Le Huffington post débarque en France, avec comme buzz la question de la rémunération (ou pas) des chroniqueurs. Ce débat, qui n'est pas nouveau, reste quand même très étroit et étriqué. La question qui m'intéresse davantage, c'est la place du blogueur dans ce nouvel ecosystème de la presse en ligne. Et cela dépasse de loin la simple question de la rémunération.

Dans des temps très anciens, il y avait agoravox. Puis, des sites d'agrégation reprenaient les contenus en leur donnant une meilleure visibilité. A l'époque, tout cela était encore artisanal et tenait du bricolage. En 2006, on ne pouvait exister qu'avec un blog. Pas de Twitter, de facebook et autre tumblr. C'était le blog ou rien. Les pures players n'existaient pas et les sites de journaux étaient moches et cherchaient encore leur place. C'était la grande époque du blogueur, que l'on courtisait pour son "influence" (souvenez vous de technorati). Puis sont arrivés les pure players. Rue89 a ouvert le bal, et d'autres ont suivi : Slate, médiapart. Les sites de journaux ont pris de l'ampleur. Mais a coté, il y avait toujours les blogueurs, et ces deux mondes se regardaient en chiens de faïence, avec ces querelles pour savoir si les blogueurs étaient eux aussi des journalistes ou pas. Mais il n'y avait pas vraiment de mélanges, malgré des belles proclamations comme celle de Rue89 sur l'information à trois voix.

En 2009, il y a maintenant trois ans, l'Express avait lancé une grosse opération, invitant des blogueurs dans sa rédaction. Ils sont, à mon souvenir, les seuls à l'avoir fait et n'ont malheureusement pas renouvelé l'expérience. On était à une période charnière, où la place des blogs commençait à décliner (sans qu'on le mesure encore vraiment) et où les sites professionnels montaient pleinement en puissance. Il s'agissait d'une tentative pour voir comment un site de presse pouvait "utiliser" les blogueurs, ce qu'on pouvait en tirer. Cela permettait aussi aux blogueurs de voir, en vrai, ce qu'il pouvaient retirer d'une collaboration avec un site de presse. Il en est parfois resté des choses... En tout cas, de mon point de vue, l'expérience a été intéressante, car elle m'a permis de mesurer la distance, et la différence entre ce qui relève du travail du journaliste, et de l'activité de blogueur.

Puis les sites professionnels ont pris toute la place, Twitter et les autres formes de microblogging sont arrivées, marginalisant les blogs. L'heure de gloire est terminée, la visibilité médiatique aussi. Certains blogueurs "historiques", les plus visibles ont effectué le saut et sont devenus chroniqueurs, éditorialistes, producteurs de contenus pour ces sites professionnels, tout en gardant un blog qui n'est plus qu'un appendice plus ou moins délaissé de leur présence numérique. Ils ne sont plus tellement présentés comme "blogueurs" ou alors un peu, pour faire "expert indépendant". Mais de fait, ils sont comme ces invités qu'on voit régulièrement défiler dans les médias, spécialistes d'un sujet qui tournent entre différents médias. Ils sont d'ailleurs en train de se faire remplacer par une génération de jeunes journalistes, souvent issus des pure players, qui sont à la fois journalistes et "expert du web".

Pour autant, les sites de presse, notamment les pure players, ne tournent pas qu'avec des journalistes, et tout un modèle s'est développé, sur ce qu'on a appelé "l'information participative", avec l'inclusion à haute dose de contenus produits par d'autres que des journalistes. C'est Marianne2 qui a véritablement lancé ça, en recrutant (dans le vivier de "Vendredi") des blogueurs à qui il a été demandé de continuer à faire ce qu'il faisaient (c'est à dire pas du journalisme) sur le site de Marianne 2. Cela passait par la reprise de billets publiés sur le blog du "blogueur associé" ou par la production de contenus spécifiques sur demande. Un autre modèle a vu le jour, celui de la plate-forme de blogs estampillés sous la marque du journal, où le blogueur est complètement hébergé, sans "existence" en dehors de ce blog sur plate-forme. A chaque fois, on avait quand même des blogueurs, c'est à dire des personnalités identifiées, qui contribuaient régulièrement, sous une "marque" (souvent un pseudo) et qui apportaient plus que des contenus. Ils formaient, plus ou moins selon les titres, une "communauté de premier rang", une interface entre journalistes et internautes de base.

