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vendredi 31 mars 2006

Trentenaires auto-proclamés ?

Les trentenaires qui se réveillent, et veulent prendre les manettes. C'est un thème dans l'air du temps. Des pamphlets parfois acides sont parus sur ce sujet (génération 69 par exemple). Des initiatives fleurissent, des groupes ou des personnes s'auto-proclament représentants de cette génération montante. Un député, Laurent Wauquiez, le benjamin de l'Assemblée Nationale joue à fond cette thématique. Sur les Blogs, une initiative, Générations d'idées, surfe également sur la vague. Quelle est leur représentativité et leur légitimité à parler au nom des trentenaires ?

Cette question est délicate, et ce n'est qu'avec le recul que l'on pourra y répondre complètement, selon l'action qu'ils auront eu. Une aspiration au changement profond et réel existe chez cette nouvelle génération, née avec la crise. Les modèles et les schémas de pensée de leurs parents leurs apparaissent obsolètes, parce que ce sont ceux de leurs parents, mais aussi parce que le contexte économique, social, international est totalement différent: la croissance des trentes glorieuses, mais aussi le contexte de Guerre Froide ne sont plus. Même si cela peut agacer (et moi le premier), il faut accepter que les leaders de la nouvelle génération soient recrutés selon les critères de l'ancienne génération. C'est une fois aux manettes que ceux-ci pourront changer les choses. En espérant que ces trentenaires auto-proclamés aient une réelle envie de se mettre au service de leur génération, que toute cette agitation ne soit pas seulement un moyen de se placer, en surfant sur l'air du temps, pour mieux perpétuer le système une fois installés au sommet.

jeudi 30 mars 2006

De la théorie à la pratique

La très noble EHESS (Ecole des Hautes Etudes en Sciences Sociales), lieu de savoir, de recherche et d'excellence universitaire à la française vient de connaitre quelques déboires. Le coeur très à gauche et "Solidaire" du mouvement social, comme il se doit pour une aussi docte institution parisienne, l'EHESS a accueilli des étudiants en AG. Des militants de l'ultra-gauche se sont infiltrés et ont imposé le blocage de l'institution, avec occupation des locaux. La directrice de l'établissement, qui avait autorisé l'AG et l'entrée des perturbateurs commence à s'inquiéter. Et elle a bien raison, car elle est très vite débordée. Elle a beau demander l'évacuation, personne ne part, sauf les chercheurs et les personnels administratifs, qui craignent pour leur sécurité. En effet, aux militants d'extrême-gauche, se joignent quelques casseurs ainsi que des SDF, qui ont trouvé là une aubaine, en ces temps d'hiver finissant. L'occupation politique a rapidement tourné au squat, avec tous les inconvénients habituels.

Après quatre jours "de blocage", les locaux ont quelque peu souffert, mais pas davantage qu'un squat ordinaire. La bibliothèque est intacte, les principales dégradations touchant les salles informatiques et audiovisuelles, pillées et saccagées. Le plus amusant est alors la réaction de nos bons enseignants de l'EHESS, qui vont supplier les forces de l'ordre d'intervenir pour sortir ces malotrus qui perturbent leur petit confort de chercheurs et qui dégradent leurs locaux. La Police, qui avait bien autre chose à faire en ces temps un peu agités, a pris son temps avant d'évacuer les locaux, au grand dam des enseignants. Au terme de cette intervention, seule une personne a été déférée devant les tribunaux, pour avoir injurié et menacé de mort la directrice de l'EHESS, preuve de la nécessité urgente de mettre fin à ce "drame".

Je ne peux réprimer un sourire jubilatoire. Il est bon de temps en temps que nos nobles élites universitaires de gauche fassent un peu l'expérience du "terrain". Cela me fait penser à une dame patronesse du XVIe arrondissement, qui invite par charité quelques "bons pauvres" dans sa cuisine, et qui les retrouve buvant son cognac dans le salon et urinant sur les tapis. On est solidaire, mais il y a des limites !

mercredi 29 mars 2006

La vitesse supérieure

La journée d'action du 28 mars 2006 a été un succès. La contestation est passée à la vitesse supérieure et ne peut plus être occultée ou escamotée. On ne fait pas descendre deux millions de personnes dans la rue si elles n'ont rien à exprimer. Il faut donc se poser des questions sur cette nouvelle vague, dont le CPE n'a été que le détonateur.

Ce ne sont pas les commentaires qui vont manquer. Les français sont champions pour cela, même si ceux qui ont accès aux médias (leaders politiques et syndicaux, journalistes-vedettes, philosophes de salon) ne sont absolument pas représentatifs et en phase avec la société. Ils vont nous resservir les mêmes fariboles que les autres fois, avec comme point commun l'idiotie de ce peuple de France, décidement ingouvernable et hostile à la réforme.

Pour ma part, j'ai des interrogations et bien peu de certitudes sur le pourquoi de ce nouveau soubresaut de notre pays. Je peux proposer des pistes, mais rien de plus. J'ai envie de voir dans ce mouvement une occasion de plus pour les français de lancer un message à leurs dirigeants, comme ils le font très régulièrement (présidentielles de 2002, régionales de 2004, référendum de 2005...). S'ils ne savent pas précisement ce qu'ils veulent, les français sont capables de dire ce dont ils ne veulent pas. Cet échec prévisible du gouvernement Villepin, c'est celui d'une fermeture des élites, du choix de l'immobilisme. On fait semblant de traiter les problèmes, comme celui du chomage des jeunes, par des réformes cosmétiques, qui se gardent bien de toucher à l'essentiel.

Car finalement, le CPE, ce n'est qu'une petite réformette, tout comme la pseudo-réforme des retraites en 2003, qui était un emplâtre sur une jambe de bois. Il ne faudrait pas que nos dirigeants s'imaginent que leurs concitoyens sont des veaux et avalent sans réfléchir ce qui leur est servi. Ils veulent le changement, les véritables réformes de fond, et chaque occasion est utilisée pour appuyer ce message et cette attente. Si notre microcosme médiatico-politique ne réforme pas lui-même, le message risque d'être celui-ci: "dehors" !

lundi 27 mars 2006

On ne peut pas être partout !

