela se traduit par la reprise d'un vieux machin, celui de la supériorité des textes religieux sur les lois civiles. Même si les cardinaux n'osent plus le dire, derrière, on trouve en filigrane l'affirmation que la voix de ceux qui ont le monopole de l'exégèse de la parole divine (ou qui prétendent l'avoir...) doit l'emporter sur les autres. Les catholiques vont devoir s'attendre à de virulentes attaques de ce coté de la place du religieux et des religieux dans la politique. On pensait les braises de 1905 éteintes, elles risquent de se rallumer. Les catholiques auront beau dire ce qu'ils veulent, le débat reprendra sur les bases de ce qu'il était en 1905, celui d'une hiérarchie catholique braquée sur la conservation de son pouvoir et le maintien d'un contrôle social qu'elle sentait bien lui échapper. Tous les signaux venant de Rome indiquent d'ailleurs que l'heure est aux retours en arrière, l’esprit de Pie XII le monarque étant plus à l'honneur que celui du débonnaire et démocrate Jean XXIII. Il va sans dire que la prétention d'un religion à imposer une quelconque vérité à la société et aux lois civiles est tout simplement inacceptable.

Le cardinal Barbarin explicite un peu sa pensée sur le fondement biblique de sa position, et là, c'est le protestant qui hurle. Barbarin s'appuie sur la début du livre de la Genèse "Dieu nous a créés homme et femme et quand l'homme quitte son père et sa mère, il s'attache à sa femme. Et tous deux deviennent une seule chair". Je conteste déjà toute exégèse qui ne se base que sur quelques lignes bien choisies dans la Bible. C'est Fouquier-Tinville, procureur du tribunal révolutionnaire qui disait "donnez-moi juste deux phrases et je vous envoie à la guillotine". La Bible est un ensemble touffu et complexe, souvent contradictoire en apparence car synthétisant des traditions parfois très différentes. On ne peut pas affirmer que tel livre l'emporte sur tel autre, il faut chercher la synthèse, ou du moins comprendre les contradictions, sans forcément arriver à une interprétation toute faite qui s'impose. Dans ce cas précis, la position du cardinal Barbarin est erronée ! Dans la phrase qu'il cite, ce qui est anthropologiquement important, ce n'est pas que l'homme s'attache à la femme, mais qu'il quitte ses parents pour fonder son propre foyer. Il se trouve qu'à l'époque où ce texte a été écrit, il n'était tout simplement pas envisageable qu'il puisse en être autrement que par l'union avec une femme. Il faut en plus faire attention aux différents sens des textes de la Bible, où les symboles et les allégories sont importants et où il ne faut surtout pas prendre les textes au pied de la lettre.

Dernier point, la prétention de faire croire que le mariage, tel qu'il est présenté par l'église catholique (monogame, hétérosexuel, perpétuel), est le seul qui ait existé de tout temps. C'est faux ! Je vous renvoie à une excellente synthèse sur le sujet, très récente, qui montre bien que le mariage "à la catholique" n'est qu'une forme apparue à partir du XIIIe siècle, et, comme les autres, appelée à évoluer au gré des évolutions de la société.

Que les catholiques aient une conception du mariage et se l'appliquent à eux ne me dérange en rien. Par contre, qu'ils prétendent l'imposer comme un terme central d'un débat public impliquant l'ensemble de la société est beaucoup plus contestable. Le temps où les débats se situaient pour ou contre la position de l'église catholique est révolu, et la perspective même est inacceptable. La communauté catholique est devenue une minorité parmi d'autres, sa prétention à s'ériger en modèle est un archaïsme qui brouille complètement son message et entraine un rejet en bloc, l'histoire encore assez récente, n'aidant pas vraiment ses adversaires à la bienveillance et à penser qu'il y a un malentendu qu'il faut éclaircir.

samedi 11 août 2012

Le début de la fin de Google

Google a accepté de se plier aux exigences des rentiers de la propriété intellectuelle en abaissant le référencement des sites faisant l'objet d'un trop grand nombre de demandes de retrait pour cause de violation du droit de la propriété intellectuelle. Présenté comme cela, ça ferait presque "normal" et juste, avec un risque quasi-nul de censure. Bref, une petite évolution de rien du tout.

