J'aime beaucoup Sylvain Lapoix de Marianne 2, mais je suis obligé de lui administrer une petite leçon de fonctionnement du parlement et plus, grave de lecture. Dans un article sur le vote malencontreux de Jean-François Lamour, il se plante dans les grandes largeurs !

Dans cet article, humoristiquement intitulé "Lamour est aveugle", il affirme que Jean-François Lamour était pour cet amendement, car il l'aurait soutenu lors du débat et aurait voté deux fois pour.

Premier point, quand un député a un pouvoir, il est valable sur l'ensemble de la séance et il est toujours sans consigne de vote. Quand un député vote pour lui, celui avec qui il est couplé vote automatiquement comme lui. Il n'y a donc besoin d'appuyer qu'une seule fois (et non deux). D'ailleurs, vu la distance entre la place de Jean-François Lamour et celle de Geneviève Colot, il faudrait être champion olympique de haies pour couvrir la distance dans le temps que dure le moment où on peut voter (autour de 30 secondes). Il se trouve que ce soir là, c'est Geneviève Colot qui était "couplée" avec Jean-François Lamour, cela aurait pu être un autre. Et le correctif pour le vote de Jean-François Lamour vaut pour Geneviève Colot. La rectification apparaissant dans l'analyse du scrutin, c'est la preuve que Jean-François Lamour a réagi très vite, car dès que l'analyse du scrutin est publiée (affichée à la porte de l'hémicycle et mise en ligne), il n'est plus possible d'apporter le moindre correctif.

Concernant l'annulation de ce vote, le gouvernement n'a aucunement besoin d'une excuse. Il peut utiliser la procédure de deuxième délibération sur ce qu'il veut, sans avoir le moins du monde à se justifier. Si le gouvernement s'est senti obligé de s'appuyer sur cette prétendue "erreur technique", ce que n'est que de la comm'. Car la ministre est bien ennuyée de devoir justifier le retocage d'un amendement approuvé vivement par une immense majorité de français (moi le premier : s'ils peuvent payer des bonus, ils peuvent aussi payer la taxe). Plutôt que d'assumer la responsabilité, elle préfère utiliser ce pauvre Jean-François Lamour comme "bouclier humain" en faisant croire que son "erreur technique" oblige à revoter. Si scandale il y a sur cette histoire, il est là, dans la petite lâcheté de Christine Lagarde.

Second point, plus délicat, la lecture que Sylvain fait du propos de Jean-François Lamour. Oui, Jean-François Lamour a été séduit en commission par cet amendement, et il explique pourquoi. Lors de l'affaire Kerviel, il a eu l'impression de s'être fait envoyer balader par Daniel Bouton et les autres responsables de la société générale, et il n'a pas du tout apprécié. Il considère aussi que les banques françaises ont leur part de responsabilité dans la crise (même si elles sont moins responsables que d'autres). Enfin, il ressent bien et partage le profond agacement des français face aux bonus que les banques s'apprêtent à verser à leurs traders.

Face à cela, les politiques ne sauraient rester les bras ballants, sans réagir. Jean-François Lamour a donc voté cet amendement en commission, en le considérant comme un bon amendement d'appel. En langage parlementaire, un amendement d'appel est destiné, non pas à être adopté, mais à obliger le gouvernement à prendre position sur un sujet, voire à formuler des contre-propositions. Comme dans toute négociation, on commence par poser des exigences exorbitantes, pour ensuite les baisser en fonction de la réaction de la partie adverse. Un amendement d'appel, c'est forcement du maximaliste, des trucs que le gouvernement n'a pas envie de voir adoptés. S'il ne lâche pas assez de lest, le risque est de voir cet amendement d'appel adopté.

Jean-François Lamour attendait donc du gouvernement qu'il se positionne clairement sur l'attitude des banques et qu'une réponse politique soit apporté à l'agacement profond qu'il ressent (et qui est partagé par bon nombre de ses collègues). Mais son intention n'était pas de voter pour l'amendement en séance publique. D'autres députés UMP, comme Chantal Brunel, ont défendu l'amendement en commission, mais se sont abstenus en séance publique. Cette dernière est très claire : sur le fond, l'amendement socialiste lui plait bien, car il y a des choses qu'on ne peut pas laisser passer sans réagir.

La ministre a déposé un amendement visant à imposer aux banques de contribuer (pour environs 100 millions d'euros par an) au fonctionnement des organismes de supervision du secteur bancaire. Pour Jean-François Lamour et Chantal Brunel, c'est bien, mais c'est encore trop juste comme réponse "politique" et symbolique. Mais comme ils sont de bons petits soldats membres de la majorité présidentielle, ils ne voteront pas l'amendement socialiste en séance publique. Qu'ils s'abstiennent au lieu de voter contre est déjà un signe. Ils ont été à moitié convaincu et s'ils ne votent pas pour, c'est vraiment pour ne pas mettre le gouvernement en difficulté. Je vois mal Jean-François Lamour, ancien ministre, s'amuser à jouer les têtes brulées.

Voilà comment il faut comprendre l'intervention de Jean-François Lamour. Vouloir déformer les faits pour le plaisir d'un bon titre et pour les faire coller à l'opinion que l'on a est une tentation qui ne devrait pas effleurer les journalistes.