Les résultats des élections aux conseils d'administration des CROUS viennent de tomber. Tous les deux ans, c'est le grand raout, avec des enjeux importants, car ces organismes gèrent les cités et restaurants universitaires, les bourses et des aides sociales aux étudiants. On comprend que les syndicats et organisations étudiantes y portent une certaine attention.

Les résultats de 2006 sont stupéfiants, et des têtes vont sans doute tomber à l'UNEF (très proche du parti socialiste), qui passe de 89 à 35 sièges, tandis que la FAGE (corpos et associations étudiantes) prend la tête avec 79 sièges, contre 33 auparavant. L'UNI, principal syndicat de Droite double sa représentation (27 sièges contre 13), le tout avec une participation un peu faiblarde, mais qui reste dans la moyenne des dernières consultations.

Comment expliquer cet effondrement de l'UNEF, qui jusque là dominait le paysage syndical étudiant ? Perte d'influence, dégaradation des positions ? Peut-être. Des étudiants anti blocage, habituellement abstentionnistes, ont pû vouloir se rattraper et faire entendre leur voix dans des élections autrement plus démocratiques que les AG de grèves. la FAGE peut surtout dire "merci Dominique", car le CPE a fait perdre la tête à l'UNEF, qui a semble-t-il négligé la préparation et le suivi de ces élections. Le blocage des universités a un effet secondaire imprévu et indésirable pour ses promoteurs. On ne peut pas être au four et au moulin, à la manif et au bureau de vote.

dimanche 26 mars 2006

Les signes du pouvoir

L'excellent ouvrage de Bernard Hours "Louis XV et sa Cour" présente la fonctionnement de la cour de Louis XV, de manière novatrice et très vivante. Il nous montre surtout que les systèmes de domination fonctionnent toujours de la même manière, la politique étant un terrain privilégié pour les comportements de mâle dominant.

Une anecdote est particulièrement significative. Un courtisan, pas forcement mal vu ni mauvais se présente à la Cour après une absence pour cause de maladie. Il se relève d'une crise de goutte au gros orteil. Cette maladie, moins fréquente aujourd'hui, provoque une extrême sensibilité de la partie atteinte (en général le pied ou une articulation) au point que le moinde contact, même avec un tissu léger, provoque une douleur atroce. Louis XV, informé de la récente crise de goutte de ce courtisan, passe devant lui et marche sur son gros orteil, encore très fragile. Le pauvre courtisan se retient de hurler de douleur, et Louis XV continue son chemin, sans même s'excuser. Les autres courtisans sont indignés, mais personne n'est en mesure de critiquer le roi.

Louis XV, en violant ainsi de manière directe et brutale les règles de la politesse et du savoir-vivre, réaffirme son pouvoir et sa prééminence sur sa Cour. Il est le roi, souverain absolu, il peut se permettre de transgresser les règles en toute impunité, sans que personne ne puisse le blâmer. Aujourd'hui encore, ceux qui détiennent le pouvoir cherchent à bien l'affirmer et à tester les limites, en se permettant des écarts. Parfois, il faut du temps pour que les blâmes arrivent, comme pour Georges Frêche, mais heureusement, nous ne sommes plus en monarchie absolue et les sanctions finissent par tomber.

jeudi 23 mars 2006

Mieux que le 49-3

Il y a plusieurs manières de faire passer un projet de loi qui peut prêter le flanc à la polémique: le passage en force et le passage en douce. C'est cette dernière option qui a été utilisée pour faire passer le projet du gouvernement sur la validité des mariages.

Ce texte est destiné initialement à lutter contre les mariages forcés et les mariages blancs, en verrouillant davantage les unions contractées à l'étranger. Sur l'intention, pas grand chose à redire, cela fait des années que tout le monde sait qu'il y a là une source gigantesque de fraude à la nationalité française. Le souci serait plutôt venu de ce que l'on pouvait greffer sur ce texte. Car un projet de loi sur la famille et le mariage, c'est une locomotive à laquelle on peut raccrocher des wagons tels que le mariage homosexuel et d'autres sujets sensibles sur la famille. Les éventuels amendements polémiques auraient bien entendu été rejetés, mais le gouvernement a bien d'autres sujets de préoccupations en ce moment, pour en plus se retrouver avec un débat sensible sur ces sujets de société.

Le débat est programmé un mercredi après midi, avec possibilité de déborder sur le jeudi. Le gouvernement a prévu large, suite à l'aventure de la DADVSI, où des débats programmés pour durer deux jours se sont en fait étalés sur trois semaines. Les discussions commencent après les questions au gouvernement, par les bla-bla rituels (discours du ministre, du rapporteur, motions de procédures, discussion générale). Il y a là de quoi remplir la séance jusqu'à l'heure du diner, les choses sérieuses, à savoir la discussion des articles et des amendements commençant avec la reprise de la séance, à 21 heures 30.

Au début, les choses se passent normalement, avec des débats convenus, la Gauche dénonçant la répression et la démagogie électoraliste d'un tel projet. Accuser le gouvernement de Droite de draguer ainsi les électeurs du FN, c'est de bonne guerre. Ces incantations sans surprises se terminent même avant l'heure. On s'offre alors le luxe d'aborder un autre texte (une ratification d'ordonnance), histoire d'occuper la séance. Après la ratification de cette ordonnance, la séance aurait normalement dû être levée. Il était 19 heures 25, l'heure d'aller manger, pour reprendre comme prévu à 21 heures 30.

Et là, coup de théâtre, la séance n'est que suspendue et reprend à 19 heures 50 avec l'examen des articles et des amendements. Cette discussion, en très petit comité, va durer une heure et demie. A 21 heures 20, la séance est levée, avec un texte adopté en première lecture par l'Assemblée nationale, ni vu ni connu, sans anicroches ni spectateur. Renaud Donnedieu de Vabres en a rêvé, Pascal Clément l'a fait.

mercredi 22 mars 2006

La DADVSI finalement pas si mauvaise...