En fait, la brèche est ouverte dans la digue. Google accepte que des intérêts financiers et commerciaux puissent intervenir efficacement sur les résultats de son moteur de recherche. Ce sont d'abord les industries du divertissement qui vont en bénéficier, mais rien ne dit que seuls eux seront concernés. Qui sera le prochain à venir demander un tel pouvoir d'intervention ? La liste est longue et je parie qu'on va vite arriver sur des intérêts moraux (politiques, religieux, philosophiques...), qui se draperont dans la "dignité humaine", dénonçant des actes horribles (au hasard, la pédo-pornographie) pour demander à Google de déréférencer. La deuxième évolution négative, est que l'on va encore plus vite arriver, non pas à un simple recul dans les résultats de recherche, mais à une disparition pure et simple de la visibilité sur Google. Imaginez donc ce que peut donner tout cela si on va au bout de la logique (et on ira...) !

En fait, ce n'est pas si grave, sauf pour Google. L'information qui intéresse et qui n'est pas sur Google, sera ailleurs, et les gens iront la chercher ailleurs. On est tous sur Google par facilité, parce que les résultats sont réellement pertinents, même si c'est de moins en moins vrai, du fait d'une véritable pollution par les reprises et l'intégration de Twitter dans les résultats de recherche. Si Google ne donne plus satisfaction, si on ne fait plus confiance aux résultats car on sait qu'une censure existe et qu'une mise en avant d'autres sites s'opère de fait, on ira voir ailleurs. Google ira rejoindre Yahoo (qui a une occasion en or de retrouver une deuxième jeunesse), AOL ou altavista au cimetière des géants déchus du Net.

Tout concourt en ce moment à ce que s'amorce un déclin de Google. Il ne peut que reculer, vu son emprise et ses parts de marché. Son image se dégrade, et si les communicants tentent de la faire passer pour entreprise sympa (avec des communiqués que les "journalistes" sont incapables d'analyser correctement), ça marche de moins en moins. En France notamment, on n'aime pas les Anquetil, ceux qui raflent tout et dominent. De plus, les procès en droit de la concurrence commence à s'accumuler, obligeant Google à lâcher du lest. Certes, l'entreprise migre vers de nouveaux métiers, mais elle y arrive car elle est assise sur un tas d'or. Il n'est pas dit du tout qu'elle réussira sa migration hors de son cœur de métier, celui pour lequel elle a une longueur d'avance considérable et une vraie valeur ajoutée par rapport aux concurrents. On voit bien ses échecs successifs pour concurrencer facebook.

Une prééminence dans le numérique est fragile, et la clé du succès est l'adhésion des internautes au service qui leur est proposé. s'ils migrent massivement, l'entreprise coule, car cette adhésion est le seul actif justifiant les capitalisations complètement démentes de certaines sociétés du Net. Parfois, la chute vient d'un détail, d'une étincelle, comme par exemple le fait d'accepter de privilégier l'intérêt des pires industries sur la qualité du service rendu aux internautes...

mercredi 1 août 2012

Vers la fin de l'exception culturelle ?

En France, dès qu'il est question de culture, le premier mot qui arrive, c'est "exception". Le monde de la Culture (qui comprend aussi les industries du divertissement) a réussi à imposer, de très longue date, au moins depuis 1981 avec certitude, qu'il devait bénéficier d'exemptions et de privilèges. Il s'agit d'une décision politique majeure, c'est à dire pas une foucade présidentielle, mais un vrai choix de société qui transcende les courants et clivages habituels. Ce choix se défend : en échange d'argent public et d'exemptions diverses, on préserve un secteur économique (donc des emplois) mais surtout, on préserve un patrimoine immatériel et on se donne les moyens pour que continue à exister une culture française viable, capable de produire de grandes œuvres, sans devenir une sous-culture face aux anglo-saxons.

Tout un dispositif est donc mis en place. On commence bien entendu par une fiscalité favorable, des subventions à tout-va, mais ce n'est guère nouveau. On met aussi en place un cadre juridique clair (avec par exemple la loi de 1985 sur le droit d'auteur) qui permet une exploitation économique par les éditeurs qui, on le sait tous maintenant, font la littérature. Les auteurs et artistes n'ont guère vu la manne arriver jusqu'à eux, sauf les très gros. Les grands gourous de l'exception culturelle se sont très bien rendu compte que des créateurs, il y en aura toujours et c'est pas en semant de l'argent public qu'on fait pousser des créateurs, vu qu'ils émergent tout seuls. Le vrai sujet est d'avoir la structure pour les détecter, les faire éclore et les exploiter diffuser, bref de passer du diamant brut à la pierre taillée. Il y a donc une logique parfaitement admissible au système, avec des choix rationnels que même moi, pourtant peu suspect de complaisance avec le milieu des cultureux, je peux approuver.

