J'ai assisté hier soir à un diner débat sur le futur de la réforme territoriale, avec plein de gens très compétents sur cette question. J'en suis ressorti pessimiste et un peu consterné.

Il est évident que la gauche va détricoter l'espèce de réforme bâclée de la droite, en supprimant le conseiller territorial. C'est un retour à la case départ, et on aura perdu quelques années, car la réflexion n'aura quasiment pas avancé sur ce vaste problème qu'est le mille-feuille des compétences enchevêtrées. On a trop de strates, tout le monde le dit, mais personne n'arrive à en sortir. Et ce n'est pas le PS, totalement dans la main des élus locaux, qui risque d'aller bien loin dans ce domaine, bien au contraire. On devrait même aller vers davantage de complexité. J'ai en effet entendu formulée, par une personne très bien placée dans les cercles de réflexion sur la décentralisation, une proposition qui m'a fait froid dans le dos : donner une partie du pouvoir règlementaire de l'Etat aux collectivités territoriales. On ajouterait donc un deuxième maquis, juridique, à celui déjà existant autour de la répartition des compétences et des financements.

En fait, ce diner débat m'a surtout permis de me rendre compte qu'il y a un nombre non négligeable de gens qui ont intérêt à ce vaste bazar où même une chatte n'y retrouverait pas ses petits, sauf à se faire aider d'un consultant. C'est justement la première catégorie de profiteurs de la décentralisation à la française. Comme pour le droit fiscal, l'excessive complexité oblige les acteurs peu informés à se payer les services d'experts, de gens qui savent qui est qui, qui fait quoi, et qui monnayent ce savoir. Leur intérêt est clairement à ce que les choses ne se simplifient pas. Si au contraire, on peut en rajouter, comme par exemple avec la dévolution d'une partie du pouvoir règlementaire, c'est parfait. C'est d'ailleurs ce qu'ils font, organiser la complexité est encore le meilleur moyen de la maitriser et de se créer des champs d'activité. Je pense qu'avocat spécialisé en droit des collectivités locales est LE métier d'avenir. La deuxième catégorie intéressée, c'est le personnel politique, par là j'entends les élus et leurs collaborateurs directs. Leur intérêt est double. d'abord, plus il y a de strates, plus il y a de places à prendre. Ils ne seront jamais contre la création de nouvelles structures. Leur deuxième intérêt à la complexité, c'est la grande liberté et l'absence de contrôle. Si personne ou presque ne sait plus qui fait quoi, chacun fait ce qu'il veut !

Tout cela donne une gabegie formidable. Bien entendu, les services à la population sont rendus, les crèches fonctionnent, les routes sont entretenues. Mais à quel coût ? C'est tout simplement effarant, avec des investissements en dépit du bon sens (les ronds-points par exemple), des frais de fonctionnement parfois délirants (pensez aux cabinets pléthoriques...), des doublons de structures, car chacun veut s'attribuer les compétences les plus valorisantes ou offrant la possibilité de voyager et de bâfrer aux frais de la collectivité (le scandale de la coopération décentralisée). Le drame, c'est que beaucoup de gens ont intérêt à ce que ça dure, alors qu'on cherche encore le groupe de pression organisé, qui aurait intérêt à tout mettre par terre, et qui serait capable d'imposer une refonte totale du système.

A un moment, de toute manière, on ne va plus pouvoir payer. Le drame, c'est que l'on sacrifiera bien des choses avant de s'attaquer à ce cancer administratif qu'est la décentralisation à la française...