On a dit pis que pendre de cette loi Droits d'auteur qui vient d'être adoptée par l'Assemblée Nationale. Certes, elle contient des dispositions en apparence dangereuses, mais aussi des mesures qui inquiètent quelques grands requins, qui n'ont pas tardé à réagir.

L'article 7 de cette loi contient quelques petites bombes en direction des majors, et en premier lieu Apple. Il est ainsi écrit que "Les mesures techniques de protection ne peuvent pas faire obstacle au libre usage de l'oeuvre ou de l'objet protégé". Il est aussi prévu que "Les mesures techniques ne doivent pas avoir pour effet d'empêcher la mise en œuvre effective de l'interopérabilité, dans le respect du droit d'auteur. Les fournisseurs de mesures techniques donnent l'accès aux informations essentielles à l'interopérabilité". En résumé, on peut faire sauter un DRM pour assurer l'interopérabilité, ou simplement pour pouvoir écouter de la musique achetée sur la plate forme d'Apple sur autre chose qu'un ipod.

La rapidité de ces réactions est un signe qui ne trompe pas. Finalement, il y a peut-être du bon dans cette DADVSI.

Dire la loi, écrire le Droit

Le rapport du Conseil d'Etat, qui pointe l'inflation législative, semble trouver un écho chez les bloggeurs juristes, avec Paxatagore, Droit administratif, Frédéric Rolin, pour citer quelques analyses juridiques intéressantes.

Accuser le Parlement de tous les maux, notamment d'être responsable de la mauvaise qualité du droit, c'est aller un peu vite en besogne. Le Politique est là pour faire de la politique, c'est une lapallissade, mais c'est bon de la rappeler. Les parlements sont là pour fixer la norme, mais pas pour écrire complètement le droit et livrer un produit fini aux juristes. L'écriture du droit est une opération plus complexe, où le Politique n'est qu'un acteur parmi d'autres. Interviennent aussi les administrations, qui préparent et orientent les textes, le Conseil d'Etat étant le sommet de cette pyramide administrative. Interviennent aussi les tribunaux, par le biais de la jurisprudence, et les juristes savent qu'une loi peut être interprétée de manière souple ou stricte, selon le résultat recherché. Il est parfois intéressant qu'une loi soit mal rédigée, cela laisse du mou et de l'amplitude. Le tout est que la norme soit à peu près identifiée.

Maintenant, c'est vrai que le Parlement pourrait prendre son rôle d'écriture du droit un peu plus au sérieux. On voit passer régulièrement des textes "écrits avec les pieds" de l'aveu même des conseillers ministériels chargés de les faire voter. Les véritables juristes ne sont pas assez nombreux parmi les députés et sénateurs pour tout réécrire et corriger. L'expertise fait défaut, surtout lorsqu'il faut amender et sous amender au pied levé, à 23 heures 30. On arrive ainsi à des résultats parfois contestables, juridiquement, mais aussi politiquement.

Aux juristes aussi de prendre les choses en main et de pallier à l'insuffisance des parlementaires. Les praticiens râlent après ce droit mal fichu. Qu'ils alertent donc ce législateur qui fait si mal son travail, en pointant insuffisances et incohérences, de manière détaillée et argumentée. Les parlementaires seraient très heureux de recevoir de tels dossiers. Aides-toi et le ciel t'aidera.

mardi 21 mars 2006

La candeur de la jeunesse

Entendu ce matin sur France-Info, un jeune étudiant brestois qui manifeste contre le CPE, parlant de l'attitude de ses parents : "ma mère est fonctionnaire, elle manifeste tout le temps et elle me demande si j'ai été à la manif, comme si j'avais fait mes devoirs".

Enoncés avec une spontanéité désarmante, ces propos sont tristement révélateurs. Qu'est ce qui peut bien pousser les fonctionnaires français à "manifester tout le temps" ?

lundi 20 mars 2006

BHL au septième entartage

Petite info discrète, Bernard-Henri Lévy s'est fait entarter, vendredi dernier, au salon du livre à Paris. Occupé dignement à dédicacer son dernier opus, et malgré une protection rapprochée, il a été victime de deux entartages à 10 minutes d'intervalle.

Je le sais, c'est méchant, mais je ne peux pas m'empêcher de sourire et d'apprécier. C'est d'autant plus drôle que le bellâtre se prenant très au sérieux, il pique des colères. Il y a des gens qu'on a envie d'entarter, voire qui attirent les tartes. BHL en est l'archétype. Le personnage me hérisse régulièrement, dès que je le vois en photo. Voilà un monstre de prétention, qui se prend pour un soleil culturel alors qu'il est tout juste un feu follet, dont il ne restera pas grand chose après sa disparition. Ramener à leur juste place ces personnages qui se la jouent, c'est une oeuvre de salubrité publique.

les grands féodaux

Depuis quelques semaines, la décentralisation prend une nouvelle tournure en France. Ce que certains redoutaient dès 1982 est en train de se produire, à savoir la constitution de principautés autonomes, dirigées par de grands féodaux. La décision de Ségolène Royal de priver de subventions les entreprises du Poitou-Charentes embauchant des salariés en CNE et en CPE est emblématique. Elle défie ainsi ouvertement l'Etat, comme un grand seigneur du Moyen-age pouvait défier le pouvoir du roi de France. En Languedoc-Roussillon, Georges Frêche avait déjà lancé ce mode de gestion féodal. Il a commencé par supprimer les subventions régionales à ses opposants politiques et à expédier au cachot et au bucher les serviteurs de l'ancien président. Il a ensuite voulu rebaptiser son fief, du nom de l'ancien duché wisigoth de Septimanie, le tout dans un style flamboyant et mégalo.

Le système français est à un tournant, car ce défi lancé par la duchesse du Poitou-Charentes est un test majeur. L'Etat a-t-il la volonté et le pouvoir de conserver son autorité, sa légitimité face à ces assauts ? C'est tout le modèle jacobin qui est questionné, celui du monopole de l'autorité dévolue à l'Etat central. Les présidents de régions aspirent de plus en plus à ce pouvoir souverain, où ils peuvent mener des politiques autonomes au lieu de n'être que les simples gestionnaires de compétences octroyées par le pouvoir central. Ils s'appuient en cela sur une légitimité démocratique directe et sur une coalition soudée par la volonté très politicienne de contrer le gouvernement central.

