Le très sulfureux Eric Besson vient de lancer un grand débat national sur l'identité nationale. Il propose aux français, dans le cadre d'une consultation officielle, organisée et encadrée par les préfets, de répondre à deux questions : "qu'est-ce qu'être français ?" et "quel est l'apport de l'immigration à l'identité nationale ?" Deux rapports sont indiqués comme sources d'inspiration et bases de départ, celui du haut conseil de l'intégration et celui de quatre députés UMP dont j'avais eu l'occasion de parler.

Autant la première question m'apparait intéressante et légitime, autant la deuxième me gêne profondément par l'orientation implicite qu'elle donne aux réponses, et donc de fait, au sens qu'il faut donner à la première question.

Pour moi, la Nation, c'est d'abord une communauté de destin, c'est l'adhésion à un projet commun, qui permet de vivre ensemble malgré les différences. Bien entendu, cela peut impliquer, pour permettre le vivre-ensemble, que l'on définisse des limites aux différences acceptables. Cela doit se faire au terme d'un débat politique. L'actuel sujet de la burqa est un de ces débats sur les limites. Le débat est donc légitime (même si personnellement, je suis contre l'interdiction de la burqa) et il est donc bon qu'on en discute. Mais la fixation de limites n'est légitime qu'en vue de préserver le lien social et le projet commun.

Cette idée de privilégier le lien social et l'adhésion à un projet positif est pourtant essentielle, car si ce projet vient à s'affaiblir et à perdre sa capacité à intégrer, c'est là que peuvent surgir les revendications communautaristes, qui s'empressent d'occuper le vide, avec tout un cortège de refus et d'enfermements. S'il y a bien une urgence, c'est de revitaliser un projet national capable de rassembler et de transcender les différences culturelles. J'ai bien peur que ce ne soit pas tellement l'optique de départ de cette consultation.

A partir de cette réponse à la première question de la consultation, j'ai beaucoup de mal à répondre à la deuxième question, qui dans mon optique, n'a pas de sens telle qu'elle est formulée par le gouvernement. Le projet commun existe, il est là, l'immigration en tant que phénomène de déplacement de population n'y change rien. Ce n'est pas parce qu'il y aurait moins d'immigration ou qu'elle serait différente que le projet national changerait. Où alors, il faudrait des conditions exceptionnelles qui ne sont pas actuellement réunies. Ceux qui immigrent actuellement en France (pas ceux qui sont là depuis longtemps) ne demandent, pour la plupart, pas mieux que d'adhérer à ce projet national. De toute manière, on ne le leur demande pas...

L'une des questions sous jacente, c'est de savoir si on doit accepter que certaines valeurs culturelles qui ne sont pas issues du fond "occidentalo-judéo-chrétien" puissent quand avoir droit de cité. C'est comme cela que certains aimeraient poser le débat. Une petite minorité pour y répondre non, une autre pour dire oui. Les deux positions me révulsent tout autant, car je rejette tout autant le nationalisme que le "cosmopolitisme" (à défaut de terme plus exact me venant à l'esprit). Oui, il faut des limites, mais elles ne doivent pas être des barrières étroites derrière lesquelles on se barricade en rejetant l'autre.

L'autre question est de savoir s'il faut accepter toutes les immigrations (voire même s'il faut accepter l'immigration tout court). Mais là, on est en terrain connu, puisque c'est déjà ce qui se proclame et se pratique depuis 2002. Cette politique a clairement montré ses limites. Elle est inefficace et en plus, pas bien glorieuse pour le pays qui se proclame "des droits de l'homme". Son abandon ne semble pourtant pas à l'ordre du jour et on pourrait voir cette consultation comme un moyen de la relégitimer. Je n'ose espérer que ce soit l'un des objectifs, car là, cela aurait à peu près la même valeur que la votation sur la poste, la fraude électorale en plus.

Si on veut qu'il sorte quelque chose de bon de cette consultation, il faudra donc que les citoyens, comme pour les référendums, s'emparent du sujet, le reformulent, et expriment ce qu'ils ont à dire, sans rester dans les limites et les rails imposés par le pouvoir. Ensuite, tout dépendra de l'honnêteté intellectuelle de ceux qui vont réaliser la synthèse...