François Bayrou a réussi le lancement de sa candidature, en préemptant le créneau "candidat de droite non sarkozyste". Les déçus du sarkozysme, mais aussi ceux qui n'ont jamais été séduits, se précipitent tous chez lui, au point qu'on a l'impression de voire renaître feu l'UDF, ce qui n'est pas faux et sera peut être le principal événement de cette présidentielle. Les choses n'en sont encore qu'au début, et l'appareil Bayrou peut encore se crasher, même si le pilote a assez d'heures de vol pour qu'on puisse se dire qu'il arrivera à bon port.

On assiste en ce moment à la reconstitution d'un tropisme de droite, je dirais même d'un fondamental. Il y a à droite un pôle structuré, plus ou moins porté sur la droite voire aux franges de l'extrême droite. C'est un parti de masse, conservateur, qui s'inscrit assez bien dans le pôle "bonapartiste" de René Rémond. A coté, sur le centre droit, on trouvait une nébuleuse libérale, le fameux courant Orléaniste de René Rémond (auquel je m'identifie pleinement) assez éclatée, avec beaucoup de notables et assez peu de militants. Dans les années 30, et surtout après 1945, un courant démocrate-chrétien a émergé, encore plus au centre et tout aussi éclaté que le courant libéral, car comme lui structuré sur des idées (dont avec des chapelles idéologiques) quand le parti conservateur-bonapartiste est construit autour des personnes et du chef.

Sous la IVeme république, c'est l'alliance entre démocrates chrétiens et Orléanistes qui domine à droite, rejetant les gaullistes d'abord dans l'opposition, puis au rang de supplétifs. La cassure se situe en 1958-1962, quand les gaullistes prennent le contrôle du pouvoir, et brisent l'axe MRP-Orléanistes. Les centristes basculent dans l'opposition et les orléanistes, groupés au sein des Républicains indépendants de VGE, se retrouvent les supplétifs des gaullistes. Profitant d'un vide de leadership gaulliste en 1974, VGE arrive au pouvoir, mais sa situation est très instable, car le vrai pouvoir est chez les gaullistes et ils n'entendent pas le lâcher. Giscard tente de se stabiliser en fédérant l'ensemble (ou presque) de la droite non gaulliste au sein de l'UDF, reconstituant l'alliance de la IVeme république. Mais ce n'est pas suffisant et les gaullistes du RPR font chuter VGE en 1981. Toutefois, son oeuvre subsiste, l'UDF continuant d'être un pilier non dominant de la majorité, mais trop fort pour être réduit au simple rang de supplétif. L'attelage UDF est idéologiquement très hétéreoclite (des libéraux, des radicaux, des démocrates chrétiens...) mais tient parce qu'il y a un chef incontesté (VGE le reste jusque vers 1992) et un ennemi qui ne cherche qu'à les bouffer (le RPR).

Avec l'affaissement du leadership à l'UDF, l'apaisement des RPR, moins agressifs que dans les années 80, les choses évoluent et en 2002, Jacques Chirac arrive à casser l'UDF, pour reconstituer l'alliance Gaullistes-Orléanistes des années 60 (embarquant au passage les radicaux et quelques démocrates chrétiens). Le courant démocrate-chrétien se retrouve alors exactement dans sa situation des années 60, éclaté en deux groupes, dont l'un mange un peu dans la gamelle du pouvoir, quand l'autre garde sa fierté (cf la fable le chien et le loup). De l'autre coté, les gaullistes rebaptisés UMP, débarrassés de la statue du commandeur entament un virage vers la droite, en ayant absorbé et digéré le courant orléaniste qui semble disparaître des écrans radars (à mon grand désespoir).

Mais voilà que semble s'amorcer un nouveau mouvement de balancier. L'UMP est très divisée en interne, et ne tient que pour les investitures et l'exercice du pouvoir. Les radicaux, qui n'étaient qu'apparentés, ont largués les amarres. Quelques individualités, notamment villepinistes, ont claqué la porte de l'UMP, et après un flottement comme non inscrit, sont en train de rallier le radeau Bayrou. Ce dernier est en train de se transformer profondément. De simple courant démocrate-chrétien un peu étriqué, il pourrait bien se transformer en fédération de la droite non UMP. En cela, il est bien aidé par Nicolas Sarkozy, sa personnalité et ses discours sécuritaires hérissant le poil des libéraux. En cas de défaite de Nicolas Sarkozy, l'UMP va connaître une saignée, et se retrouvera un peu comme le RPR de 1981, encore fort, mais très à droite, avec des leaders agressifs (Copé est parfait pour le rôle), avec en face de lui une coalition de centre-droit à même de lui faire contre-poids, bref, l'UDF de 1981.

Qui a dit que l'histoire est un éternel recommencement ? En tout cas, le rêve d'un seul grand parti de droite est une chimère, c'est une évidence...