Il est amusant de constater que cette démarche vient d'élus socialistes. On aurait davantage attendu les "barons" de droite dans ce rôle des seigneurs locaux. Reste à voir comment la situation va évoluer, car la décision controversée de Ségolène Royal est d'abord motivée par des considérations bassement tactiques: nuire aux projets de la droite et se donner une image de combattante héroîque en vue d'échances nationales. Cette question promet toutefois des développements intéressants, notamment lorsque la candidate Ségolène Royal devra se positionner sur ce sujet du rôle et des pouvoirs des Régions. Comment éviter la schizophrénie ?

samedi 18 mars 2006

La précarité, c'est dans la tête !

L'attitude d'une personne varie énormément selon qu'elle attribue ce qui lui arrive à elle-même ou à des éléments de contexte hors de son pouvoir. La situation d'un jeune sur le marché de l'emploi peut être analysée par ce biais. L'instabilité du début de carrière n'est pas un mal en soi. Nombre de jeunes se cherchent, l'école ne leur offrant pas toutes les clés pour se construire et savoir ce qu'ils veulent faire de leur vie. Cette instabilité peut se révéler un atout, un droit à l'erreur. Qui reprochera à quelqu'un d'avoir eu un parcours en zigzag pendant ses premières années de vie active ?

Selon qu'il accepte ou non de se prendre en mains, ce jeune appelera sa situation précarité ou liberté. Il faut savoir faire le deuil de modèles anciens, dans lesquels se complaisent encore des élites politiques et médiatiques, qui ont connu des temps plus heureux, aujourd'hui révolus, en partie par leur inaction et leurs fautes.

jeudi 16 mars 2006

Comme à la parade

Mercredi 15 mars, 19 heures, rue de Rivoli. Je sors du métro à l'hôtel de ville et je tombe sur les jeunes anti-CPE qui manifestent. Prmier contact réel, avec les manifestants, mais aussi avec leurs compères CRS. Une manif n'en est pas vraiment une sans la présence des forces de l'ordre. Je les ai donc observé dans leur ballet chorégraphique, entre la place de l'hôtel de ville et le BHV. Groupés par escouade; en grande tenue d'intervention, les CRS sont là, calmes, disciplinés et filmés. A un moment, sans que je sente trop pourquoi, un groupe d'une vingtaine de CRS en formation se met à courir vers les manifestants groupés dans la rue du Temple, le long du BHV. Bien entendu, reflux reflexe des manifestants, qui se mettent à courir. Et là, les CRS stoppent leur élan et se rangent le long du mur du BHV. Retour des manifestants, qui opèrent alors une véritable danse autour des policiers acculés contre le mur, tout en restant soigneusement à distance. Pas de contacts violents, pas de coups de matraques, juste quelques poubelles qui volent. Sortent alors les accessoires, fusées de détresse pour les manifestants, grenades lacrymo pour les CRS, très performantes d'ailleurs. Elles ne dégagent aucune fumée: invisibles, mais pas inodores et sans saveur.

19 heures 15, tout est terminé. La scène a duré 10 minutes, sans violences, et sans craintes de la part des badaux (dont moi). Des CRS en réserve sur la place de l'hôtel de ville ne sont pas intervenus. A la fin du spectacle, j'ai enfin eu la clé de compréhension qui me manquait. Loin de vouloir charger les manifestants, les CRS avaient surtout pour but de protéger les vitrines du BHV...

mardi 14 mars 2006

Le CPE, abcès de fixation

La contestation s'amplifie dans les universités françaises. Les syndicats étudiants arrivent enfin à faire prendre la mayonnaise de la grève, après deux mois de laborieux efforts. La revendication est le retrait pur et simple du CPE, dans une logique d'affrontement et confrontation politique avec le gouvernement, qui pour l'instant réagit par la fermeté en envoyant les CRS à la Sorbonne.

Il me semble que nous entrés dans une nouvelle phase du conflit, où le CPE devient un support, un prétexte, pour une agitation purement politique. Il s'agit maintenant d'un choc frontal entre le gouvernement et un mouvement syndical, auquel une Gauche institutionnelle à bout de souffle, trop heureuse de l'aubaine, apporte sa bénédiction. Cela lui permet de se refaire une santé politique à bon compte, avec enfin un schéma connu, tranché et manichéen.

Jusque là, Dominique de Villepin avait plutôt bien manoeuvré, aménageant subtilement le calendrier d'examen du CPE pour gêner au maximum la mobilisation syndicale. Il a été aidé dans un premier temps par la réaction pas forcement négative des jeunes. La précarité est là, les stagiaires de longue durée peuvent en témoigner. Si le CPE peut aider les plus fragiles à être un peu moins précaires, c'est toujours ça de pris. Pour les autres, ceux qui trouvent du travail dès la sortie de leur études, cela ne change pas grand chose, le CPE n'étant pas un sous-contrat de travail, ni un moyen de sous-payer les jeunes. Progressivement, la mécanique s'est enrayée, la contestation ayant pris, petit à petit, de l'ampleur dans les médias.

A un an de la présidentielle, le candidat putatif Dominique de Villepin ne peut pas se permettre un recul, qui tuerait dans l'oeuf tout espoir pour 2007. Il est très mollement aidé par son camp et en premier lieu par un autre candidat, Nicolas Sarkozy, qui attend en fait que son rival se casse la figure. Même pas besoin de trop savonner la planche, il suffit d'attendre que le fruit soit mûr. Cela ne veut pas dire que le mouvement étudiant soit en position de force. Les temps ont changé et les étudiants d'aujourd'hui sont à l'université pour suivre des cours et décrocher des diplômes. L'agitation syndicale et politique ne font plus recette chez les étudiants car le contexte de plein emploi et de forte croissance que connaissaient leurs parents n'existe plus. Aujourd'hui, on ne peut plus se permettre des petites fantaisies du genre Mai 68. La mobilisation est fragile, et le blocage des universités, seule arme des grévistes avec les manifestations, n'est pas forcement appréciée.