Mais tout cela a dérapé. D'abord, les résultats ne sont pas forcément au rendez-vous, culturellement, bien entendu. On a une belle industrie du divertissement, mais peut-on encore appeler cela de la Culture ? En littérature, où sont les talents français ? Si le top du top, c'est Le Clézio, on est mal barré ! Au bout de 20 ans, le contrat "culturel" n'est pas complètement rempli. Même si les responsabilités sont en partie ailleurs (le faillite intellectuelle de l'université française pèse lourd), le rapport est médiocre entre l'argent public investi et les chefs d’œuvre produits, indispensables au rayonnement international.

Deuxième problème, la culture gestionnaire. Il n'y en a tout simplement pas ! Les mots efficacité, comptes, ratio, sont totalement inconnus de ce milieu, qui affecte même de mépriser souverainement tout cela. C'est un "habitus" chez eux, comme dirait Bourdieu. Il y a donc un gâchis et des déperditions d'argent absolument phénoménales, et comme le robinet d'argent public était ouvert en permanence, rien ne les a incités à bouger, bien au contraire. Les politiques ont commis ici une grave erreur, celle ne pas contrôler et ne pas assortir les aides publiques d'une obligation de bonne gestion. Il n'est jamais trop tard pour bien faire, mais c'est comme pour tout, plus on attend, plus les mauvaises habitudes ont la vie dure.

Troisième problème, le plus grave à mon avis, c'est que le divertissement a pris la place de la culture, et qu'en fait, une industrie s'est développée avec des modèles économiques qui dépendent, de manière vitale, des différents dispositifs mis en place pour préserver "l'exception culturelle" : les niches fiscales (la TVA vient de revenir à 5,5%), les aides directes, le cadre juridique (les droits d'auteurs...). Elle a travaillé à maintenir le système, par du lobbying, avec un storytelling autour de la création et des artistes qui ne correspond pas forcément à la réalité. Dès que l'on veut toucher à quoi que ce soit, les différents protagonistes hurlent en choeur, oubliant leurs divergences internes, et envoient quelques "artistes" pleurer sur les plateaux de télévision. Rien de mieux pour que les politiques cèdent immédiatement. De ce fait, une partie non négligeable de l'argent part vers autre chose que la création. L'ambition politique initiale a été trahie !

Aujourd'hui, nous sommes à un tournant. Plusieurs facteurs minent complètement le dispositif. Il y a d'abord la crise des finances publiques. L'Etat ne va pas continuer à se montrer aussi généreux, c'est évident, et si la puissance de feu de l'industrie du divertissement pourra retarder l'échéance, il y aura une baisse des aides et cadeaux fiscaux. Il y a aussi l'Europe et son positionnement politique libéral, qui n'aime pas le protectionnisme et les rentes de situations. Or, les dispositifs de l'exception culturelle ne reposent que sur ça ! On voit bien ce qui se passe avec le système de la taxe pour copie privée, qui s'écroule sous les coups de la CJUE. La France a beau déployer une énergie folle pour préserver cela auprès de la Commission, ça craque de partout, d'autres pays ne partageant pas cette priorité politique que s'est donnée la France pour le maintien de son industrie du divertissement. Et il y a eu internet, qui a fortement abimé le modèle économique, en chamboulant la distribution, qui est le coeur du dispositif économique. Non seulement il y a les méchants internautes qui piratent, mais voilà qu'arrivent aussi les cavaliers de l'apocalypse industrielle que sont Google, Amazon, Apple et Facebook, qui squattent totalement la distribution numérique "légale", ne laissant que quelques miettes aux autres, et notamment aux industries du divertissement, toutes surprises de se faire ainsi tondre la laine sur le dos.

