Mon séjour en Bretagne est l'occasion de me replonger dans l'atmosphère culturelle de cette région, avec un regard décalé "d'exilé parisien". Je me suis retrouvé plongé, via Ouest-France (la Pravda locale), dans "l'actualité", à savoir le festival interceltique de Lorient.
Cet évènement, incontournable monument de la culture celtique, est une institution qui rassemble la crème des musiciens. Les prestations y sont d'une qualité exceptionnelle pour des musiciens officiellement amateurs (en fait semi professionnels). Les animations sont nombreuses, rituelles comme la grande parade dans les rues de Lorient ou le concours des bagadou, et plus Off comme les innombrables concerts dans les bars et autres Fest-noz. C'est la preuve de l'existence d'une culture régionale vivante.
Depuis longtemps, j'entretiens des relations ambivalentes avec cette culture celtique. J'y ai mes racines (et pas plus loin que mes grands-parents et arrières grands parents, paysans de Bretagne intérieure), mais ce qui m'est présenté aujourd'hui comme LA culture bretonne me dérange et m'interpelle. La Bretagne a connu une mutation formidable au XXe siècle, passant d'une société très majoritairement rurale à un modèle très urbain. Beaucoup d'éléments de l'ancienne culture rurale ont été repris et ont réussi leur translation dans la nouvelle bretagne. Je pense en particulier à la musique et à la danse. Des façons de penser, des schémas culturels ont également été transmis. D'autres comme la langue bretonne ont, par contre, trébuché sur l'obstacle et n'ont pas véritablement trouvé leur place dans la nouvelle société bretonne.
Il existe indéniablement une continuité dans la culture bretonne, et ce point est constamment mis en avant. Par contre, on occulte le fait que l'adaptation d'une culture rurale et paysanne à un monde urbain ne s'est pas faite sans transformations. La culture bretonne d'aujourd'hui est pour une bonne part, une reconstruction, une reprise d'éléments d'un monde et d'une culture en train de mourir (et c'est bien avancé). La langue en est un exemple frappant. Le breton est une langue orale et dialectale. Les habitants de Quimper ne comprennent pas forcement ceux de Vannes ou de Tréguier. Les néo bretonnants urbains ont voulu unifier cette langue (c'est devenu le breton KLT) et l'imposer comme LE breton, y compris dans des secteurs qui n'ont jamais parlé breton comme Vitré ou Fougères. Mes grands-mères, qui parlent le dialecte du vannetais (qui est leur première langue, avant même le français) ne comprennent pas ce breton KLT qu'elles entendent à la télévision.
La promotion et l'affirmation culturelle des milieux "bretonnants" m'agace fortement. Il y a ce message, souvent implicite parce que jugé évident, de la spécificité absolue de la culture bretonne par rapport au reste de la France. La bretagne est celtique et toute comparaison avec des éléments culturels d'autres provinces françaises sont malvenues, d'ailleurs, les travaux un peu sérieux dans ce sens sont peu nombreux. Ce qui est légitime, c'est la comparaison avec l'Irlande, l'Ecosse, le Pays de Galles. C'est vrai que la Bretagne fait partie de cette aire culturelle, mais se couper de la France est un choix de renier et d'effacer une partie des origines bretonnes. Pourtant, la Bretagne d'avant le XVIIe siècle présentait bien des points communs avec d'autres régions de la France de l'Ouest. C'est après la révolte des bonnets rouges, en 1675, qu'a commencé une période d'isolement et de déclin économique de la Bretagne. Le costume breton de l'époque ne diffère guère de ce que l'on rencontre dans le Poitou à la même époque. Le couple musical hautbois-cornemuse est un grand classique de la musique populaire dans l'Europe entière. C'est au cours de cette période d'isolement que les éléments distinctifs de l'actuelle "bretonnitude" ont suivi une évolution différente, le costume gardant des spécificités qui ailleurs ont disparu, le hautbois a dérivé en bombarde et la cornemuse en biniou. L'étude des contes et légendes de Bretagne montre leur appartenance au corpus indo-européen. J'avais été très frappé, il y a quelques années, lors d'un séminaire universitaire, par le discours d'un enseignant du département d'études celtiques de l'université de Brest. Il parlait de la culture populaire bretonne et de son utilisation radiophonique, sans jamais esquisser la moindre comparaison avec ce qui se faisait ailleurs en France. Il a fallu que ce soit des historiens, originaires d'autres régions, qui interviennent pour apporter des compléments montrant clairement que finalement, ce qui se faisait en Bretagne n'avait rien d'original par rapport au reste de la France.
On rencontre aussi dans le "celtisme" beaucoup d'âneries et de fumisteries, qui occupent malheureusement beaucoup trop d'espace médiatique pour ce qu'ils valent. Toutes ces sagas celtiques de Brocéliande, les légendes du roi Arthur sont reprises, brodées (et bien entendu exploitées commercialement). On joue sur la fibre mystique et l'attrait du mystère, en lien direct avec la fantasy et la littérature fantastique, donnant ainsi ce cliché répandu de la "Bretagne mystérieuse" qui a le don de m'énerver. Cela va parfois très loin, avec par exemple les hurluberlus du néo-druidisme, très proche du paganisme d'extrême-droite. C'est fou le nombre de livres sur cette thématique qui encombrent les rayonnages des librairies bretonnes.
L'identité bretonne est complexe et multiple. La "celtitude" en fait partie, mais ce n'est qu'un élément parmi d'autres. Sans renier cette part de mon identité, je refuse d'en faire l'épine dorsale, le point central.