Nous sommes aujourd'hui à un moment critique pour les deux adversaires en présence, celui où tout peut basculer. L'emportera celui qui aura les nerfs les plus solides.

L'art du portrait

L'expo Ingres, au Louvre, m'a permis d'admirer ce portrait de Monsieur Bertin, qui est à mes yeux un chef d'oeuvre. C'est hautement subjectif, car l'art est avant tout un ressenti, une émotion. Devant cette oeuvre, je reste figé, tant ce personnage du XIXe siècle, ce grand bourgeois est vivant, bien plus qu'il ne le serait par la photographie. Cette rétrospective mérite le détour, rien que pour les portraits, rien que pour CE portrait.

lundi 13 mars 2006

Commerce ou charité équitable ?

Le commerce équitable occupe de plus en plus de visibilité médiatique. Pourtant, il ne représente qu'une part infime du commerce mondial. Phénomène de mode, bonne conscience occidentale ou réel effort pour modifier la structure des relations Nord Sud. J'aurais malheureusement tendance à ne cocher que les deux premières cases.

A l'heure actuelle, le terme "commerce équitable" n'est encadré par aucune norme, aucune garantie juridique que le produit ainsi étiqueté est effectivement conforme à un cahier des charges. Des marques existent, comme "Max Havelaar", mais leur solidité et leur crédibilité tiennent à leur bonne mine et à une réputation qui peut chuter du jour au lendemain. Cette notion de commerce équitable est donc très fragile et peut être minée du jour au lendemain. Quelques mauvaises opérations, un peu constestables, qui entacheraient la réputation d'une grande marque de l'équitable et ce sont les foudres médiatiques qui tombent sur ce système. N'importe qui peut faire de l'équitable, sur n'importe quoi. La porte est ouverte aux escrocs de tous poils, mais aussi aux grandes enseignes de distribution, qui se moquent de l'équité comme de leur première chemise. Leur but est de vendre, et si mettre "équitable" permet d'écouler la marchandise et de la vendre plus cher, allons-y pour l'équitable!

Cette mode permet de s'interroger sur la sensibilité des populations occidentales vis à vis de la question des rapports Nord Sud. Ces questionnements sur l'inégale répartition des richesses, sur la nécessité de rééquilibrer le commerce mondial, de lutter contre le comportement prédateur des pays occidentaux sont en pleine ascension. Les altermondialistes surfent sur cette vague et sur cette demande. Maintenant, est-ce suffisant d'accepter de payer son paquet de café deux euros de plus ? Bien sur que non ! L'occidental est-il prêt à aller plus loin, à accepter de remettre en cause son train de vie de manière significative, pour réduire le pillage et le gaspillage des ressources naturelles ? Est-il prêt à accepter de répartir plus équitablement les centres de décision et de contrôle, ainsi que les emplois supérieurs et hautement qualifiés ? Est-il prêt à accepter qu'un conglomérat indien, pas plus malhonnête et exploiteur que ses confrères occidentaux, puisse prendre le contrôle d'un secteur stratégique ? Parce que la vraie équité, elle est là : accepter que ces pays que l'on qualifie de manière condescendante : "en voie de développement", "nation émergente" deviennent des égaux à qui nous ne pourrions plus imposer nos conditions, chez qui nous n'irions plus stocker nos déchets. Et cette équité a un prix un peu plus élevé qu'une surtaxe sur le paquet de café.

vendredi 10 mars 2006

Un oeil extérieur

Le Monde nous livre un papier intéressant sur l'islam de France vu d'un Think Thank bruxellois, indépendant de notre microcosme français "La France a un problème avec ses musulmans, mais ce n’est pas celui qu’elle croit".

Le sujet abordé est hautement sensible, puisqu'il s'agit de l'islam et des musulmans en France. Première surprise, les auteurs de ce rapport prennent à contre pied les craintes de montée de l'islamisme radical. Bien au contraire, les imams seraient en perte de vitesse, avec comme exemple leur impuissance à contenir et à canaliser les émeutes de novembre 2005. Ces religieux ont déserté le terrain associatif: "les islamistes ne tiennent pas ces quartiers". Les fondamentalistes religieux sont toujours présents et aussi radicaux, mais leurs objectifs ont changé "Le combat change de nature: il ne vise plus la prise de pouvoir et l’établissement de l’État islamique dans un pays donné, mais une confrontation plus large avec les ennemis d’une communauté musulmane". On recrute des djihadistes pour aller combattre l'occident impérialiste en Irak ou ailleurs.

Le phénomène inquiétant est au contraire la complète dépolitisation des jeunes des banlieues, qui sont en dehors des réseaux d'appartenance à la communauté nationale. Les organisations (religieuses ou non) sont encore très axées sur les liens avec les pays d'origine, ne prenant que très mal en compte les beurs, c'est à dire les jeunes pour qui le pays d'origine, c'est la France, pas le bled. La violence nait chez les jeunes musulmans du défaut d'encadrement, les organisations musulmanes ayant tendance à les délaisser, au profit des classes moyennes. Le communautarisme musulman, tel qu'il est présenté par certains acteurs du jeu politique, tient plus du fantasme et de la construction à usage politique que de la réalité. Les auteurs du rapport notent la forte hausse des mariages mixtes, preuve d'une intégration des populations musulmanes pour qui la religion n'est pas forcement le critère central d'organisation de leur vie.

Dans leurs préconisations, ils s'en prennent directement aux orientations pronées par Sarkozy, avec des phrases parfois très dures sur sa politique vis-à-vis du culte musulman: "Toute réponse organisée en termes de religion building cherchant à promouvoir un Islam modéré et contrôlable restera inopérante". Ils dénoncent "la tradition française de ghettoïsation sociale et d’instrumentalisation clientéliste des élites religieuses". On ne peut pas être plus clair dans l'appel à une révision de notre manière d'envisager les relations avec les religions, et donc en filigrane notre laïcité à la française.