Ces trois facteurs réunis ont créé une importante pression sur l'industrie du divertissement, qui le vit très mal et se radicalise, usant et abusant de son crédit politique pour demander à l'Etat de réprimer les pratiques qui lui font économiquement du tort. En cela, elle affronte de manière violente une importante fraction de sa clientèle, avec des pics d'affrontement comme DADVSI en 2006, Hadopi en 2009, et sans doute la loi "Lescure" qui viendra. Au bout de 10 ans de guerre de tranchées, un fossé s'est creusé et une détestation est née, notamment avec la jeune génération. Aujourd'hui, les questions de droit d'auteur, pourtant techniquement ardues, sont l'objet d'études et de débats de la part de gens qui ne s'y seraient pas intéressées il y a 10 ans. Aujourd'hui, le crédit de l'industrie du divertissement, même s'il reste encore fort, est en déclin. Les parallèles qui pourront être faits entre Olivennes 2007 et Lescure 2012 seront très éclairants, et montreront sans doute qu'Olivennes pouvait des choses que Lescure ne peut plus.

La seule solution est que le système de "l'exception culturelle" évolue. Non pas sur l'objectif initial, qui reste encore consensuel, mais sur les modalités. La jeune génération veut bien aider la création et les artistes, mais elle ne considère pas que payer un CD 15 euros ou qu'engraisser la SACEM ou la SACD y contribue. Elle n'est plus, surtout, dans le schéma mental dominant, qui voulait que la culture soit une production des artistes qui vienne "illuminer" le peuple, dans un modèle uniquement descendant. Le numérique a chamboulé ce modèle intellectuel. Désormais, le public veut de l'interactivité, et ne comprend pas qu'on le lui refuse. Or, les modèles économiques des industries du divertissement sont conçus sur ce sens unique, du haut vers le bas, où tout échange entre pairs est un manque à gagner. En fait, les décideurs des industries culturelles ont perdu toute dimension culturelle, pour ne plus voir que l'économique, et étouffent la voix de ceux qui pensent encore diffusion du savoir et de la culture avant de penser argent.

Il y a, dans le monde de la culture, des acteurs qui seront sans doute irrécupérables, et qu'il faudra casser. Ce sont tous ceux que j'appelle les "rentiers de la propriété intellectuelle", dont l'activité consiste à gérer un portefeuille de droits immatériels, et dont l'intérêt est de maximiser ce qu'ils peuvent en tirer. Pour eux, l'ennemi est le partage et la non-marchandisation. Voir des droits non-exploités leur fend le cœur. Ils ont donc organisé le système en fonction d'eux : il n'y a qu'à regarder les difficultés juridiques devant lesquels se trouvent ceux qui refusent d'exploiter et de laisser exploiter leurs œuvres et souhaitent qu'elles arrivent directement dans le domaine public, de leur vivant ! A la limite, ce n'est pas trop grave, ces acteurs là étant des parasites dont la création peut très bien se passer...

Pour les autres, il sera nécessaire de trouver de nouveaux modèles économiques leur permettant de continuer à exercer leur activité en gagnant correctement leur vie, et en pouvant investir pour le maintien et le développement de leur activité. Des solutions existent, car, et c'est une chance, le public est encore disposé à payer. Mais il faut lui proposer une offre correspondant à ses attentes, à ses pratiques culturelles et à un prix acceptable. Cela n'est d'ailleurs pas incompatible avec le maintien du dispositif d'aides publiques, et cela peut contribuer à le soulager en assurant des recettes qui aillent directement aux bénéficiaires de la politique publique, au lieu d'aller se perdre dans la poche d'intermédiaires. Il n'y a actuellement pas de véritable obstacle technique. La solution est bien évidemment une licence globale pour les biens immatériels, mais passe aussi par une refonte du code de la propriété intellectuelle, afin de donner la priorité à la diffusion au plus grand nombre, et non plus, comme c'est le cas actuellement, à la préservation des intérêts économiques des industriels.

Il faut donc clairement repenser toutes les politiques publiques de développement de la culture en France. C'est un chantier de démolition-reconstruction qui est nécessaire. Le pouvoir politique n'y est malheureusement pas encore prêt, mais la prise de conscience avance. Qu'un député comme Marcel Rogement (une sorte de Jacques Toubon de gauche) complètement immergé dans la défense de "l'exception culturelle telle qu'elle existe" se pose ce genre de question est un exemple frappant que les choses évoluent.