Puis sont arrivés les sites réellement participatifs. C'est le Post qui a ouvert le bal, en démocratisant et en ouvrant très largement la possibilité de publier. Plus besoin d'être "identifié" pour écrire, commenter. Le Post a été un vaste bazar, souvent joyeux, mais désordonné. On y trouvait du bon, souvent du pire. La qualité était très différente, moins bonne, c'est évident, tant sur le choix des sujets que sur la qualité des analyses et même sur la qualité rédactionnelle. Le bouleversement a été également quantitatif. Ce n'était plus une petite poignée de contributeurs, mais une foule qui pouvait se créer, non pas un blog, mais un compte. Cette voie a été poursuivie au Plus du Nouvel Obs, qui est une version un peu plus contrôlée et vérifiée, mais qui fonctionne sur le même principe. L'Express s'apprête à lancer une formule du même acabit. On est a mi chemin entre le commentaire sous un article, et le billet de blog. Cela demande moins d'effort, moins de régularité que la tenue d'un blog. Mais cela offre également un visibilité moindre, avec une qualité très inégale. Des pures players très récents ont creusé encore ce concept, en essayant d'organiser tout cela, comme Newsring qui propose des débats et structure un peu mieux un dialogue des commentateurs qui autrement, part dans tous les sens. Quoi part d'un autre point, en proposant aux internautes, non pas de produire les réponses, mais les questions. Le Lab d'Europe 1 est encore différent, même s'il fonctionne aussi sur la participation d'internautes.

Cette dernière vague du participatif large a encore un peu plus marginalisé le blogueur. A quoi cela sert-il encore au site de presse d'avoir des "signatures" qui ne soient pas des journalistes, mais autre chose, qui produisent des contributions de qualité avec une signature reconnue. Aujourd'hui, la mode est au contributeur low cost, qui est au blogueur ce que l'OS est à l'ouvrier qualifié. Je ne parle pas bien entendu des contributeurs rémunérés, qui sont tenus de produire des contenus de niveau professionnel, avec un cahier des charges.

Le blogueur, c'est un contributeur amateur, qui certes, ne produit pas toujours des contributions de niveau professionnel (encore que...) mais qui permet de structurer réellement une communauté. Le fait de tenir un blog rend beaucoup plus conscient de certains enjeux, de certaines contraintes. Cela donne aussi une visibilité et une notoriété que ne peuvent pas avoir les simples contributeurs occasionnels. Pour autant, le blog n'est pas un site de presse. C'est autre chose, un truc assez bizarre et mal défini par il y a d'énorme différences de motivations et de pratiques, et donc de type de contenus produits. Mais ça existe, ça a survécu et si le renouvellement est plus lent, la qualité de ceux qui restent est bien meilleure qu'en 2006-2007.

Avoir un community manager, c'est bien, faire diffuser les articles par le biais des tweets des journalistes, c'est efficace. Mais il manquera toujours quelque chose car le journaliste (ou le contributeur rémunéré) est vu par l'internaute comme étant de l'autre coté de la barrière, comme séparé, ce qui n'est pas le cas du blogueur. Dans leur course à la survie, les sites de presse qui sortiront du lot seront ceux qui auront réussi à fédérer une véritable communauté d'internautes. Il faut des contenus de qualité, c'est le travail des professionnels ou d'amateurs très éclairés. Je ne crois pas à l'avenir de sites purement participatifs, où il n'y a que du bavardage, mais pas de vrais contenus. Il faut aussi qu'un lien se fasse et qu'autour de ces contenus professionnels, il y ait une "couche" supplémentaire qui permette une appropriation par les lecteurs, dans le choix d'un sujet à mettre en valeur, dans le choix d'un angle. Et ça, les journalistes ne peuvent pas le faire, car ils ne font pas partie de la communauté des lecteurs.