Après ces constats, ils proposent des pistes: "La réponse, au contraire, doit se positionner dans le champ politique: diminution des pratiques répressives dans les cités; nouvelles formes de représentation politique crédible des jeunes musulmans en particulier, y compris à travers les grands partis politiques nationaux; et enfin, effort sérieux de la part du monde occidental en général de s’adresser aux grands dossiers qui alimentent les mouvements jihadistes, la question palestinienne et celle de l’Irak en tout premier lieu".

Avoir une vision "experte" qui ne soit pas soumise aux contingences de la vie politique nationale est une excellente chose et les informations les plus intéressantes viennent souvent de l'étranger. On peut ne pas être d'accord avec tout ou partie de ce que propose ce groupe de réflexion, mais le sérieux et la force de leur analyse méritent que l'on s'y arrête. Nous n'avons pas suffisamment le réflexe d'aller chercher au delà de nos frontières la vision que peuvent avoir des étrangers sur la situation de notre pays. Très français comme attitude...

jeudi 9 mars 2006

Merci le règlement (3)

Suite et fin du "double salto" règlementaire de RDDV. Au cours de la séance de l'après midi, après moult rappels au règlement et autres manoeuvres dilatoires de l'opposition, notre bon ministre de la Culture a réglé, techniquement, son problème d'article 1.

Il a commencé par faire voter tous les sous-amendements qui avaient été greffés sur son amendement 272 (qui était destiné à remplacer l'article 1 retiré). Une fois arrivé au bout, il a demandé la réserve sur le vote de l'amendement (c'est à dire le report du vote). Les députés sont passés directement à l'examen de l'article 1 réintégré, avec l'examen des amendements en attente depuis décembre dernier. A ce moment là, l'opposition a compris la manoeuvre. Le but du ministre était de finir l'examen de l'article 1, et de le faire rejeter par les députés UMP. Avec sa manoeuvre ratée, il se trouvait en effet avec un article 1 et un amendement 272 en concurrence, l'adoption de l'un entrainant de facto l'élimination de l'autre (puisqu'ils portaient sur les mêmes dispositions). Le choix de son coeur ne faisant pas de doute et les députés UMP sachant se mettre au garde-à-vous, le petit doigt sur la couture du pantalon, l'affaire était entendue.

La Gauche et l'UDF ont alors très étrangement lâché prise. L'UMP ayant préparé la manoeuvre et fait retirer tous ses amendements sur l'article 1, il ne restait plus que des amendements de Gauche (une douzaine). L'opposition avait alors une occasion en or de monopoliser la parole et de faire durer le plaisir, rien que pour retarder les débats, ce qu'ils avaient fait avec délectation tout au long de l'après-midi. Et là, ils ont craqué. Ils ont quitté l'hémicycle. Le règlement impose que l'auteur d'un amendement soit présent (ou représenté) au moment où il est évoqué, pour le défendre. Si ce n'est pas le cas (et cela arrive), le président de séance constate que l'amendement n'est pas défendu et passe au suivant. En moins de trois minutes, le président de séance, Yves Bur (UMP) a fait défiler les amendements, qui sont tombés les uns après les autres du fait de l'absence des députés d'opposition. Les députés UMP sont alors passés au vote, rejettant l'article 1 par 28 voix sur 28 votants. Le boulot ayant été fait, la séance a été levée et tout le monde est parti manger.

L'UMP a obtenu le résultat attendu: la licence globale a été enterrée, mais il a fallu un vote des députés pour annuler un autre vote des députés. Merci au conseil constitutionnel et à son président, qui ont su poser fermement des limites et fait plier le gouvernement. C'est rassurant pour notre démocratie que des garde-fous existent encore.

Au théâtre ce soir

L'examen de la loi DADVSI n'en finit pas de surprendre, de rebondissements en coups de théâtre. La nuit dernière, le gouvernement a encore été obligé de reculer, en faisant réapparaitre l'article 1, qui avait été retiré deux jours plus tôt, sur les conseils de Jean-Louis Debré. A vouloir jouer au finaud, il s'est finalement planté, entrainant le ministre dans son sillage.

C'est le conseil constitutionnel qui a remis bon ordre dans ce cirque. Consultés officieusement hier après midi, certains de ses membres ont fait savoir que ce tour de passe-passe avec le règlement de l'Assemblée nationale entrainerait une censure. A trop tutoyer la ligne jaune, le ministre s'est pris la rembarde. RDDV a donc fait machine arrière, sous la pression de Matignon, et a décidé de réintégrer l'article 1 dans la discussion. Bien entendu, l'opposition s'en est donné à coeur joie. Au retour d'une suspension de séance, François Bayrou prend la parole pour fustiger cette pantalonnade, dont il vient de prendre connaissance par le biais d'une dépêche de l'AFP. Les socialistes en rajoutent: "best-of d'amateurisme, compilation d'erreurs de forme". C'est un festival pour ce pauvre RDDV, qui connait là un grand moment de solitude. Merci Jean-Louis, on se souviendra de tes conseils...

En plus du spectacle (qui continue ce matin), nous voilà dans une situation juridique scabreuse, digne d'un cas pratique d'examen de droit. Si un article est retiré, peut-on le réintégrer? Ensuite, quand le discute-on? Dans quelles conditions se fera la discussion? Le droit d'amendement sera-t-il réouvert et enfin, quid des dispositions déjà adoptées sur cet article 1? Le gouvernement a déposé un amendement, le numéro 272, qui reprend l'essentiel de l'article 1 (sauf la licence légale). Que va-t-il devenir si l'article 1 qu'il remplace revient dans le jeu ?

Messieurs les juristes, à vous de jouer.

la réponse au prochain épisode.

mardi 7 mars 2006

Merci le règlement (2)

Mardi 7 mars 2006, 19 heures 20, la séance est présidée par Jean-Louis Debré qui donne une grande leçon de finasserie parlementaire, du très grand art.

