vendredi 30 mars 2012
Les Protestants et la présidentielle
Par Samuel, vendredi 30 mars 2012 à :: Politique
Le journal Réforme, qui est un peu (avec beaucoup de guillemets) l'équivalent de L'osservatore Romano, pour les protestants luthériens et calvinistes, vient de publier un sondage indiquant que les protestants seraient plus tentés par le vote à droite que le vote à gauche. Cela cadre assez mal avec l'image que l'on peut avoir de protestants très engagés à gauche. Ce sondage est à la fois très juste sur la globalité, et trompeur car les protestants ne peuvent pas s'analyser en globalité.
Dans les enseignements un peu plus fins, on se rend compte qu'il y a une part de conjoncturel. Il semble bien que les annonces de François Hollande sur l'inscription de la loi de 1905 dans la Constitution ait, même s'il y a rectifié ensuite, été très mal perçue en Alsace-Moselle. L'attachement au régime spécifique y est très fort, et s'il n'y a pas que le Concordat, c'est un élément du droit local. Y toucher pourrait être perçu comme, au mieux une méconnaissance de la sensibilité locale sur le sujet (déjà, rien que ça, ce n'est pas bon) au pire une volonté de démanteler complètement le système dérogatoire de l'Alsace-Moselle. Même en apportant un correctif, le mal a été fait. Comme le protestantisme alsacien pèse numériquement lourd, cela a pu jouer sur le sondage. Structurellement, ce sondage montre que la montée en puissance des évangéliques a modifié la donne. Ils sont beaucoup plus conservateurs sur le plan des moeurs, et il est clair que les prises de position de François Hollande sur le mariage homosexuel et l'euthanasie lui ont aliéné une bonne part de cet électorat. Par contre, le vieux socle "luthéro-réformé" reste ancré à gauche.
Pour autant, les positions protestantes ne sont pas si tranchées sur bien des domaines. La Fédération protestante de France, qui regroupe les luthéros-réformés et une partie des évangéliques (ceux qui sont compatibles avec les luthéro-réformés) vient de publier un document à l'occasion de la présidentielle. On sent très nettement un esprit "protestant", à la fois dans la hauteur de vue que sur le fond des principes. Personnellement, j'y adhère pleinement et un protestant évangélique pourrait lui, sans difficulté, signer ce même document, preuve qu'il s'il y a de profonds clivages au sein du protestantisme, il y a aussi des points de convergence.
Parmi ces grands principes, on trouve au premier rang l'affirmation que la confiance est la clé du lien social et la primauté de la responsabilité individuelle dans les choix, même collectifs. On a la société, les lois et les élus qu'on se donne. On ne bâtit pas une société sur la peur de l'autre, sur le rejet et la stigmatisation. On retrouve aussi une affirmation forte de la priorité qui doit être donnée aux libertés individuelles. Ce document dénonce, avec une justesse de ton assez remarquable, le dévoiement sécuritaire de la justice et du droit, qui ont marqué les dix dernières années. La sécurité, c'est le boulot de la Police, pas de la Justice ! Je me retrouve aussi pleinement dans la critique de la financiarisation de l'économie, et de la perte de sens provoquée par l'érection de l'argent comme seule norme de référence. Le chapitre sur la laïcité est la meilleure réponse que j'ai pu lire à la proposition de François Hollande de constitutionnaliser la loi de 1905. Un chapitre est consacré au gens du voyage, où le protestantisme évangélique est très implanté et le suivant à l'immigration (la Cimade est très liée au protestantisme). Ces "figures obligées" sont l'occasion d'un discours sur l'acceptation de la différence, qui a malheureusement régressé dans notre pays. Sur ces questions d'accueil de l'étranger, de celui qui est différent, notre devise nationale semble complètement décalée.
Dans ce document, vous verrez très peu de citation, ni même d'allusion à la Bible. C'est encore là une marque protestante, qui refuse la sacralisation d'un objet. La Bible n'est que le contenant d'une Parole. Ce qui compte, c'est que cette Parole irrigue et inspire, le contenant importe finalement peu.
Je me retrouve pleinement dans cette prise de position de la Fédération Protestante de France. Je suis à peu près sûr qu'un certain nombre de personnes se disant de gauche s'y retrouveraient aussi très largement. Cela amène a relativiser tous ces sondages et enquêtes, qui partent du positionnement sur un échiquier politique et en font la seule référence d'analyse. Il existe des endroits, trop rares malheureusement, où ces clivages sont transcendés, où on sent qu'il y a une inspiration qui dépasse largement les petites querelles tactiques et contigentes. On appelle cela la politique avec un grand P et celle-là qui m'intéresse.