Après avoir laissé les orateurs s'exprimer, Jean Louis Debré prend la parole et annonce, avec délices, qu'il constate que personne n'a repris les amendements qui avaient été adoptés en décembre sur l'article 1. Si un seul député avait repris ces dispositions (la licence globale), elles auraient été soumises à discussion commune avec l'amendement présenté par le gouvernement. Un seul député aurait pu ainsi "repêcher" la licence globale, sur la base de l'article 84 alinéa 2 du règlement de l'Assemblée nationale: "si le retrait a lieu en cours de discussion en séance publique et si un autre député la reprend, la discussion continue". Mais aucun ne l'a fait... Cette procédure est tellement inédite, avec tellement peu de précédents (le dernier date de 1961), que personne n'a aperçu la malice. C'est sur la demande du président Debré que le gouvernement a retiré l'article 1 sur la base de l'article 84 du règlement de l'assemblée nationale. Le moment venu, il n'avait plus qu'à cueillir les fruits de sa ruse en annonçant que les éléments de licence globale intégrés dans le texte en décembre dernier sont définitivement tombés aux oubliettes. le piège s'est refermé, implacablement, malgré les protestations de l'opposition.

Finalement, tout est une question de procédure, et une mesure votée par les députés peut être annulée sans nouveau vote de leur part, par un simple artifice de forme. C'est là une magnifique leçon, un peu amère, de droit parlementaire.

Merci le règlement

Tous les jours, le feuilleton DADVSI nous apporte son lot de rebondissements. Ce matin, dernière nouveauté, c'est l'article 1 qui est retiré, purement et simplement. Hautement controversé, cet article comprenait les fameux amendements "licence globale" dont le gouvernement ne savait plus comment se débarasser.

Ce nouveau lapin sorti du chapeau (et que nous réservent les prochains jours) par le magicien RDDV montre à quel point le Parlement est sous la dépendance étroite du gouvernement. Déjà maitre de l'ordre du jour, le gouvernement dispose de tout un arsenal pour faire adopter ses textes et repousser les amendements indésirables.

Lors des discussions, le ministre qui défend le texte s'exprime souvent le dernier, juste avant le vote. C'est une position très confortable, car on est assuré de ne pas être (trop) contredit par un orateur. On peut ainsi proposer une ultime synthèse, une dernière concession pour amener les parlementaires à approuver ou rejetter.

Pour éviter les mauvaises surprises, le gouvernement est libre de chambouler complètement la discussion. Bien entendu, lorsqu'il demande une suspension de séance, elle accordée d'office. Le ministre peut aussi décider de "réserver la discussion" d'un ou plusieurs articles. Les débats sur ces articles réservés sont alors repoussés à la fin de la discussion, ce qui permet de grouper tous les points litigieux. RDDV a utilisé ce système en décembre 2005, lorsqu'il a vu que les débats sur l'article 1 tournaient au naufrage pour lui (avec l'adoption des amendements sur la licence globale). Il a demandé une suspension de séance et au retour, les députés ont repris leurs travaux sur l'article 3, "la réserve ayant été demandée" sur les articles 1 et 2. On les met au congélateur et on passe à la suite du menu.

Dans le même ordre d'idées, le gouvernement a le droit de déposer quand il le souhaite des amendements. Pour lui, les dates de forclusion n'existent pas. On a ainsi vu le ministre de la Culture déposer des amendements le 23 décembre, après la première nuit de tempête à l'Assemblée. Il peut aussi retirer un texte, ou seulement un article, tant que celui-ci n'a pas été adopté, sans avoir à se justifier ni à respecter des délais. C'est ce qui vient d'arriver à l'article 1 de la loi DADVSI, qui a purement et simplement disparu, y compris les amendements indésirables. Mieux vaut sacrifier la chaloupe que de voir le paquebot tout entier sombrer corps et biens.

Pourtant, le ministre avait de multiples possibilités pour faire disparaitre ces amendements "licence globale". Il pouvait demander une deuxième délibération, c'est d'ailleurs ce qui avait été envisagé dans un premier temps. A la fin des débats, le ministre peut demander une deuxième délibération sur les articles qui ne lui conviennent pas. On peut se laisser surprendre une première fois, mais ensuite, on s'arrange pour verrouiller le vote. C'est en quelque sorte la session de septembre, que les étudiants connaissent bien.

En cas de grogne persistante, le gouvernement peut dégainer les armes lourdes. Le vote bloqué permet de proposer aux parlementaires le texte gouvernemental brut, débarrassé de tous les amendements, avec un choix binaire: oui ou non (en sachant que le non ouvre une crise grave). On peut le faire sur l'ensemble d'un texte, mais aussi sur un article seulement. En général, les parlementaires s'inclinent. Enfin, reste l'arme atomique, le fameux 49-3, qui permet de faire adopter un texte sans débat et sans vote.

Avec un tel arsenal à sa disposition, un ministre qui se plante dans une discussion parlementaire n'est franchement pas doué. Ou alors, c'est que le texte proposé est véritablement inacceptable. Le projet de loi DADVSI est un heureux et trop rare exemple des limites de cet arsenal, qui en temps ordinaires, est très efficace pour museler le législateur.

samedi 4 mars 2006

DADVSI, une simple étape

Les débats reprennent la semaine prochaine sur la loi "droits d'auteurs et droits voisins dans la société de l'information". Si on peut affirmer une chose, c'est que le texte n'est pas au point et le ministre pas clair sur son sujet. Comme maitre Eolas, j'ai l'impression que les politiques se sont fait imposer un texte dont ils ont saisi trop tard les enjeux et les larges imperfections.

Les débats ont été houleux en décembre, la fronde des députés cassant l'élan et imposant une réflexion approfondie sur un texte que le ministère, prisonnier des industries culturelles, a cru pouvoir faire passer en catimini la veille de Noël. La large concertation qui eu lieu (même un peu tronquée, elle reste une concertation) a fait apparaitre que les enjeux à la fois financiers et symboliques sont énormes. Trois mois d'échanges n'ont pas pu aboutir à un concensus, sans lequel une loi de ce type ne peut avoir d'effets durables. En France, on est très fort pour voter des textes, mais beaucoup moins pour les appliquer. Même si la loi DADVSI est votée en l'état (ce dont je doute fortement), ce n'est pas pour autant que la question sera réglée, car il faudra aux politiques le courage de mettre en oeuvre les sanctions. Avec des échéances électorales majeures en 2007, on peut être assuré de télécharger dans une relative tranquillité jusque là.

Cette loi n'est donc que provisoire et sera forcement revue et corrigée, quelque soit la majorité qui sortira des urnes en 2007. D'ailleurs, au niveau européen, on parle de plus en plus de remettre en chantier cette directive, qui pose plus de problèmes qu'elle n'en résoud. Le combat continue.

vendredi 3 mars 2006

les aboiements des chiens de garde

Dans le précédent billet, il était question de l'ouvrage de Serge Halimi sur le système médiatique. L'attaque est vive, la réponse ne s'est pas fait attendre et elle est éclairante. C'est Alain Duhamel, l'un des grands pontes inamovibles qui s'est chargé de l'aboiement, dans le magazine Le Point. Il est conforme à ce que l'on pouvait en attendre. Duhamel, qui lui aussi écrit très bien, s'emploie à réfuter les thèses de Serge Halimi, mêlant habilement réponses sur le fond (un peu) et tentatives de disqualification de l'adversaire (beaucoup).

Sur le fond, Duhamel prend la défense des grands éditorialistes dont il est. Tous ne sont pas du même bord, tous ne sont pas des lâches sans talent ni courage. Des clivages, des débats, des échanges existent et c'est vrai que pris individuellement, ces grands éditorialistes peuvent avoir des analyses intéressantes et étayées. Il ne faut pas jeter le bébé avec l'eau du bain. Et Duhamel donne des exemples, cite des noms, sans véritablement développer, mais le format qui lui est alloué ne permet pas non plus de s'étendre outre mesure, surtout quand il faut laisser de la place pour la démolition.

Sur la forme, Duhamel joue pleinement la disqualification. Halimi y est traité de "Savonarole antimédia", du nom de ce moine illuminé qui instaura une dictature religieuse à Florence avant de se retrouver sur le bucher en 1498. Dans le même registre, on l'assimile à Vychinski, le fidèle procureur de Staline, grand spécialiste des procès truqués. Enfin, Duhamel tente de réduire l'ouvrage de Serge Halimi à un simple pamphlet d'extrème Gauche altermondialiste (Le point est un magazine plutôt à Droite) "le bucher dressé par Halimi avait remporté un joli succès du coté des militants de gauche extrême, des lecteurs du Monde diplomatique et des mouvementistes radicaux".

Finalement, la réponse de Duhamel tombe un peu à plat. Le fait de se sentir obligé de répondre montre que le coup a porté. Dénoncer le caractère "furieux" d'un pamphlet n'apporte pas grand chose, car le lecteur n'est pas dupe, il sait qu'il ne s'agit pas d'un roman à l'eau de rose. L'outrance est une composante essentielle de ce type d'ouvrage, c'est ce qui en fait tout le charme et la saveur. Ensuite, sur le fond, à savoir la collusion des grands dirigeants de la presse et leur consanguinité idéologique, Alain Duhamel n'apporte pas de réponse et il ne peut pas le faire. C'est tout un système qui est mis en cause par Serge Halimi, où les éditorialistes ne sont que la partie immergée de l'iceberg. Comment d'ailleurs être crédible, quand dans le même numéro du Point, La couverture annonce un article sur le système Delanoe, qui n'est en fait que la publication d'extraits du "marchand de sable", le dernier livre d'une journaliste du Point, Sophie Coignard (sans qu'il soit clairement précisé qu'elle est journaliste au Point), quand six pleines pages sont consacrées à la promo du dernier ouvrage de BHL "dans la peau de Tocqueville", et que l'on y lit un article complaisant sur "la passion intacte" d'Alain Carignon, qui revient en politique après avoir purgé sa peine de prison pour corruption...

mercredi 1 mars 2006

Les nouveaux chiens de garde

Sous ce titre, un réjouissant petit ouvrage de Serge Halimi sur nos journalistes. Un bon pamphlet, qui remet certaines pendules à l'heure, sans tomber dans l'excès, car la réalité est telle dans le milieu des médias français, qu'il suffit de décrire.

Serge Halimi y pointe "leur société de connivence, qui, dans un périmètre idéologique minuscule, multiplie les affrontements factices, les notoriétés indues, les services réciproques, les omniprésences à l'antenne". Le milieu des journalistes vit de mythes, notamment celui du danger d'exercer ce noble métier d'informer, largement médiatisé par reporter sans frontières. "Ces victimes alimentent la légende dorée d'une profession normalisée et de ses vedettes révérencieuses", car finalement, les victimes d'accidents mortels du travail sont bien plus nombreux dans le bâtiment et le transport routier.

Le vrai rôle de la presse, de l'aveu même de PPDA, inamovible pilier télévisuel est "de donner une image lisse du monde". Serge Halimi poursuit: "Le capitalisme a ses charités, ses philanthropes dont la mission est d'enjoliver un système peu amène envers ceux qu'il ne comble pas de ses bienfaits. La presse trône au premier plan de ses campagnes de blanchiment". Il faut produire du temps de cerveau disponible, pour reprendre une expression directe et brutale, mais tellement exacte. Alors que les grands médias sont aux mains des multinationales et des groupes industriels (l'exemple français est ahurissant, avec Lagardère et Dassault qui occupent 70% de l'espace), on continue à jouer sur le mythe du journaliste libre. En fait "Coincé entre son propriétaire, son rédacteur en chef, son audimat, sa précarité, sa concurrence et ses complicités croisées, le journaliste de base n'a plus guère d'autonomie". Il sert tout juste d'alibi et de caution morale.

Ce petit essai est revigorant et plaisamment écrit, car s'il y a une chose que les bons journalistes savent faire, c'est écrire avec style et élégance. C'est toujours ça de pris, car pour ce qui est de changer concrètement les choses, il ne faut pas rêver.